Vénérable G.L.Y. : A mon avis, il y a une grande différence entre les émotions et ce que nous appelons, nous, les facteurs perturbateurs, même si, dans certains cas, on peut parler d’émotions perturbatrices, parce que toutes les émotions ne sont pas forcément des kleshas, des facteurs perturbateurs. Par exemple lorsque nous éprouvons un moment de foi intense ou de grande compassion, nous éprouvons alors des émotions, nous pouvons trembler, nous pouvons avoir toutes sortes d’expressions sur le plan physique. Il y a alors bel et bien émotion, mais il n’y a absolument pas alors intervention des kleshas, des facteurs perturbateurs. Inversement, en ce qui concerne les facteurs perturbateurs, souvent ils peuvent être présents, sans que pour autant il y ait une émotion manifeste.
V.B. : Il faut rejeter donc tous les facteurs perturbateurs. Est ce la même chose en ce qui concerne les émotions ou est ce que, finalement, il faut opérer un certain tri des émotions qui nous animent ?
Vénérable G.L.Y. : Il faudrait non seulement combattre les facteurs perturbateurs, mais l’idéal serait de les rejeter, alors qu’il n’y a aucune raison de vouloir rejeter toutes les émotions. Il peut nous arriver d’éprouver de grandes joies, de grands bonheurs, de grands contentements, tant mieux. Pourquoi vouloir les éliminer ? Ce n’est pas parce qu’il y a émotion que c’est forcément négatif. Ce qu’il faudrait rejeter, c’est ce qui nous est nuisible.
V.B. : A propos de la classification en six poisons racine, on retrouve les trois poisons dont on a parlé la semaine dernière. Est-ce qu’on peut prendre une autre passion aujourd’hui et la détailler, telle que le doute ?
Vénérable G.L.Y. : Les six facteurs perturbateurs de base sont : l’attachement, l’aversion, l’ignorance, mais également l’orgueil, le doute et les vues fausses. Prenons l’exemple du doute. Cela n’a l’air de rien, mais en réalité, cela nous est extrêmement préjudiciable, parce que, si nous conservons des doutes à propos, par exemple, de la possibilité que nous aurions de rejeter les facteurs perturbateurs, c’est à dire d’obtenir la libération, nous allons manquer d’énergie, et nous n’allons rien faire, en tous cas pas faire grand-chose pour rejeter les facteurs perturbateurs. Tant et si bien que nous n’arriverons pas à nous en débarrasser. De même tant que nous conservons des doutes sur la possibilité d’obtenir l’Eveil complet d’un Bouddha, nous manquons forcément d’enthousiasme, et, du coup, nous n’arrivons pas à faire appel à suffisamment d’énergie pour pratiquer correctement de manière à obtenir de tels résultats.
Donc le doute a l’air anodin, insignifiant, mais en réalité, tant que nous conservons des doutes sur les possibilités qui s’offrent pourtant à nous, forcément, nous n’arriverons pas à faire suffisamment d’efforts, tant et si bien que nous n’arriverons pas à obtenir des résultats. Donc on peut vraiment dire qu’un des facteurs principaux qui nous maintient dans le cycle des existences conditionnées est que nous n’arrivons pas à nous adonner à une pratique fructueuse pour obtenir la libération du samsara et encore moins pour obtenir l’Eveil complet d’un Bouddha. Sans aucun doute, c’est pour cela qu’on met le doute parmi les facteurs perturbateurs de base.
V.B. : Comment faire naître la foi, si on ne l’a pas spontanément, de manière à lutter contre ce doute ?
Vénérable G.L.Y. : Pour nous bouddhistes, ce serait d’étudier profondément les enseignements du Bouddha. Le but n’est pas du tout de développer la foi, sous la forme de la foi aveugle. Cela ne serait pas suffisamment convaincant, suffisamment stable. En fait, il faut, d’une part étudier et ensuite réfléchir. Il faut vérifier par soi-même pour obtenir une véritable compréhension personnelle. Donc les enseignements du Bouddha sont là pour nous proposer des indications, nous donner des arguments, mais ensuite c’est à nous de méditer, d’approfondir, et au fur et à mesure, il s’agirait de comprendre par nous-même, les liens entre les causes et les résultats, donc d’arriver à bien comprendre la loi de causalité, d’arriver également à bien comprendre ce qu’est la vacuité, c’est-à-dire l’absence de nature propre et, à partir de là, nous pourrions obtenir des certitudes à propos des points fondamentaux, de l’enthousiasme et de l’énergie.
