Emission Voix Bouddhistes du 25 Février 2001
Actualité du livre

Invité : Patrick Carré

 

Patrick Carré

Patrick Carré - Photo : © Ph. Lelluch

 
 
 
 

Au cours de cette émission, Patrick Carré, écrivain et tibétologue, présente quelques uns des livres récemment parus qui ont retenu son attention. Dans l'interview de Patrick Carré réalisée pour le site, il revient notamment sur l'histoire du bouddhisme chinois et sa situation actuelle, ainsi que sur les liens étroits entre vacuité et compassion, à la lumière du soutra de la liberté inconcevable qu'il a récemment traduit du chinois.


Retrouvez également en ligne toute l'information sur les livres présentés cette semaine.


La transcription de cette émission sera prochainement disponible.

 
 
 
 
Interview de Patrick Carré (*)
 
En Chine, les écoles se sont formées autour des soutras plutôt qu'autour des tantras.
 

Voix bouddhistes - On connaît finalement assez peu le bouddhisme chinois, beaucoup plus le bouddhisme japonais et le bouddhisme tibétain.

Patrick Carré - Le bouddhisme chinois, c'est la plus grande religion de Chine, la plus grande bibliothèque religieuse de Chine.

Les premières traductions de soutras en chinois ont été faites quelques décennies avant notre ère. A partir de là on n'arrête pas de traduire, et on forme ce qu'on appelle l'ancienne traduction, dont Kumarajiva est le sommet vers l'an 400.

Vers l'an 600 vient la critique par Xuanzang de toutes ces anciennes traductions, et il n'a pas été écouté. Déjà le coeur des chinois bouddhistes, des familles et des intellectuels bouddhistes s'était basé sur les textes anciens. Xuanzang voulait les interpréter de manière correcte, mais ce faisant, il a fait une critique tellement radicale qu'on ne savait plus de quoi il parlait. Il a même été jusqu'à faire brûler certains manuscrits pour lesquels il n'était pas d'accord !

Pendant ce temps là, les écoles se sont formées autour des soutras plutôt qu'autour des tantras.

Par exemple on avait l'école du soutra du lotus qui a donné l'école Tiandai, au Japon l'école Tendaï.

Tous les grands tantras, comme le tantra de Maha Vairocana formaient cette école qu'on appelle Shingon au Japon. Elle a vécu et vit encore au Japon. En Chine ça n'a pas tellement marché parce que c'était plutôt mêlé à la cour impériale qui préférait bien à la méditation les dharanis - les formules secrètes - et les talismans.

 

 
       
       
       
       
L'objet de tous les soutras du Bouddha, c'est de décrire l'éveil. Et cette chose est indescriptible.  

Le Chan, c'est déjà une synthèse (on dit Zen plus couramment aujourd'hui en utilisant le mot japonais, parce qu'il a été popularisé sous sa forme Soto et Rinzaï, et que "Zen" est plus prononçable que "Chan").

On dit que l'école du Chan est une école de méditation. C'est idiot. Dans tout le bouddhisme on médite. Dans le Chan, on a essayé de dire également : "Une tradition orale qui se passe de texte". Mais alors pourquoi citent-ils sans arrêt les textes ?

Ce qu'on veut dire, c'est que l'éveil est une compréhension profonde, une réalisation, quelque chose qui n'est pas du tout posé sur les mots, ni n'en dépend, ni ne se transmet forcément avec les mots. Mais si on lit un soutra, on verra que c'est cet éveil qui est décrit.

L'objet de tous les soutras du Bouddha, c'est de décrire l'éveil. Et cette chose est indescriptible. Donc c'est sans arrêt des approches, jusqu'au moment où... Mais il est évident que l'éveil ne sera jamais porté par les mots.

Il est porté à l'extrême dans le chapitre sur la non-dualité, où l'on voit le tonitruant silence de Vimalakirti qui est une des choses les plus célèbres.

