Interview de Lama Sherab et Ghaleb Ben Cheikh (*)
Pèlerinages et accumulation de mérite
Voix bouddhistes - Lama Sherab, on distingue traditionnellement dans le Bouddhisme l’accumulation de mérite et l’accumulation de sagesse. Peut-on dire que les pèlerinages sont plus particulièrement liés à l’accumulation de mérite ?
Lama Sherab - Oui, comme tout ce qui est fait avec le corps : les prosternations, les pèlerinages, la participation à la construction des temples... Tout ce qui est offert avec le corps. Alors que l’accumulation de sagesse est davantage liée avec l’esprit, comme la méditation.
Dimension initiatique de la Mecque
Voix bouddhistes - Ghaleb Ben Cheikh, vous avez fait allusion au début de l’émission à la dimension initiatique de la Mecque, difficile à aborder en un temps si court : pouvez-vous malgré tout en dire quelques mots ?
Ghaleb Ben Cheikh - Oui, vous avez tout à fait raison, il faut aborder ce sujet même si c’est d’une manière très brève. Il y a cette idée que la Mecque en tant que ville est un pôle spirituel, notamment le temple cubique de la Kaaba. Et lorsque le pèlerin y va, tout en y allant, il y a une œuvre d’intériorité, d’initiation. C’est comme si on allait à l’origine à la fois du monde et de la condition humaine.
Voix bouddhistes - Dans ce cas là, y a-t-il une dimension atemporelle ?
Ghaleb Ben Cheikh - C’est anhistorique, atemporel, ou méta historique.
Peut-être davantage de ponts entre Bouddhisme et Islam qu’entre la Chrétienté et l’Islam
Voix bouddhistes - Vous avez fait également allusion à l’Islam un et multiple. L’Islam et le Bouddhisme peuvent se rencontrer à un niveau de pratique comme dans les pèlerinages. Peuvent-ils également se rencontrer à d’autres niveaux ?
Ghaleb Ben Cheikh - Je ne sais pas de combien de temps je dispose pour répondre à cette question, parce qu’elle est fondamentale !
Pour ma part, je pense que nous avons davantage de ponts entre le Bouddhisme et l’Islam qu’entre la Chrétienté et l’Islam. Parce que nous sommes dépourvus des querelles de type théologique qu’on risque de trouver dans la famille Abrahamique : à propos de Jésus, de son caractère messianique ou pas, des écrits vétéro-testamentaires, néo-testamentaires et du Coran.
Je dis cela avec une grande joie. Comme les univers théologiques et spirituels de l’Islam et du Bouddhisme ne sont pas nécessairement les mêmes (dans un cas, nous attestons une transcendance personnelle, dans l’autre pas), c’est l’occasion de pouvoir nous rencontrer par delà ces différences et faire des lieux de médiation de ce qui aurait pu être des obstacles à la compréhension.
Non pas des rencontres parallèles sur certaines pratiques comme le pèlerinage, mais par delà : une éthique commune, qui promeut la dignité humaine, la fraternité universelle : ne pas violer la conscience des individus. Le pire des crimes me semble-t-il serait un crime de lèse-conscience.
Donc ceci nous impose, ou nous inspire en tout cas, le respect. Et la façon dont nos frères en l’humanité vivent une intériorité ou une réalisation spirituelle, nous l’acceptons avec déférence, avec respect et aussi comme un don d’émerveillement et aussi de mystère.
Le Soufisme, cœur de l’Islam
Voix bouddhistes - Dans ce cas là, s’agit-il de l’Islam de manière générale, ne s’agit-il pas davantage du Soufisme ?
Ghaleb Ben Cheikh - Non, c’est l’Islam de manière générale. De nos jours, pour des raisons que nous n’avons pas le temps de développer, c’est comme si nous avions l’Islam d’un côté, et au mieux, à l’orée ou à la lisière, le Soufisme. Pour certains, c’est quasiment une entité à part.
De mon point de vue, mais je peux me tromper, ceci est faux. Parce que le Soufisme, ou la Voix Soufie, c’est la mystique musulmane intériorisée, c’est la "doxa droite", j’ai envie de dire l’orthodoxie. Comprise, mais avec un élan d’amour, tout simplement.
Il n’y a pas l’Islam d’un côté, et au mieux le Soufisme alentour, réservé à ceux qui auraient un degré d’islamité autre. Je respecte tout à fait cette vision, mais de mon point de vue, et selon ce que j’ai cru comprendre, on ne s’autoproclame pas soi-même Soufi. "Les véritables Saints de Dieu sont ceux qui se promènent incognito dans les souks", comme on dit, et Dieu seul sait distinguer celui qui est véritablement dans la voie et dans l’ascension de celui qui dit ou pense simplement l’être.
Voix bouddhistes - Le Soufisme serait donc plutôt le cœur de l’Islam ?
Ghaleb Ben Cheikh - Vous avez très bien compris, ce serait le cœur de l’Islam.
