Interview de Odon Vallet (*)
Une morale relative à la situation, aux personnes et aux circonstances. Pas une morale dogmatique qui voudrait trancher le bien et le mal sans tenir compte du contexte
Voix bouddhistes - Odon Vallet, dans cette émission le mérite a été abordé en tant que tel, alors que traditionnellement on relie mérite et sagesse...
Odon Vallet - Le mérite (punya) c’est en sanskrit quelque chose de favorable. Quelque chose d’heureux. Quelque chose qui va apporter du bonheur, de la chance aussi. Ce mérite s’obtient par divers procédés, qui vont relever essentiellement de le vertu, de la privation, puisque finalement pour faire des dons, on va se priver de quelque chose. Et pour obtenir plus de vertu, on va renoncer à certains plaisirs, à certaines habitudes, à certaines dépendances.
La sagesse relève davantage de l’expérience, de la compréhension profonde des limites de l’homme, et de la nécessité d’apporter en toute chose une réponse mesurée.
Vous remarquerez que dans le bouddhisme en général, notamment dans le theravada, le critère premier d’autorité c’est l’âge. C’est à dire que les moines les plus âgés sont les vénérables et sont en général à la tête des monastères. C’est probablement pour éviter d’ailleurs un peu l’ambition des plus jeunes. C’est aussi pour tenir compte du fait que le critère numéro un de sagesse va être la comparaison d’une situation à une autre, pour pouvoir avoir constamment une morale relative à la situation, relative aux personnes, relative aux circonstances, et jamais une morale dogmatique qui voudrait trancher le bien et le mal sans tenir compte du contexte.
La sagesse est constamment une acceptation des limites humaines et des compromis nécessaires pour arriver à une certaine harmonie morale.
Odon Vallet - Je crois que c’est ça qui est essentiel vraiment dans cette sagesse et qui explique d’ailleurs probablement le succès du Dalaï-Lama en Occident. C’est qu’il va relier un enseignement à des circonstances, à des précédents, et jamais vouloir définir une vérité morale qui serait valable en tout temps et en tout lieu, et qui serait alors une recherche à tout prix du mérite. Cela a pu exister cette tentation d’ailleurs, notamment dans le bouddhisme primitif, mais il y a en définitive une relative modération qui s’est développée dans la recherche du mérite et c’est une sagesse.
D’ailleurs très curieusement dans le monachisme chrétien c’est pareil, notamment dans l’ordre des bénédictins, il y a une certaine sagesse faite de modération morale qui s’est développée en réaction contre les excès de l’ascèse. Et en Inde il y a eu le même problème puisque le jaïnisme est une religion beaucoup plus ascétique qui va refuser par exemple tous les aliments carnés et un très grand nombre de produits alors que le bouddhisme est plus modéré. Contrairement à ce qu’on croit souvent, le bouddhisme n’est pas systématiquement végétarien et même dans certaines écoles les moines peuvent tout à fait manger de la viande. L’ascèse est modérée, et je crois que la sagesse est constamment une acceptation des limites humaines et des compromis nécessaires pour arriver à une certaine harmonie morale.
Le tantrisme arrive au même résultat par d’autres voies, puisque le tantrisme va développer une sorte de confrontation pacifique du bien et du mal, un petit peu comme dans le vaccin, il y a les anticorps qui vont s’opposer aux microbes, mais les anticorps c’est déjà un microbe inactivé. Dans le tantrisme on va confronter tout et son contraire, le masculin et le féminin, le corps et l’esprit, le sexe et la pureté, et on va faire de ce dialogue difficile une harmonie morale en apprivoisant le mal comme un vaccin inactive le mal.
Incontestablement la méditation demeure la source de sagesse première...
Voix bouddhistes - Dans cette émission, on a également parlé de pratique, d’accumulation de mérite. Y a-t-il certaines pratiques qui seraient davantage reliées à l’accumulation de mérite, alors que d’autres le seraient à l’accumulation de sagesse ? Ou bien retrouve-t-on ces deux aspects présents dans toute pratique ?
Odon Vallet - Dans l’accumulation de mérite, il est vrai que notamment dans le theravada, les dons aux moines et aux monastères jouent un grand rôle. Certaines privations jouent un rôle. Je pense pour les moines par exemple au carême bouddhique, au fait de ne pas manger l’après-midi, etc...
Voix bouddhistes - Ce sont précisément des pratiques reliées au mérite. Quelles sont celles qui sont davantage reliées à l’accumulation de sagesse ?
Odon Vallet - Avant tout la méditation, dans tous les véhicules. Depuis les traditions les plus anciennes du theravada, comme on voit en Birmanie par exemple où même les laïques méditent couramment un quart d’heure / vingt minutes, même dans la vie moderne, jusqu’aux formes de bouddhisme ultérieures du type chan / zen, incontestablement la méditation demeure la source de sagesse première, de sérénité, d’harmonie intérieure, de paix, etc... Mais il y a aussi l’enseignement, la lecture, l’étude des auteurs, des textes, ...
Le mérite est voie vers la sagesse quand il dispense du superflu. Mais pas quand il est privation du nécessaire
Voix bouddhistes - Est-ce que le mérite peut mener à la sagesse ?
Odon Vallet - Pas forcément. Le mérite pour le mérite n’est peut-être pas une forme de sagesse. Il y a parfois eu, notamment dans le theravada, une tendance à faire un petit peu du mérite pour le mérite, sans tenir compte suffisamment de la dimension sagesse. C’est l’aspect ascétique, qui a pu être dans certaines traditions extrêmement développé, et qui peut faire penser dans le christianisme d’ailleurs, à ce qu’a été par exemple la Trappe ou les ordres monastiques où on a les pieds nus sans chauffage, une recherche de la pénitence un peu excessive.