V.B. : Quels sont les matériaux dont nous disposons pour cela, Guéshéla ?
Vénérable G.L.Y. : Les matériaux dont nous disposons, ce sont les enseignements du Bouddha lui-même, avec toutes les citations, tous les raisonnements qu’il a indiqués et puis également tous les commentaires proposés ensuite par les grands maîtres Indiens, à commencer par Najarguna ou Asanga, et au fond pour nous l’important, ce serait d’utiliser notre sagesse, pour essayer de réfléchir, de raisonner pour arriver à des compréhensions qui nous sont personnelles. C’est seulement comme cela que nous pourrions faire apparaître en nous des certitudes, qui vont ensuite fonder de l’enthousiasme pour la pratique.
V.B. : Autre aspect dont nous n’avons pas parler : l’orgueil. Je vous laisse expliquer.
Vénérable G.L.Y. : L’orgueil peut revêtir toutes sortes d’aspects. On peut être orgueilleux du fait de son rang social, de sa naissance, de ses richesses, de ses prétendues qualités etc.. Parfois on estime être supérieur aux autres, ou on s’imagine avoir des qualités que l’on n’a pas, mais dans tous les cas de figure, l’orgueil est très nuisible, car il empêche d’acquérir d’autres qualités. Une expression tibétaine dit qu’au sommet des montagnes trop élevées, l’herbe ne pousse pas. L’herbe ne peut pousser qu’au bas de la montagne. Et de la même manière, l’orgueil empêche les autres qualités de pousser. Elles ne peuvent fleurir que sur la base de l’humilité, donc de l’absence d’orgueil. Ce qui veut dire que quelqu’un qui est trop orgueilleux, non seulement se nuit à lui-même, puisqu’il ne peut pas développer la foi, la sagesse etc.., mais également ça l’empêche d’agir d’une manière vraiment bénéfique pour autrui. C’est pourquoi nous considérons que l’orgueil est vraiment un facteur perturbateur qu’il conviendrait de combattre, étant donné tous les effets négatifs qu’il a, et pour nous-mêmes et pour les autres.
V.B. : Comment combattre l’orgueil, Guéshéla ?
Vénérable G.L.Y. : Eh bien il faudrait réfléchir à tout ce que nous ignorons. Imaginons que nous nous sentions particulièrement fier de nous, sous prétexte que nous serions professeur. Essayons alors de vérifier les connaissances que nous avons du fait de notre secteur d’activités, en tant que professeur par rapport à out ce que nous ignorons totalement. Il est certain qu’en ce qui concerne la loi de causalité, il y a énormément de choses qui nous échappent. Mais même sur un plan très ordinaire, nous n’avons qu’à essayer de mieux cerner les composantes physiologiques. En fait, il y a toutes sortes de choses que nous ignorons totalement, et voilà qui pourrait rabattre notre orgueil.
V.B. : Il est important de comprendre peut-être pour les gens qui écoutent les émissions, qui peuvent paraître un peu complexes, Gueshéla, c’est que, d’une part on peut réellement faire tout un travail sur notre esprit du fait de l’impermanence, et d’autre part, c’est aussi possible car la nature profonde de notre esprit n’est pas entachée par ces émotions négatives, ces kleshas ?
Vénérable G.L.Y. : C’est vrai que ce sont des phénomènes qui se produisent, mais du fait de certaines circonstances, ils sont donc ponctuels, circonstanciels, et c’est bien pour cela qu’il est envisageable de les rejeter, et qu’il serait souhaitable d’ailleurs de les éliminer.
V.B. : En conclusion, Gueshéla, est ce que vous voulez dire quelque chose aux gens qui vous entendent aujourd’hui ?
