Actualité du livreEmission du 23 Juillet 2000InvitéFrédéric Lenoir |
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"Dharma" journal de Jack
Kérouac
(1953 - 1956)
VB - Le mouvement littéraire qu'avait défini Jack Kérouac est un mouvement essentiellement religieux n'est-ce-pas? F. Lenoir - Je dirais que c'est un appel à l'orient et au bouddhisme en particulier qui va emprunter un peu à l'orient une sorte d'utopie pour changer le monde, c'est à dire on s'appuie sur des valeurs d'intériorité, de spiritualité pour essayer de changer la conscience humaine. On ne va pas changer le monde par des transformations extérieures, on va le changer en se changeant soi-même. Ce qui est une révolution est la révolution intérieure finalement. Ce livre "Dharma" qui est un très beau livre est en fait un journal écrit de 1953 à 1956, c'est son "journal de bord du bouddhisme" où il note toutes ses réflexions de lecture, ses remarques sur des enseignements qu'il lit, des poèmes inspirés de sa pratique du bouddhisme, les rèves qu'il fait. C'est très intéressant car il a une réelle compréhension de ce qu'est l'enseignement du bouddhisme. Il a très bien compris ce qu'était l'enseignement du bouddhisme, à savoir, notamment l'illusion, le fait que l'on est attaché à l'ignorance, par l'illusion. La pratique et la compréhension lui permet d'avoir du recul et la vision juste des choses. Il le dit à sa manière: " Le bouddhisme est la compréhension des anges. L'ambition de ma vie qui est d'être un ange contemplant le monde est accomplie". "Je regarde les gares de triages enfumées et j'entends les coups de siflets des travailleurs à trois heures trente dans l'après midi du XX siècle. Certains d'entre eux, je les vois se presser dans l'ignorance avec des visages sérieux et graves dans la morosité industrielle qu'ils ont créée eux-mêmes. Je comprends toutes les choses comme vides, tourmentées dans l'erreur et coulant pour remplir des formes et des mouvements du karma. Je suis celui qui est heureux. Comme un ange, je vois la stupidité sévère des architectes dessinant des usines parce qu'ils ne parviennent pas à comprendre que leur créature fait partie d'un rêve et pas vraiment d'une nécessité permanente ou même nécessaire qu'une minute ".(Jack Kerouac) Donc il a très bien compris l'impermanence, la vacuité des choses, et cette illusion finalement dans laquelle l'occident s'est construit. Le bouddhisme, je crois, lui a donné cette espèce de recul, de distance, qui lui permet finalement de se distancier de ce monde qui s'accélère dans les années 60 avec le nouveau boum économique. Lle bouddhisme a été pour lui une planche de salut pour retrouver les choses essentielles et avoir un regard plus juste sur le monde. C'est un ouvrage vraiment magnifique et remarquablement bien fait. C'est un inédit, publié 40 ans après la mort de Kérouac.Il faut rendre hommage au travail de recherche minutieux éffectué afin de réunir tout ce qu'il contient, de petits dessins réunis en marge, la manière dont Kérouac avait tapé les choses, les anecdotes, les poèmes, tout ce que l'on découvre ainsi page par page. C'est un livre qui se regarde, qui se contemple aussi. C'est comme une sorte de quotidien de sa vie spirituelle que l'on peut parcourir ainsi au jour le jour. C'est le travail de quelqu'un qui avance sur cette voie. Il découvre, il va lire par exemple une phrase d'un soutra bouddhiste et le lendemain il va dire "j'ai rêvé". Il va mélanger un peu ses rêves à ses lectures. C'est aussi une forme de psychanalyse de son cheminement spirituel, ce qui est très important. VB - Il est important également de souligner qu'il a été le chef de file d'une génération d'artistes qui se sont intéressé ou convertit au bouddhisme. F. Lenoir - On ne peut pas parler, même pour Kérouac, de conversion au bouddhisme. Sa mère était très catholique, mais je dirais que Kérouac et beaucoup d'autres sont des chrériens bouddhistes. On peut dire que se sont des gens qui au fond restent fondamentalement attachés au christianisme, mais qui par le bouddhisme font un cheminement spirituel à la fois philosophique et par la pratique de la méditation (Kérouac pratiquait 20 minutes chaque jour, il disait: après 20 minutes j'ai mal aux jambes, donc j'arrête), mais tous les jours il faisait zazen et il a fait cela pendant des années. Donc finalement il y avait vraiment un désir de progresser sur la voie et ce n'était pas simplement une petite mode superficielle.
