Discours prononcé durant le Colloque du Sénat sur la COP21 par Olivier Wang Genh

publié le mardi 2 juin 2015, par UBF

Discours prononcé par Olivier Wang Genh, Président de l’Union Bouddhiste de France, durant le Colloque « COP 21 – le climat : quels enjeux pour les religions ? », Sénat, Palais du Luxembourg, le jeudi 21 mai 2015.

1) Constat

Le changement climatique est un phénomène observé depuis le début du XXe siècle. A la fin des années 80, l’ONU réunit un Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC. Depuis lors, les quatre rapports d’évaluation rédigés par ce groupe entre 1990 et 2007 sont formels : le changement climatique global est essentiellement d’origine anthropique.
Les théories diverses qui tentent de prétendre le contraire ressemble plus à un déni de réalité ou à une volonté de défendre des intérêts économiques ou politiques. C’est donc face aux réelles causes du changement climatique : le comportement de l’être humain vis-à-vis de la nature et de ses ressources, que nous allons tenter d’apporter un regard bouddhiste.
Pour cela, nous nous appuierons sur les enseignements les plus essentiels du Bouddha historique qui a vécu il y a deux mille six cent ans dans le nord de l’Inde. En effet, dans un monde de plus en plus complexe, il nous semble urgent de revenir à des principes fondamentaux dont les grands sages du passé ont eu une connaissance intuitive que les siècles n’ont fait que confirmer.

La première observation qu’a faite le Bouddha, c’est que tout, absolument tout dans l’univers et au-delà, a une nature IMPERMANENTE. C’est-à-dire que RIEN n’est stable, RIEN n’est figé, RIEN ne dure indéfiniment. TOUT ce qui à moment donné apparaît, à un autre moment disparaît.
C’est vrai pour la flamme d’une bougie, pour la météo et le temps qu’il fait, c’est vrai pour une chaîne de montagnes qui s’érode au fil des millénaires et c’est tout aussi vrai pour l’être humain et pour chaque cellule qui le constitue. Ainsi, le fait que les conditions climatiques changent ou soient appelées à changer n’est donc pas ressenti par les bouddhistes comme étrange mais bien comme la nature même des choses. C’est un constat dont on oublie l’évidence. Prendre pleinement conscience de cette impermanence, c’est arrêter d’agir comme si les ressources naturelles étaient éternelles, comme si les conditions d’aujourd’hui devaient durer toujours.

La seconde observation du Bouddha est celle de l’interdépendance de toutes choses en ce monde : RIEN, absolument rien, n’existe de façon autonome ou indépendante. RIEN n’apparaît sans que toutes les conditions préalables qui permettent son apparition ne soient réunies. Toutes les choses sont donc, par nature, conditionnées, qu’elles soient d’ordre matériel, psychique, émotionnel ou spirituel.
Ce que nous appelons le « climat » est cet ensemble infini de causes et de conditions qui détermine pour un moment donné des « conditions climatiques » et plus généralement le climat d’une époque donnée.
A ce titre le climat est certainement l’exemple idéal de cette interdépendance. Cette réalité de l’interdépendance implique que nous fonctionnons de façon globale, c’est-à-dire en unité avec toute chose. Ainsi, la vision qui consiste à parler de l’Homme ET de la nature ou de l’Homme ET son environnement est pour les bouddhistes une interprétation anthropocentrée du monde. Source bien sûr d’une infinité de malentendus et de distorsions.
L’Homme est UN avec la nature, avec l’air qu’il respire, avec l’eau et les aliments qu’il consomme, avec la totalité des minéraux, des plantes et bien sûr des animaux ; l’ être humain est UN avec l’univers et donc avec la vie. Pour les bouddhistes, prendre la forme humaine est sans aucun doute une des plus belles expressions de cette vie.
Mais nous le savons, une simple compréhension intellectuelle de ces principes n’est pas suffisante. C’est seulement à partir d’une véritable expérience d’éveil spirituel que nous pouvons réellement les intégrer dans notre vie.

