Interview de Patrick Carré (*)
Bodhicitta absolu, c’est synonyme de la nature de l’esprit, de l’ainséité, de la telléité, de la bouddhéité…
Bodhicitta relatif, c’est le vœu d’atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres, et c’est l’action qui y conduit.
Voix bouddhistes - A propos du premier livre, l’anthologie du Bouddha, tu as parlé de l’amour-bienveillance. Peux-tu rappeler l’arrière plan de la bodhicitta absolue et relative ?
Patrick Carré - Bodhicitta, l’esprit d’éveil, la racine du grand véhicule et de tous les véhicules. On peut distinguer un bodhicitta relatif et un bodhicitta absolu.
Le bodhicitta absolu, c’est la chose à comprendre ultimement. Dans le jargon, c’est synonyme de la nature de l’esprit, de l’ainséité, de la telléité, de la bouddhéité… C’est la même chose, puisque ça veut dire " l’esprit d’éveil ", c’est à dire l’esprit quand il est éveillé.
Bodhicitta relatif, ou l’esprit d’éveil relatif, dans un premier temps c’est le vœu d’atteindre l’éveil pour le bien de tous les êtres, et c’est l’action qui permet de devenir Bouddha pour le bien de tous les êtres.
L’équanimité, ou impartialité, est le couronnement du vœu de bodhicitta.
C’est être capable de développer bienveillance, compassion et joie pour quiconque.
Surtout pour ceux qu’on appelle les ennemis.
Voix bouddhistes - En quoi consiste précisément le vœu de Bodhicitta ?
Patrick Carré - Le vœu de Bodhicitta, c’est quand un jour on découvre qu’on n’est pas seul à souffrir, donc on a envie de sauver tous ceux qui souffrent, et pour cultiver ce sentiment on prend ce vœu, et on cultive ce qu’on appelle les quatre immensurables ou sentiments illimités.
Le premier est la bienveillance, qui est le souhait que tous les êtres connaissent le bonheur et la cause du bonheur.
La compassion, c’est exactement la même chose en complément, c’est que tous les êtres soient libérés de la souffrance et de la cause de la souffrance.
Et la joie, comme dirait Jigme Lingpa, c’est suivant " l’ascèse du voleur ", la meilleure des techniques pour s’attribuer des mérites incommensurables. Il suffit d’éprouver un sentiment de joie sincère devant un bienfait, comme si soi-même on avait fait cette chose, on en tirera les mêmes bienfaits pour soi et pour les autres.
L’équanimité, ou impartialité, le couronnement du vœu de bodhicitta, c’est être capable d’avoir ces trois sentiments précédents pour quiconque, surtout pour ceux qu’on appelle les ennemis, pour les inconnus, les éloignés, puisque la règle, c’est : " Tous les êtres sans exception ". Donc tout de suite il faut s’intéresser aux exceptions, et voir qui on exclurait… Parce qu’on a tous envie que les chevaux soient heureux et tout ça, on n’a pas de grief contre eux. Mais un petit politique par ci, quelqu’un par là, on aimerait bien qu’il lui arrive un malheur malgré tout, et ça c’est insupportable dans l’esprit d’un bodhisattva.
Le vœu lui-même se cultive dans une méditation profonde.
Mais lorsqu’on applique cet esprit d’éveil, on pratique ce qu’on appelle les six vertus transcendantes ou paramitas.
Toujours à la lumière de la sixième paramita : la perception directe de la vacuité qui est la vérité des choses.
Voix bouddhistes - On peut prononcer ces vœux du bout des lèvres, mais si on veut s’impliquer vraiment dedans, c’est une pratique, une action très concrète…
Patrick Carré - Le vœu lui-même se cultive dans une méditation profonde, dans laquelle on aspire au samadhi de l’amour infini, de la compassion infinie, de la joie infinie, et de l’équanimité infinie.
C’est la pratique assise du vœu. Mais lorsqu’on fait le vœu actif, le vœu d’appliquer cet esprit d’éveil, c’est à dire d’agir comme un Bouddha ou un Bodhisattva, on pratique ce qu’on appelle les six vertus transcendantes ou paramitas.
La première paramita est une générosité qui ne consiste pas à se débarrasser d’objets matériels, mais qui consiste à comprendre ce qu’il y a de vide quand on se débarrasse d’un objet matériel, quand quelqu’un est heureux de le recevoir : " Qu’est-ce que c’est cet objet ? "
De même le Bodhisattva va pratiquer des vertus morales, de grandes vertus morales comme le courage, la persévérance… Mais toujours à la lumière de la sixième paramita, c’est à dire de la connaissance transcendante, de la perception directe de la vacuité qui est le fondement des choses, qui est la vérité des choses.