Vénérable G.L.Y. : A mon avis, qui que nous soyons, bouddhiste ou pas bouddhiste, l’important est de devenir quelqu’un de bien. Quelqu’un de bien, c’est-à-dire quelqu’un qui ferait preuve d’honnêteté, de droiture et de respect pour autrui et également de compassion. En effet, nous-mêmes, nous souhaiterions être heureux et nous préférerions ne pas avoir à souffrir, mais c’est exactement la même chose en ce qui concerne les autres. Ils ont les mêmes besoins, ils ont les mêmes aspirations que nous. Et ce qui est légitime pour nous est aussi légitime pour les autres. Donc, à mon sens en fait, peu importent les étiquettes que nous pourrions nous coller. Ce qui est vraiment très important, je crois, est d’essayer de faire preuve toujours de bienveillance à l’égard d’autrui, d’avoir de la considération pour les autres également et par exemple dans le bouddhisme, on pense que vraiment, une qualité qui est fondamentale, c’est la compassion. Donc vraiment je crois que ce qui est important, c’est de faire ce genre de travail sur soi.
V.B. : Merci Vénérable.
La phrase du jour à méditer est du Dalaï Lama :
« Le contentement intérieur change le regard que vous portez sur les choses et fait que votre esprit est en paix. »
Livres présentés lors de cette émission :
La Voie du Bouddha
Kalou Rimpoché
Editions : Points Sagesses Editions
La voie du Bouddha constitue à la fois une introduction générale au cheminement spirituel et une collection d’enseignements didactiques pour les étudiants du bouddhisme. Ouvrage de référence donnant une vue globale de la tradition orale du bouddhisme tibétain.
L’Intelligence émotionnelle (1) Comment transformer ses émotions en intelligence
Daniel Goleman
Editions : Laffont Robert
Notre destin est-il inscrit dans notre quotient intellectuel ? Pas du tout si l’on en croit Daniel Goleman, pour qui la notion d’habituelle d’intelligence néglige un aspect essentiel du comportement humain.
Puisant dans les découvertes récentes de la biologie et de la psychologie, Daniel Goleman analyse les raisons pour lesquelles un QI élevé peut être un handicap et la maîtrise des émotions un atout. Self-control, persévérance, motivation, respect d’autrui, aisance sociale sont quelques-unes des compétences qui définissent cette intelligence "autre" : l’intelligence émotionnelle. À la différence du QI, l’intelligence émotionnelle n’est pas donnée une fois pour toutes. Bien au contraire : chacun de nous peut l’améliorer, pour peu qu’il apprenne à reconnaître et à utiliser l’ensemble de ses émotions.
L’Intelligence émotionnelle (2) Cultiver ses émotions pour s’épanouir dans son travail
Editions : Laffont Robert
Votre réussite dans la vie dépend moins de votre QI que de votre savoir-faire émotionnel et celui-ci peut être cultivé, amélioré : telle était la thèse du 1er ouvrage de Daniel Goleman
Aujourd’hui, après une longue enquête, Daniel Goleman se penche sur les vraies raisons de la réussite professionnelle ; ce ne sont ni le QI, ni les diplômes, ni l’expertise technique, mais bien nos aptitudes émotionnelles : la conscience de soi, la confiance en soi, le self-control, la motivation et l’intégrité, la capacité de communiquer et d’influencer les autres, de susciter le changement et de l’accepter.
Daniel Goleman nous offre un outil pratique fondé sur les plus récentes recherches en psychologie et en neurobiologie, qui permettra au lecteur de s’épanouir pleinement en cultivant ses aptitudes émotionnelles essentielles.
Le Feu sacré - Fonctions du religieux
Régis Debray
Editions : Gallimard Editions
Les religions, quel intérêt ? Que peut-on en faire et comment les penser ? Si la question devient cruciale et fiévreuse, la réponse demande du temps, du calme et du champ. Elle impose d’examiner sans œillères les fonctions vitales, sociales et psychologiques qu’elles remplissent dans l’histoire, nos cœurs et nos esprits. C’est ce que fait l’auteur ici, sans sectarisme ni prosélytisme, sur pièces et documents en mains. Et le lecteur de faire une découverte étrange, qui peut intéresser incroyants et croyants : le sacré comme voie d’accès au profane. L’ imagina ire comme porte d’entrée dans le réel. Pour comprendre, sans flou ni grandiloquence, ce qu’il en est précisément de la fraternité, de la guerre, de l’identité d’un être humain et de notre soif de réconciliation, autant que pour apprécier le journal du jour, rien de tel que de se mettre à la dure école du fait religieux. Avec son mentir-vrai, il passe nos rêves et nos chimères au crible de la pratique.