2) Causes

L’oubli ou l’ignorance de ces principes de réalité que sont l’impermanence et l’interdépendance de toute chose sont la cause du désir insatiable et de l’avidité, du sentiment profond d’insatisfaction ou de manque, de cette impression d’une soif jamais assouvie qui caractérise l’être humain. 
Le Mahatma Gandhi, qui n’était pas bouddhiste mais hindouiste, disait déjà : « Il y a assez de tout dans l’univers pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité. » Cette avidité qui est à l’origine de toute colère dès lors qu’on n’arrive pas à la satisfaire.
L’IGNORANCE, l’AVIDITE, la COLERE, c’est ce qu’on appelle les trois poisons dans le bouddhisme. Ces trois poisons qui infusent dans la conscience de l’homme et qui le poussent à agir de manière irresponsable, sans qu’il tienne compte des conséquences de ses actes ; ce qui est source de tant de souffrances dans ce monde.

Aujourd’hui avec 8 milliards d’habitants sur cette planète, l’accumulation d’autant d’actions dictées par l’égoïsme et l’individualisme est devenue insupportable et entraîne des conséquences visibles et mesurables. Alors que les dégâts sont déjà bien manifestes, nous en sommes encore à faire des évaluations, des suppositions, des pronostics. Nous pensons alors qu’il faut agir !
Selon le vieux proverbe : « il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir », les intérêts financiers à court terme et la logique de la croissance économique à tout prix nous rendent aveugles alors que nous sommes mis chaque jour face à nos propres excès : consommation effrénée, gâchis, surproduction, déchets… Avec toutes les conséquences en termes de pollution et de dégâts sur la biodiversité. L’exemple le plus cruel est sans doute la maltraitance faite aux animaux. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard, qui vient de publier un livre sur ce sujet, évoque le chiffre effarant de « 60 milliards d’animaux terrestres et 1 000 milliards d’animaux marins » qui sont sacrifiés chaque année sur l’autel des appétits humains.  Croire ou vouloir faire croire que cela peut continuer longtemps est une énorme illusion et un mensonge sans nom.
Le Bouddha disait : « Ni dans l’air, ni au milieu des océans, ni dans la profondeur des montagnes, ni en aucune partie de ce vaste monde, il n’existe de lieu où l’être humain puisse échapper aux conséquences de ses actes. »
Ce qui était vrai il y a plus de deux mille ans dans ce « vaste monde » l’est encore plus aujourd’hui où les transports aériens et Internet ont donné au monde la taille d’un gros village….

3) Prescription

  A tous ces processus clairement identifiés, l’enseignement du Bouddha préconise des remèdes très précis : MEDITATION, ETHIQUE, préceptes et règles de vie, ETUDES à partir de textes.
Mais aussi un très grand nombre de pratiques et d’enseignements très concrets, prenant appui sur la vie quotidienne, à partir des propres expériences de chacun. Ainsi le « bouddhisme », qui est un néologisme récent, pourrait très bien porter le nom de « religion du quotidien ». Un « bouddhiste » n’a d’autre lieu de pratique que sa vie elle-même.
C’est donc à travers chaque action de sa vie quotidienne que les enseignements du Bouddha s’incarnent.
Au-delà d’une compréhension intellectuelle qui trop souvent limite le vaste champ de la réalité, seule l’expérience à travers nos actions du quotidien peut nous faire prendre conscience de notre faculté de changer et de notre faculté d’agir dans une perspective plus large.
Le Dalaï Lama disait de façon malicieuse : « « Si vous avez l’impression que vous êtes trop petit pour pouvoir changer quelque chose, essayez donc de dormir avec un moustique et vous verrez lequel des deux empêche l’autre de dormir. »
Bien sûr, nos habitudes et nos conditionnements reprennent vite le dessus, c’est pourquoi une pratique est essentielle. Une pratique quotidienne à partir du corps. Pour cela les préceptes bouddhistes occupent une place centrale. Ils correspondent aux préceptes de toutes les grandes religions : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, etc.
Ces préceptes doivent être compris dans une dimension collective et citoyenne : toute société humaine doit respecter des règles qui permettent le vivre-ensemble. Mais aussi, et peut-être surtout, dans une dimension plus intime, plus personnelle. Ces préceptes peuvent être pris comme des protections, des défenses pour parer à nos négligences et à notre désinvolture.
Les désinvoltures dont je parle sont tous ces petits comportements auxquels nous n’attachons pas d’importance faute d’attention et de conscience. Toutes ces paroles en l’air que nous disons sans comprendre que les mots aussi peuvent faire mal. Mais aussi toutes ces pensées, ces émotions négatives que nous laissons prospérer jour après jour sans comprendre qu’elles ont un effet dévastateur.
Ces négligences correspondent à ce que dans la vie quotidienne, nous appelons cent fois par jour les « c’est-pas-grave » et les « c’est-pas-si-important » :
Oublier d’éteindre une lumière, jeter un reste de nourriture, laisser traîner derrière nous un emballage en pleine nature, acheter plus que ce dont nous avons besoin… Toutes ces petites choses dérisoires et qui sont en apparence sans conséquences. Sauf que… 8 milliards de « c’est-pas-grave » répétés cent fois par jour sur plusieurs décennies finissent par faire fondre les glaciers, changer les courants des océans, créer des déserts et des mers asséchées, faire disparaître une espèce animale ou végétale toutes les vingt minutes….
L’être humain a décidément un pouvoir étonnant : avec sa brillante intelligence et ses capacités uniques, comment est-il capable d’une telle inconséquence ? Avant tout par son manque d’attention et de présence. Ainsi les trois purs préceptes énoncés par le Bouddha enseignent l’évidence : « Ne pas faire pas de choses nuisibles, faire des choses bénéfiques, agir toujours pour le bien de tous les êtres. »
Entendant cela, un grand savant avait dit : « Ridicule ! Même un enfant de cinq ans comprend cela ! » Un vieux maître lui avait alors répondu : « C’est vrai, même un enfant comprend cela, mais même pour un vieil homme cela reste difficile à pratiquer. »