L’esprit d’éveil, c’est donc l’union des 4 immensurables et des 6 paramitas. Avec toujours la 6ème paramita, la prajnaparamita, qui est le couronnement de l’acte tout comme l’équanimité dans les 4 immensurables est le couronnement du vœu. Cette 6ème paramita culmine pendant la méditation dans l’état complètement détendu où rien n’a d’être…
Le Bodhisattva, théoriquement, considère tout comme un rêve. Il a évidemment des perceptions impures et dualistes jusqu’à la fin de la dixième terre des bodhisattvas, mais c’est d’une subtilité indescriptible.
La Bodhicitta absolue, c’est l’esprit d’éveil, ça n’est pas l’esprit qui aspire à l’éveil.
Voix bouddhistes - La bodhicitta couvre donc à la fois les aspects les plus absolus, et puis l’aspect très concret, quotidien de la relation au monde et aux autres…
Patrick Carré - Voilà. Le but ultime du bouddhisme c’est de devenir Bouddha. Etre Bouddha, c’est la Bodhicitta absolue. C’est l’esprit d’éveil, un esprit qui est éveillé.
Ca n’est pas l’esprit qui aspire à l’éveil. Cette aspiration à l’éveil, c’est cette idée qui doit venir lorsqu’on éprouve ce sentiment d’une mère pour un enfant qu’on est en train de torturer devant vous. Quand ça devient insupportable. Alors il y a : " Je ne supporte pas ça ", ça c’est le vœu. Et on se jette à l’action, ça c’est la pratique de l’esprit d’éveil.
Le Bodhisattva de la première terre se rend compte que le moi n’existe pas, que la table, la chaise et le moi qui pense, la bouddhéité et tout ça, ça n’existe pas.
Après, il se relève de sa méditation, il se trouve devant les gens, immédiatement il se rappelle que quand il était assis il n’y avait rien de tout ça qui était vrai.
Voix bouddhistes - Quand on dit que tout est illusion, c’est difficile à entendre quand il s’agit de la souffrance...
Patrick Carré - C’est à dire qu’il ne faut pas confondre ce qu’on appelle les deux vérités. Il y a une vérité absolue, qui dit que rien n’est, et une vérité relative qui dit que c’est selon, qu’il y a causes et effets, et qu’à une cause négative correspond un effet négatif.
Quand on n’analyse pas profondément, la vérité relative fonctionne. Dès qu’on analyse profondément, elle nous ouvre la porte de la vérité absolue.
Mais on ne pourra jamais sauver les êtres en disant qu’ils sont illusoires, ou que leurs souffrances sont illusoires. Il faut soi-même se planter une aiguille et voir si on ressent l’illusion comme telle, et on verra que non.
Il faut se mettre à la place des autres. Le Bodhisattva n’a pas d’esprit en propre, il ne croit pas au moi. Son moi, c’est celui de ceux qui croient qu’ils ont un moi. Et plus le Bodhisattva monte dans les terres, plus il a une infinité de moi, dont il cherche à résoudre les problèmes. C’est un peu difficile à comprendre, mais c’est quelque chose de très intéressant.
Le Bodhisattva de la première terre se rend compte que le moi n’existe pas. Même les arhats du premier véhicule s’en rendent compte. Mais le Bodhisattva de la première terre se rend compte en plus que la table, la chaise et le moi qui pense, la bouddhéité et tout ça, ça n’existe pas. Après, il se relève de sa méditation, il se trouve devant les gens. Son travail c’est immédiatement de se rappeler que quand il était assis il n’y avait rien de tout ça qui était vrai, c’est tout.
Le Bodhisattva de la première terre va très vite à faire ça. Et il brasse du monde. Il peut rencontrer des centaines de Bouddhas à la fois, des centaines de personnes à la fois, c’est assez inconcevable.
Je suis pour l’unité profonde du bouddhisme.
A lire les textes, même ce qu’il y a de mieux dans les tantras, je le vois dans les soutras.
Voix bouddhistes - Si on veut en savoir plus sur les dix terres, sur les dix bhumis, quel ouvrage recommanderais-tu ?
Patrick Carré - Dans le livre de Gampopa, les dix terres sont abordées de manière assez brève.
Je pense que dans quelques ouvrages anglais, dans par exemple Méditation sur la vacuité de Hopkins, il y a beaucoup d’explications sur les dix terres.
Mais est en cours de traduction le soutra des dix terres, qui appartient à l’Avatamsaka soutra, d’après la version chinoise de Koumarajiva. Dans un ou deux ans on pourra le lire, pas avant.
Voix bouddhistes - C’est un projet sur lequel tu travailles depuis longtemps ?
Patrick Carré - Je l’ai traduit depuis longtemps, mais j’améliore la précision de la traduction. On voit apparaître par exemple à la 8ème terre, comment les Bodhisattvas produisent les Yidams. C’est dans les textes du Mahayana, enfin je veux dire du Paramitayana. Et c’est très intéressant.