Donc je crois que le mérite en lui-même, surtout lorsqu’il a tendance à aller vers la privation, n’est pas une voie vers la sagesse. Le mérite est voie vers la sagesse quand il dispense du superflu. Mais pas quand il est privation du nécessaire. Alors évidemment, où passe la limite entre le nécessaire et le superflu, c’est quelque chose de très complexe. Je crois que la sagesse requiert quand même des limites dans l’héroïsme ascétique... (*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France
Livres présentés lors de cette émission :
Encyclopédie des religions
Gerhard J. Bellinger
Editions : Le Livre de Poche Editions
Depuis son origine, l’homme est homo religiosus. Il n’est, rappelait Toynbee, aucune civilisation qui n’ait été religieuse.
De A comme Adonis, dont le culte originaire de Syrie était célébré dans toute l’antiquité méditerranéenne, à Z comme Zoroastrisme, pratiqué encore de nos jours au Pakistan et dans les régions environnantes, cette encyclopédie présente et relie entre elles toutes les manifestations religieuses apparues depuis l’antiquité.
Elle s’efforce de présenter systématiquement l’histoire du sentiment religieux, les prémices des nouveaux courants, les pratiques et les cultes dans leur évolution, la formation des personnalités divines et des systèmes mythologiques.
L’encyclopédie des religions rend compte également des tensions et des luttes qui ont pu marquer l’histoire des grandes religions : hérésies, apparition de nouveaux dogmes, courants sectaires, conflits temporels.
Pour chaque religion significative, un ou plusieurs textes fondamentaux donnent au lecteur un contact direct avec des sources mêmes de la révélation et de la pratique des fidèles. Une illustration originale et abondante, le plus souvent en couleurs, complète ce panorama culturel des croyances et des cultes.
De lecture aisée, grâce à de longs articles ou de brèves monographies, étayés par un index et un jeu sacré de renvois, cette encyclopédie s’adresse à tout public soucieux de comprendre l’histoire religieuse de l’humanité.
Gerhard J. Bellinger a conçu et rédigé cet ouvrage que Pierre Chaunu , de l’Institut, a bien voulu préfacer.
Poèmes d’Orient
Hélène Hamani Badjana
Editions : Alinea Développement Editions
Nous présentons dans cet ouvrage une poésie conforme à la versification classique. Le style en est particulièrement varié, alliant le genre épique aux poèmes visionnaires. La lecture de ces pages est riche en impressions imagées, en sensations abstraites. Les poèmes d’Orient, qui s’apparentent à la vaste culture de l’Inde, font revivre ses grands mythes, son histoire et ses rites d’une façon colorée.
Le monde mystique de ses dieux, de ses ascètes, se mêle au long de ces poèmes à la misère, à la puissance des paysages, au tragique destin du Tibet.
Joyau des tantra ou la symphonie cosmique - Les enfants de l’éveil
Jean Papin
Editions : Dervy Editions
A une époque où "Tantrisme et Yoga" se partagent la une de l’actualité, parfois même de manière sensationnelle, Jean Papin nous propose de revenir aux origines authentiques de ces enseignements sacrés.
Loin d’être extravagante ou légère, la mise en parallèle de la métaphysique inspirée par les écoles du Nord, "Spanda et Trika", et des théories et découvertes les plus récentes de la science physique fait apparaître d’insoupçonnées et troublantes analogies. Nous découvrons alors une sagesse millénaire et une science nouvelle à la recherche commune d’une théorie du Tout.
Ce courant prestigieux, peu connu, du Shivaïsme du Cachemire, nous est révélé ici comme un "joyau" étrangement actuel.
Ce livre, largement documenté, invitera le lecteur à mettre en pratique cette antique science sacrée.
Le Livre des morts tibétain illustré
Martin Boord, Stephen Hodge
Editions : Pré aux Clercs Editeur
Le grand classique de la spiritualité bouddhiste tibétaine, dans une version illustrée, commentée et allégée, beaucoup plus accessible.
Que devenons après la mort ? L’approche positive et réconfortante du célèbre mais méconnu Livre des morts tibétain apporte des réponses étonnamment concrètes à cette question.
Cet album illustré de très nombreuses photographies pleines de douceur et d’inspiration, est renforcé de commentaires et d’explications qui permettront aux non-initiés une approche fascinante de l’un des textes sacrés les plus fameux du bouddhisme tibétain. C’est à la fois un guide du mieux-vivre et une expérience visionnaire de la mort.
Le bouddhisme propose de nombreuses méthodes pour éliminer les tendances négatives que l’on porte en soi et éviter les actes néfastes qui en résultent. Aucune n’est plus directe et efficace que ces révélations sur le moment du trépas et la mort elle-même.
Ce livre étrange et merveilleux dévoile peu à peu la voie simple qui permet de sortir de la confusion et du chaos. En suivant cet enseignement, chacun de nous peut parvenir à se délester des incertitudes de notre condition et à acquérir un esprit clair, en paix avec lui-même, riche de compréhension.
Ce Livre des Morts tibétain, guide spirituel fort ancien, éclairera les vivants autant que les morts. Ses enseignements furent introduits au Tibet par Padmasambhava au VIIIè siècle, afin qu’ils demeurent à jamais présents dans notre monde. Fondé sur les concepts du bouddhisme tantrique de l’Inde, le message de ce grand maître du tantrisme garde un sens universel pour qui le comprend et l’applique avec justesse : on ne saurait bien mourir si l’on ne sait vivre bien.