Et bien sûr il y a l'école Madhyamika, la pensée de la Prajnaparamita, représentée à partir de Kumarajiva.

 
       
       
       
       
Certains voyageurs américains rapportent qu'ils ont rencontré des méditants chinois qui ne savaient même pas qu'il y avait la révolution culturelle.  

Voix bouddhistes - Quelle est la situation actuelle du bouddhisme en Chine ?

Patrick Carré - Il y a deux bouddhismes.

Il y a la fédération bouddhiste officielle chinoise, qui essaye de normatiser un petit peu le bouddhisme malgré tout, et qui tout en le limitant et l'interdisant, l'encourage.

Et il y a les gens de Hong Kong et de Taïwan, qui ont envoyé beaucoup de capitaux pour reconstruire des monastères, dans les campagnes en général. Tout ce qui est une peu touristique est relativement entretenu.

Depuis toujours les méditants bouddhistes sont dans les montagnes, mais on ne sait pas où ils sont. Il y a quelques livres écrits par des américains qui ont voyagé dans certaines montagnes, qui racontent qu'ils ont rencontré des méditants qui ne savaient même pas qu'il y avait la révolution culturelle.

Voix bouddhistes - Blofeld ?

Patrick Carré - Blofeld et Porter également, qui a publié "La route céleste" aux éditions Médicis. C'est assez étonnant.

 
       
       
       
       
Au début on croit son maître qui nous dit que tout est vide, on le croit, mais on n'en a pas en fait l'expérience. Il faut en faire l'expérience répétée, approfondie.  

Voix bouddhistes - Comment vois-tu l'unité derrière cette diversité d'écoles ?

Patrick Carré - Certains sont plus intéressés par la concentration sur un objet, d'autres par la concentration sur les réalités de l'esprit, d'autres par le questionnement sur qui cherche cette réalité de l'esprit...

On voit par exemple dans le bouddhisme chinois moderne, c'est à dire du 17è au 19/20è siècle, l'accent mis par certains sur la récitation du nom d'Amithaba. C'est une des milliers de méthodes que le Bouddha propose. Qu'on en fasse une école, et que ça devienne l'unique méthode de cette école, c'est ce qu'on appelle mettre les moyens habiles un petit peu en avant par rapport à la sagesse...

Normalement, il est enseigné que les deux doivent toujours être ensemble. Mais ce n'est pas une faute, puisqu'il y avait par exemple l'intention très saine de simplifier la vie des laïques.

Si l'échelle qu'on veut atteindre est encore une échelle de réalité, plus on regarde une chose précisément, plus elle apparaît clairement, avec ses détails, etc... Mais dans le mahayana, plus on observe un objet, plus il devient flou et inexistant. Au début on croit son maître qui nous dit que tout est vide, on le croit, mais on n'en a pas en fait l'expérience. Il faut en faire l'expérience répétée, approfondie. Et quand on arrive à sa grande insaisissabilité, si je puis dire, on se détend dans cet état là.

Il faut essayer de juste observer la naissance des pensées, leur fin. Le Madhyamika l'explique bien : il y a une dénomination... Par exemple Napoléon, je peux dire Napoléon, il y a une certaine réalité derrière. Mais il est évident que la base de désignation de Napoléon n'existe plus. Ce que théoriquement le bouddhisme montre, c'est qu'elle n'a jamais existé, qu'il n'y a que des désignations conventionnelles.

 
       
       
       
       
Il y a plus profond que la vacuité : c'est la compassion.  

Mais il y a plus profond que la vacuité, c'est la compassion.

C'est plus profond. C'est d'abord plus accessible. Mais la grande compassion c'est inaccessible, puisqu'il faut bien connaître la vacuité. Donc on peut singer la vacuité en étant compatissant, c'est à dire en étant en toute sympathie avec les gens, parce que là on pratique l'égalité un petit peu : "Ce que je ressens tu le ressens..." Et si on pratique l'égalité, on approche de la vacuité, vraiment.