Une nécessaire approche non-sectaire
Voix bouddhistes - Lama Sherab, recevez-vous des représentants des traditions musulmanes au Temple des Mille Bouddhas, à certaines occasions ?
Lama Sherab - Oui bien sûr, je reçois souvent des Soufis. Nous invitons des représentants de toutes les religions. Les portes sont ouvertes au Temple des Mille Bouddhas, pas seulement aux bouddhistes, mais à toutes les religions. Et même à ceux qui n’ont pas de religion ! J’ai des amis musulmans, soufis, prêtres chrétiens, Nyingmapas... Mon père est Nyingmapa et je suis Kagyupa.
Voix bouddhistes - Ici on rejoint peut-être le mouvement Rime. Peut-il s’étendre au-delà des seules traditions bouddhistes tibétaines ?
Lama Sherab - Oui, bien sûr. C’est l’approche non-sectaire. Pourquoi serions-nous seuls à avoir raison ? Chacun peut avoir raison. Il faut le respecter.
Voix bouddhistes - Sans mélanger...
Lama Sherab - Tout à fait, respecter sans mélanger. (*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France
Livres présentés lors de cette émission :
Anthologie du Soufisme
Eva de Vitray-Meyerovitch
Editions : Albin Michel Editions
Aussi rares que profonds, les textes qui composent cette "Anthologie du soufisme"sont regroupés autour des thèmes fondamentaux de la pensée islamique : l’homme capable de Dieu, l’appel divin, la Voie Soufie, la vie spirituelle, mais surtout l’unicité du Tout-Miséricorde et l’unité de l’être.
Traduits entre autres de l’arabe, du persan, du malais-javanais ou du serbo-croate, ils composent un véritable bouquet du feu intérieur des plus grands mystiques de l’Islam. Un recueil unique présenté par Eva de Vitray-Meyerovitch, spécialiste incontestée du Soufisme.
Les Quatrains de Rumi
Editions : Albin Michel Editions
"Je viens de cette âme qui est à l’origine de toutes les âmes.
Je suis de cette ville qui est la ville de ceux qui sont sans ville. Le chemin de cette ville n’a pas de fin.
Va, perds tout ce que tu as, C ’est cela qui est le tout."
Rûmî, que le monde de l’Islam désigne comme Mawlânâ, "notre Maître", n’est pas seulement l’un des plus grands pen seurs mystiques de tous les temps, qui, au XIIIème siècle, parlait déjà de la fission de l’atome et de la pluralité des systèmes solaires. Il est aussi l’un des plus merveilleux poètes de la littérature universelle.
Ses Quatrains ou Rubâi’yât expriment toutes les nuances des états spirituels : désir, passion, nostalgie, rêve, mélancolie, amour... Ils nous font saisir, par une sorte d’intuition fulgurante, un univers où tout se fonde sur la quête de l’Absolu.
Une interprétation que Hassan Massoudy, peintre et calligraphe d’origine irakienne, donne des poèmes de Rûmî reflète admirablement l’enseignement soufi, à la fois tradition vivante et sagesse universelle.
L’Instant soufi
Eric Geoffroy
Editions : Actes Sud Editions
Eric Geoffroy, arabisant et islamologue, est maître de conférences à l’université de Strasbourg. Il a consacré l’essentiel de ses travaux au Soufisme.
Le soufisme est une recherche de la connaissance directe de la divinité, une voie mystique de l’islam qui a pour finalité l’union de l’âme avec Dieu.
Cet ouvrage est publié dans la collection le "Souffle de l’esprit", qui se veut le reflet d’une ouverture des uns aux autres à travers la prière, la réflexion, la méditation.
Ladakh - Au royaume de la laine pashmina
Jean-Baptiste Rabouan
Editions : Cheminements Editions
Reporter-photographe dont les reportages ont été publiés dans les grands magazines français et internationaux, Jean-Baptiste Rabouan est de la trempe des aventuriers dont la recherche du supplément d’âme reste le carburant pour voyager.
Gontran de Poncins, Henri de Monfreid, Alexandra David-Néel, Jean-Louis Étienne, Théodore Monod, pour ne citer qu’eux,ne renieraient certainement pas cette filiation tant les sujets de ce défricheur poursuivent leur propre quête d’ouverture sur le monde, qu’il soit extérieur ou intérieur.
Le Ladakh nous est donc là offert doublement : la fraîcheur de l’écriture parle de son cœur et de sa spiritualité et la profondeur du regard de l’objectif dit sa beauté et sa réalité quotidienne Aboutissement de quinze ans de voyages et de quatre ans d’enquête, des hauts plateaux du Tchang-Tang à l’avenue Montaigne, Ladakh, au royaume de la laine pashmina est le livre de référence sur ce pays magique.
Au sommaire : Un trésor sur le toit du monde - Bouddhas et chagrins d’amour sur la route de la laine - Le temps des caravanes - À la rescousse des dieux - Les routes du monde invisible - La voie du diamant - À la recherche des cristaux de médecine - De l’Himalaya à l’avenue Montaigne