4) Mise en pratique

  Alors comment faire ?
Une compréhension claire de la réalité de l’interdépendance et de notre responsabilité individuelle nous entraîne naturellement vers l’altruisme, la bienveillance envers l’autre, la non-violence, l’abandon de l’illusion de l’ego et de tous ses mécanismes, mais aussi vers une prise de conscience de notre engagement et de notre responsabilité en tant qu’individu.
Egoïsme, individualisme et égocentrisme ne trouvent plus de « terrain favorable », l’éveil à la réalité de l’instant nous éloigne des idéologies trompeuses et des vues extrêmes. C’est cette « Voie du milieu » enseignée par le Bouddha qui induit naturellement un comportement non violent ou plutôt « non nuisant » qui replace l’être humain dans un contexte d’harmonie et d’unité, d’apaisement et de respect, de conscience partagée et donc de responsabilité.
A une époque où la tendance est de faire porter la cause de tous nos malheurs sur l’autre, sur l’étranger, sur la crise, sur le gouvernement, sur l’Europe, sur le changement climatique… cet éveil à notre propre responsabilité individuelle est devenu essentiel !
Le message du Bouddha est un message d’espoir et d’optimisme : quelles ques soient ses conditions de vie, l’être humain peut changer les choses à condition bien sûr de mettre en place les bonnes conditions. Parmi les plus importantes bien sûr (remplacer par : évidemment) :
– l’éducation donnée aux nouvelles générations,
– l’exemple que nous-mêmes donnons à nos enfants et à nos proches.
La connaissance intellectuelle et l’éducation actuelle basée sur un rationalisme et une confiance aveugle en la science commence à montrer ses limites : sans éthique, toute connaissance est incomplète ; sans sagesse et spiritualité, la science peut se révéler dangereuse ; sans altruisme et générosité, les plus beaux idéaux se recroquevillent sur eux-mêmes.

Sans tomber dans l’angélisme et la naïveté, nous savons bien que tout cela ne suffira pas. Car au-delà des grands principes et des belles déclarations, ce sont généralement les expériences douloureuses et les catastrophes qui finissent toujours par pousser l’être humain au changement et à la prise de conscience.  Le grand vénérable Thich Nat Hanh dit :  « Chacun d’entre nous peut agir pour protéger notre planète et en prendre soin. Notre manière de vivre doit garantir l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. Notre manière de vivre sera notre message. » Comprenons alors une chose simple : NOUS SOMMES LE CLIMAT ! Et si nous voulons que les processus en cours changent, nous devons d’abord changer nous-mêmes. Changer nous-mêmes veut dire avant tout changer nos comportements et nos habitudes. Dans le pays des « DROITS de l’homme » où cette conférence décisive va se tenir dans quelques mois, nous devrions réfléchir à comment devenir le pays des « DEVOIRS de l’homme » et de la responsabilité de l’être humain et de sa place dans l’univers.
Merci de votre attention.