 
       
       
       
       
Beaucoup veulent passer tout de suite aux enseignements les plus sublimes... Mais toutes les méthodes habiles sont là pour nous rappeler la compassion.  

Voix bouddhistes - Certains maîtres insistent sur le fait que dévotion, méditation, compassion, c'est une même chose.

Patrick Carré - Comprendre que le corps apparaît mais n'est pas réel, c'est ce qu'on appelle le diamant du corps, et le diamant du corps, c'est le corps du maître, et l'union avec mon maître, c'est comprendre que mon corps apparaît mais n'est pas réel. Et c'est pareil pour la parole et l'esprit. C'est ce qu'il y a de pur, c'est à dire d'absolument vide et non-duel en nous.

La voie de la dévotion en tant que telle, celle des gens qui ne font qu'aimer leur maître comme une mère aime ses enfants, mais une mère qui ne connaît pas la vacuité, ça aide. Ca ne mène pas à fond à la chose, mais ça aide beaucoup : rien que ça ça décape, vu qu'on pratique tellement le contraire ordinairement.

On écoute un enseignement sur les bodhisattvas, puis on attend un taxi, et on ne donnera pas le taxi à la personne après nous, on le prend nous. On a cru une seconde à notre réalité, et un bodhisattva qui se sert lui-même, ne serait-ce qu'un instant, il a cassé ses voeux....

Beaucoup veulent passer tout de suite aux enseignements les plus sublimes... Mais mon maître dit toujours : "Toutes les méthodes habiles, tous les tantras, tous les canaux subtils, ... , c'est pour nous rappeler la compassion". Il fait exprès de dire ça c'est évident, et il a bien raison de dire ça, pour qu'enfin on soit compatissant. Il dit : "Vous prenez des prétextes dharmiques pour mieux piétiner les autres".

Et on est là sur terre pour piétiner les autres, c'est bien connu. C'est presque ce que nos parents nous ont appris : "Tu dois être le premier, c'est un panier de crabes, il faut être sur le dessus, etc..."

 
       
       
       
       
La compassion doit avoir pour objet tous les êtres. Ce qui est un objet inconcevable !  

Voix bouddhistes - C'est aussi l'outil, et peut-être le seul outil, pour aller vers la réalisation de la bouddhéité ?

Patrick Carré - Il semblerait que tous les Bouddhas sont devenus Bouddha parce qu'ils avaient une grande compassion. Sans compassion, pas question de chercher à même devenir Bouddha, semblerait-il. La compassion, elle doit être grande, comme on dit. Elle est grande, parce qu'elle doit avoir pour objet tous les êtres, ce qui est un objet inconcevable en fait. Mais elle ne peut pas avoir d'autre objet.

Le voisin, bien sûr, il fait partie de tous les êtres. Alors ça c'est pratique. Et même, certaines pratiques comme tonglen dans le bouddhisme tibétain sont là pour apprendre un peu à avoir du naturel dans l'acte d'aider. Parce que ça se traduit quand même par des actes d'aider, des actes d'effacement, des actes d'humilité...

 
       
       
A suivre...
       
(*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l'Union Bouddhiste de France
     
     
     
     

Information sur les livres présentés lors de cette émission

Les ouvrages mentionnés peuvent être commandés en ligne, avec paiement sécurisé.
Il suffit d'activer le lien correspondant.

 
 

Milarepa
Les Cent Mille Chants
Traduit du Tibétain par Marie-José Lamothe
Fayard

 

 

Milarepa, ascète qui incarne le Bouddha tibétain, lorsque quittant la solitude de son ermitage, il rencontrait des villageois, leur racontait les étapes de son cheminement spirituel. Ses " Cent Mille Chants" ont été recueillis puis repris, pendant des siècles, par ses disciples qui les ont ainsi immortalisés.

Marie-José Lamothe en traduit ici la première partie en français et restitue la magie d'une parole inspirée où passe le souffle des grands espaces himalayens.

Ce livre a obtenu le prix Alexandra David-Neel en 1987.