Je suis pour l’unité profonde du bouddhisme : les tantras, et même le Dzogchen, je pense qu’il n’y a pas de différence. C’est très difficile de dire que l’éveil d’un bodhisattva n’est pas l’éveil de Guru Rinpoche, parce qu’il a accompli des pratiques que le bodhisattva n’a pas accomplies. C’est peut-être une opinion un peu personnelle, mais à lire les textes, même ce qu’il y a de mieux dans les tantras, je le vois dans les soutras. Vraiment. (*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France
Livres présentés lors de cette émission :
"Le Soutra du Diamant"
Editions : Fayard Editions
Si le Soutra du Diamant et le Soutra du Cœur sont célèbres dans l’ensemble du monde himalayen et sino-japonais, faisant l’objet de récitations et de méditations quotidiennes sur le sens de la vacuité universelle dans le bouddhisme tibétain et zen, il n’en est pas de même du Soutra de la Pousse de Riz, injustement méconnu, et traduit ici pour la première fois en français.
Il s’agit pourtant d’un texte clé des débuts du Mahayana, qui traite de tous les aspects de la production interdépendante en soulignant l’irréalité fondamentale des éléments qui la constituent.
Loin d’être un culte du néant, cette insistance sur la vacuité, propre au Grand Véhicule, fait voler en éclats le cadre étroit de l’être et de la substance, si chers à nos philosophes occidentaux, et débouche sur la mise en œuvre d’une compassion sans limites.
Lumières au pays des neiges - Anthologie du bouddhisme tibétain
Fabrice Midal
Editions : Pocket Editions
Dans cet ouvrage de référence, Fabrice Midal rassemble des textes fondateurs classés par grands thèmes du bouddhisme tibétain ainsi que des enseignements spirituels dispensés depuis le IX siècle par ses maîtres. Une anthologie pour s’initier aux éléments essentiels d’une méditation fondée sur une sagesse millénaire.
Les textes présentés ici éclairent une tradition spirituelle toujours vivante. Le charisme de son principal représentant, le Dalaï-Lama, son bon sens et sa sagesse ont contribué à la diffusion du message venu des Tibétains. Cette anthologie permet de découvrir ce savoir antique qui s’avère si moderne.
Ce livre est le premier à rassembler des extraits des grands textes fondateurs du bouddhisme tibétain ainsi que des enseignements spirituels dispensés au cours des siècles par ses maîtres.
Fabrice Midal, né en 1967, est l’auteur de La Pratique de l’ éveil de Tilopa à Trungpa et Mythes et dieux tibétains (Seuil). Parallèlement à l’étude de la philosophie, il se consacre à la pratique de la spiritualité du bouddhisme tibétain.
Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité
Jean-Marc Vivenza
Editions : Albin Michel Editions
Nâgârjuna, moine bouddhiste du IIè et IIIè siècle originaire d’Inde, est renommé pour être le fondateur de l’école philosophique dite - du Milieu -. Le rayonnement et l’immense influence de sa pensée lui permettent d’occuper aujourd’hui une place de premier ordre à l’intérieur du bouddhisme Mahâyâna, à tel point que le bouddhisme tibétain le considère comme l’un de ses maîtres, et que le Ch’an ainsi que le Zen le reconnaissent comme le quatorzième patriarche indien dans la succession des maîtres depuis le Bouddha.
Dans le Traité du Milieu (Mâdhyamaka kârikâ), son principal ouvrage, Nâgârjuna affirme que le principe de vacuité (sûnyatâvâda) fonde la réalité, c’est-à-dire qu’il en est la loi essentielle, intime. "Pensée du tréfonds de la non-pensée", selon la célèbre expression de maître Dôgen, la vacuité est une pratique concrète du non-attachement, une discipline effective de la mise à distance.
Rendre perceptible l’imperceptible vérité, comprendre que tout échappe à la compréhension, c’est là le sens réel de la Voie du Milieu, que Jean-Marc Vivenza, philosophe, explore avec talent.
Le Bouddha parle
Anne Bancroft
Editions : Kunchab Editions
Les extraits choisis traitent de la quête de la vérité, de la voie de la méditation, de l’expérience de la douleur, de la mort et de bien d’autres sujets. Ils peuvent servir de présentation des enseignements du Bouddha. Ses disciples retinrent ces paroles et les transmirent scrupuleusement au sein d’une tradition d’abord exclusivement orale.
Ces paroles sont aussi pertinentes pour nos contemporains qu’elles l’étaient pour les habitants de l’Inde du Nord il y a deux mille cinq cents ans. Bouddhistes ou non, tous les lecteurs qui s’interrogent sur la vie y trouveront une inspiration.
Le Précieux Ornement de la libération
Gampopa Seunam Rinchen
Editions : Padmakara Editions
Gampopa (1079-1153) le médecin de Dakpo, disciple du célèbre yogi et poète Milarépa, signa de son nom de moine, Seunam Rinchen, le Précieux ornement de la Libération, lequel est non seulement son chef d’œuvre mais aussi l’un des premiers grands exposés de la voie progressive vers l’éveil. Dans un style simple et concis, le père de l’Ecole Kagyu décrit les fondements théoriques et pratiques du grand véhicule, les étapes de la progression mystique et son terme inconcevable, la bouddhéité authentique et parfaite.