Sur les traces de mon Maître C'est la quête spirituelle d'un américain. Il s'est convertit au bouddhisme en 1987 en rencontrant un Maître Tch'an, le zen chinois, qui vivait aux Etats-Unis depuis de nombreuses années. Ce Maître a une histoire très particulière car en 1959, lorsque le bouddhisme fut persécuté par Mao, il vivait en Mongolie qu'il dût quitter très précipatemment pour se rendre à Hong-Kong en parcourant quelques 5000 kms au travers de toute la Chine. Ensuite il se rendit aux Etats-Unis où il vit. Il est très âgé maintenant. Il est très connu aux Etats-Unis. C'est un Maître d'exception, également médecin, calligraphe, poête. C'est quelqu'un d'universel si je puis dire, un peu comme Thich Nhat Hanh, et il a donc proposé en 1996 à l'un de ses disciples, Georges Crane, également connu aux Etats-Unis, qui est écrivain, journaliste, de repartir en Mongolie, sur les traces de son Maître parce que son rêve avant de mourir était d'aller sur la tombe de son Maître et même d'essayer de construite un sanctuaire ou quelque chose. Il est parti avec Georges Crane et une statue du Bouddha d'un mêtre de haut, pour une aventure, une épopée extraordinaire. Le livre est passionnant car il se lit comme un roman, c'est très bien écrit, c'est plein de détails piquants, d'odeurs, de parfums, de saveurs. Ils vont ainsi faire plus de 16000 kms en Chine pour se rendre en Mongolie. Un passage très émouvant décrit avec une grande émotion est lorsqu'il va se retrouver sur la tombe de son Maître et retrouver son bol et quelques objets lui ayant appartenu. VB - Il y a également tout l'enseignement donné par ce Maître à son disciple américain, qui lui est très rebelle au début, qui avance vraiment à tatons? F. Lenoir - Effectivement, à travers ce voyage, à travers cette quête, c'est tout un enseignement d'un Maître zen à un disciple qui se fait, aussi bien par des paroles, le livre est truffé de petits récits, de koans, d'histoires de maîtres zen, et en même temps par l'exemple. Très souvent on voit le journaliste qui s'impatiente, qui a peur. Mais à chaque fois, le Maître zen trouve un moyen de lui enseigner, de lui apprendre la patience, la douceur, la persévérance et c'est vraiment une quête initiatique qui va transformer ce disciple, ce journaliste et six mois après, il est devenu un autre homme.
Le moine rebelle C'est un récit extrêmement émouvant, je dirais, car c'est le récit d'un jeune tibétain qui nous raconte au début, sa vie au Tibet, c'est ainsi un témoignage exceptionnel car on a très peu de récits de tibétains après 1959, et lui, nous raconte son enfance au Tibet dans les années 80, la cohabitation difficile entre les chinois et les tibétains et comme c'est un rebelle, il sort par exemple la nuit pour arracher les affiches de propagande chinoise. Il va s'enfuir du Tibet de sa propre initiative vers l'âge de 13, 14 ans, très jeune donc, pour rejoindre le Dalaï Lama en exil en Inde où il va devenir moine. Ensuite, il se rend au sud de l'Inde dans le monastère de Sera, reconstitué, de l'école guéloukpa, pour y effectuer des études pendant plusieurs années. Puis, il décide de retourner au Tibet afin de "participer à la lutte contre les chinois", dit-il. Il participe aux émeutes de 87-88, très sévèrement réprimées, il se retrouve en prison, il est torturé et il s'évade après deux ans d'incarcération. A ce moment là, il comprend que sa manière d'aider son pays, le Tibet, c'est d'aller en occident. VB - Il faut souligner que lorsqu'il était en Inde, il fit de très nombreux pélerinages dans les lieux où vécu le Bouddha, et que sa motivation profonde était également de retrouver le Dalaï Lama, qui le reçoit et ces moments là débordent d'émotion. F.Lenoir - C'est Sa Sainteté le Dalaï Lama qui est le point clé de ce parcours, c'est l'étoile polaire en quelque sorte, qui lui permet de tenir à travers toutes les épreuves et ce cheminement très compliqué. Lorsqu'il arrive en occident, il
est donc devenu moine, c'est étonnant et drôle. Il vit
alors le choc culturel qui commence d'ailleurs lorsqu'il se prend en
pleine figure, une porte de verre de Roissy, il tombe avec sa statue
(lui aussi a une statue du Bouddha). Il est venu en France pour développer
sa connaissance de l'occident et il va être très choqué
par les moeurs occidentales, notamment la manière de se vêtir
des femmes, qu'il trouve inconvenante, il les trouve toutes "déshabillées"..
par rapport à ce qu'il connaissait au Tibet par exemple. Il suit
des cours à l'Alliance Française pour apprendre le français
et là, plein de petites jeunes filles vont le solliciter et il
est dans tous ses états. Il se rend compte alors qu'il n'arrive
pas à tenir sa vie de moine. Aussi il se rend dans un monastère
bouddhiste du sud de la France . Il y sera très malheureux. En
Inde et au Tibet, les monastères sont plein de vie, de participation
commune dans la gaité, la joie, alors que dans les monastères
occidentaux, chacun est très individualiste, chacun se préoccupe
de sa méditation certes mais d'une façon indépendante
et il manque réellement cette vie, cette convivialité.
Il se sentait donc complètement seul et il décide alors
de rendre ses voeux de moine. C'est pour lui un déchirement.
Ce passage est très émouvant. Il se rend à Paris
pour voir un grand lama et il lui remet ses voeux. "C'est le jour
le plus cruel de ma vie" explique t-il. Ensuite il poursuit des
études et cherche à vivre à l'occidental afin de
pouvoir aider son pays " autrement ". |
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