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Milarepa, les Cent Mille Chants
 
 
 

Soutra de la liberté inconcevable
Les enseignements de Vimalakirti

Traduit du chinois par Patrick Carré
Fayard

 

Abondamment cité dans les traités philosophiques déclenchés par le "vide bouddhique", le Vimalakirti est un grand roman poétique à la gloire de l'irréalité, donc de l'absence de problème, non seulement du moi mais de toute substance. Rien d'ignoblement, de déliramment nombriliste comme souvent dans le nihilisme à l'européenne. Justement pas ! Aux héros démesurés d'incarner l'exact contraire de la petitesse de ce qui n'est pas infiniment grand ! Jongleurs atemporels, montreurs de vertiges, magiciens des sens toujours offerts aux farces de l'appropriation : aux héros d'incarner les bienfaits de la claire vacuité !

Ce soutra émane essentiellement d'un autre grand personnage que le Bouddha historique, Vimalakirti ; ce texte, l'un des plus célèbres et des plus étudiés du bouddhisme, est ici traduit de sa version chinoise de 406.

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Soutra de la Liberté Inconcevable
 
 
 

Shabkar
Autobiographie d'un yogi tibétain

Traduit par Matthieu Ricard et Carisse Busquet
Albin Michel

 

"Une source d'inspiration pour les disciples du bouddhisme, mais aussi pour tous les lecteurs a quelque horizon qu'ils appartiennent" . (Le Dalaï-Lama)

La vie de Shabkar (1781 - 1851) traduite ici par Matthieu Ricard et Carisse Busquet, est sans doute la biographie la plus célèbre au Tibet après celle de Milarépa. Comme l'auteur des Cent Mille Chants, mais beaucoup plus proche de nous dans le temps, Shabkar est révéré par le peuple tibétain pour sa sainteté et sa simplicité et sa faculté d'émouvoir aussi bien que de faire rire, la profondeur de sa spiritualité exprimée en un style qui la rend accessible à tous.

Ayant atteint l'ultime étape de l'accomplissement (dzogchen), Shabkar fut supplié par ses disciples de raconter les étapes de son itinéraire mystique. Il s'y appliqua en retraçant, dans un passionnant récit en prose entrecoupé de chants poétiques, son chemin d'errance. Ayant connu la plus extrême dénuement et la plus grande félicité, cet ermite inspiré prodiguait ses enseignements à tous les êtres qu'il rencontrait, y compris des bandits dangereux ou des animaux sauvages.

Son histoire illustre parfaitement l'enseignement bouddhiste sur le sens de la vie humaine, sur la mort, sur l'impermanence et sur notre possible délivrance vis-à-vis de la souffrance.

En un temps où le Tibet était en proie au sectarisme et aux rivalités ethniques, Shabkar incarna la tolérance et l'altruisme, ce qui rend son message d'autant plus contemporain.

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Shabkar
 
 
 

Sermons du Bouddha
Môhan Wijayaratna
Cerf

 

Il existe fort peu de traductions françaises des textes canoniques anciens qui constituent les sources directes du bouddhisme tibétain. Môhan Wijayaratna présente dans cet ouvrage un choix judicieux de quelques sermons du Bouddha qu'il a traduits littéralement du pâli en français, restant toujours proche et fidèle au texte original pour en garder l'esprit. Les explications qu'il ajoute n'interprètent pas le texte mais l'éclairent pour le lecteur occidental. Sa traduction reste aisée et se lit facilement.

Choisis pour répondre aux questions que se posent les hommes de tout temps, ces sermons apportent la solution découverte il y a plus de 2500 ans à l'homme d'aujourd'hui comme à celui d'hier. L'actualité des sujets attirera tous ceux qui sont désireux de nourrir leur spiritualité. Sans nul doute, ils se trouveront enrichis de cet authentique témoignage emprunté à l'une des plus antiques littératures du monde.

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Sermons du Bouddha
 
 
 
© Union Bouddhiste de France 2001