2 février 2014

Laïcité, contraintes et liberté ?

Françoise Cartau

publié le dimanche 2 février 2014, par MSB

Laïcité, contraintes et liberté ?

Par Françoise Cartau, déléguée régionale de l’Union Bouddhiste de France et présidente de Institut bouddhiste tibétain Kadam Tcheu Ling de Bordeaux

Intervention dans le cadre de la 6è Conférence inter religieuse et citoyenne à Bordeaux le 2 février 2014 (Bordeaux-Partage) :
« Les Religions, sources de violences ou de paix sociales ? »

Tous ici présents, partageons le même espace, celui des institutions républicaines englobant toutes les limites linguistiques, culturelles, économiques, sociales et confessionnelles ou non, dans une sécularisation établie.

Bien plus que remettre en cause laïcité, autonomie du religieux et du politique, lutte des deux pouvoirs : spirituel et temporel, nous devons trouver notre place et vivre en pluralité. Comment nous situer dans un puzzle où les frontières du citoyen et du pratiquant se mêlent ? Certains ne sont-ils pas ultra-libéraux dans un domaine et ultra conservateurs dans l’autre ?

Plusieurs cultures au sein d’une république nous mettent au défi de respecter nos spécificités et le cadre de la laïcité, quelles que soient nos appartenances ou origines. C’est le temps des interrogations, des rencontres, des heurts et des peurs mais aussi des réponses. L’identité religieuse héritée se trouve ainsi parfois interpellée au contact d’une identité religieuse choisie. La tentation est grande de considérer que les frontières de notre conscience demeureraient les seules libres sous la poussée des contraintes.

Quel est le regard porté par le bouddhisme ?

Bien que ne devant pas assumer en totalité l’héritage de la loi de 1905 ni tous les éclairages donnés au mot laïcité, néanmoins, derniers arrivés de la composante nationale, nous sommes conscients de ne pas nous réclamer de la culture religieuse majoritaire, aussi sommes-nous parfois perçus comme des épiphénomènes, épris d’exotisme, sujets alors à un sympathique humour. Citoyens dans le cadre républicain, nous nous présentons comme tenants de formes sociétales, non monothéistes, non européennes, donc étrangères à beaucoup.

Les valeurs républicaines et les exigences de notre foi bouddhiste sont-elles compatibles ? Quelles adéquations possibles, quelles problématiques éventuelles entre nous et les autres religions vivant avec nous au sein du même espace ? Créée en 1986, afin d’être l’interlocutrice reconnue auprès des pouvoirs publics et représenter toutes ses mouvances, l’Union bouddhiste de France fut notre première réponse associative à ces questions. Ses adhérents regroupent associations et congrégations loi 1901 ou 1905, composées de personnes d’origine asiatique venues en France, contraintes par une immigration économique ou politique, confiantes en notre renom et notre capacité de terre d’asile. A ces dernières, s’ajoutent ceux qui ont adhéré par choix personnel, au total plusieurs centaines de milliers de citoyens.

Pour tous, la laïcité française a été propice ; en d’autres temps pas si lointains, cela aurait été impossible. En quelques dizaines d’années, sans créer de tensions internes, nous nous sommes inscrits en tant que pratique religieuse discrète et exigeante, pragmatique aussi, dans le cadre des lois : « l’égalité de tous les Français et liberté de tous les cultes », donc le nôtre.

Il convient de préciser que depuis plus de 25 siècles, nos valeurs fondent leurs racines sur la responsabilité de nos actes qui seuls forgent notre destin, sur la non-violence nous recommandant de sortir d’une logique d’affrontement mortifère et d’accepter les différences de la nature humaine, de dépasser le débat pour ouvrir sur le dialogue, rejoignant ainsi les plus hautes valeurs de la laïcité. Basée sur l’interdépendance de tous les êtres, le bouddhisme est foncièrement inclusif. Comment pratiquer en excluant l’autre, comment pratiquer sans prendre en compte non dogmatisme et harmonie ; la vie laïque leur donne réalité, elle diminue nos préjugés, sans nous contenter de bons sentiments mais en passant aux actes.

Le danger est grave que se réclamant du confessionnel ou non, une dérive se forme et génère le monopole d’une unique vérité court-circuitant tous les processus y compris le politique. Ce dernier à nos yeux est précieux ; il veille au cadre juridique, requiert un comportement loin de la conquête des consciences, en permettant la liberté d’une cohabitation pacifique dont il est l’arbitre ; notre paix tout comme le respect de la liberté de conscience est indexée sur cette neutralité et sa vigueur.

La laïcité n’est pas une simple séparation des pouvoirs dans le cadre juridique, c’est la réunion de tous les citoyens qui la font vivre, c’est le lieu où le domaine politique et le privé vivent ensemble, construisant l’espoir par les apports éthiques, éducatifs, culturels et religieux. Quant au politique, s’il sortait de son rôle de neutralité, pour nous il mettrait alors en grand péril ce fragile équilibre ; à lui de garantir le rôle de vigilance, le devoir d’écoute impartiale, la mission de faire respecter la dignité humaine, d’être un rempart contre le tourbillon de l’immédiateté et du court terme, la paix sociale. Seule la laïcité permet d’éviter la très grave confusion entre temporel et spirituel. Seule la laïcité peut ouvrir le champ de la diversité, du respect mutuel sans lequel ne peut naître le dialogue, authentique et comprendre sans pour autant être obligé d’adhérer.

Notre présence ici ce soir, venus de cultures différentes, d’horizons spirituels différents, témoigne que nous pouvons marcher ensemble vers un avenir sûr. Respectons nos différences culturelles, sociales, respectons nos appartenances diverses, transmettons cet héritage si précieux. Indépendamment d’être croyant ou non, nous devons respecter nos besoins tant matériels que spirituels. En ces temps troublés où plus que jamais, le bon sens et la raison s’imposent, rappelons-nous ces quelques vers qui aux temps où ils furent écrits unirent l’ensemble des citoyens.

« Quand les blés sont sous la grêle, Fou qui ferait le délicat, Fou qui songe à ses querelles, Au cœur d’un commun combat, Celui qui croyait au ciel, Celui qui n’y croyait pas. »
Louis Aragon 1944, la Diane française, la rose et le réséda

Puissions-nous éduquer tous nos enfants pour leur léguer cet héritage.