C.B. : Si vous regardez régulièrement cette émission, vous savez sans doute que la pratique du bouddhisme implique la pratique de la compassion. La compassion est en effet au cœur de la sagesse et de la connaissance bouddhiste. Développer cette qualité de l’esprit d’éveil est donc essentiel pour tout pratiquant, mais comment faire ? La première étape est sans aucun doute de connaître les différents aspects qui accompagnent cette pratique. Traditionnellement, il est question de quatre aspects principaux, on les appelle les quatre illimités ou les quatre incommensurables, il s’agit de l’amour, de la compassion, de l’équanimité et de la joie. Et pour en parler, nous recevons Dagpo Rimpotché.
Dagpo Rimpotché, bonjour. Vous avez été reconnu très jeune comme la réincarnation d’un grand lama tibétain, d’un grand Rimpotché, donc vous avez été, dès cinq, six ans, dans le monastère de votre pays, et vous avez suivi une formation très suivie dans ce monastère de la tradition Gelugpa, jusqu’en 1959, date de l’exil où vous êtes parti pour l’Inde avec Sa Sainteté le Dalaï Lama. Vous êtes resté une seule année en Inde, puisqu’au bout d’un an, Sa Sainteté vous a dit : « Il faut venir en France ». Donc nous avons la chance de vous avoir dans notre pays depuis 1960, et nous recevons votre enseignement, du moins ceux qui le souhaitent, soit à Paris, soit à Veneux-les Sablons, mais aussi un peu partout en France, et en Europe et aussi dans le monde entier, parce que vous allez très souvent à l’étranger, car vous êtes demandé un peu partout. Rimpotché, de quoi parle-t-on, quand on parle des quatre qualité incommensurables ?
Dagpo Rimpotché : Les quatre qualités infinies ou bien incommensurables, ce sont l’équanimité, l’amour, la compassion et la joie.
C.B. : Ce sont quatre qualités que l’on dit infinies, on a l’impression que ça va être très, très compliqué de les pratiquer, comment ça se passe ? Est ce qu’on les développe en même temps, ou les unes après les autres ?
D.R. : On les appelle infinies, parce que ce sont des qualités qui permettent d’acquérir des mérites infinies, mais lors de la pratique, on ne peut tout faire d’un seul coup, et donc il y a une progression : la base est l’équanimité, puis viennent successivement les autres .
C.B. : Je suppose que c’est une pratique que l’on dit de bodhisattva, Rimpotché, parce que c’est une pratique qui développe les qualités de l’éveil ?
D.R. : Ces quatre qualités sont nécessaires pour développer l’esprit d’éveil, mais ce sont également des qualités communes pour tous les bouddhismes, donc également le Théravada, qui également développe l’équanimité et les autres qualités.
C.B. : Le but de ces pratiques est de réaliser l’éveil, c’est à dire de se libérer de la souffrance ?
D.R. : Le but, oui, est de se libérer de la souffrance et le petit véhicule s’arrête là, en revanche dans le grand véhicule, le but est de se libérer non seulement soit tout seul, mais également les autres et de permettre à tout le monde d’acquérir le Nirvana suprême.
C.B. : Quand on parle de tous les autres êtres, de quoi parle-t-on ?
D.R. : Les six classes d’être du samsara. Il y a les êtres humains bien sûr, mais également les déités, les titangs, les animaux, les esprits avides, et les êtres des enfers.
C.B. : Le samsara étant le cycle des renaissances.
D.R. : En effet, on désigne de cette manière tous les êtres qui se trouvent encore complètement conditionnés par un certain nombre d’éléments, et qui se trouvent répartis dans ces classes.
C.B. : En général, quand on cite ces qualités infinies, on commence par l’amour, et pourtant, le plus souvent, on commence par expliquer ce que c’est que l’équanimité ?
D.R. : La base, ça va être toujours l’équanimité, qui elle même se présente avec trois niveaux, puisque tout d’abord il faudrait arriver à avoir moins d’attachement pour les uns et moins d’aversion pour les autres. Une deuxième facette de l’équanimité, c’est de voir que tous les êtres sont à égalité pour leurs aspirations, vouloir le bonheur et non la souffrance, et la troisième facette, c’est de voir que tous les êtres sont également bienveillants pour nous.
C.B. : Alors pratiquer cette égalité de sentiments vis à vis de tous les êtres, c’est quand même très compliqué, car c’est vrai qu’on a plutôt tendance à être extrêmement gentil avec les gens qu’on aime bien et des fois d’être pas très agréable avec les autres, alors comment faire, quelles sont les méthodes qui vont nous aider à ça ?
D.R. : Il faudrait voir qu’actuellement notre vision des choses est vraiment courte. Si on se met maintenant dans l’optique de la réincarnation, on s’aperçoit très vite que ceux que nous considérons comme des proches dans la vie actuelle, dans une vie antérieure, ont sans doute été pour nous des ennemis, et ceux qui sont pour nous aujourd’hui des ennemis ont été autrefois des proches, mais même, dans le cas de la vie présente, nous voyons également que les relations s’inversent très rapidement, celui qui, ce mois ci ,est pour moi un ennemi, sera le mois prochain, un ami intime, l’inverse étant vrai, et à partir du moment où l’on voit que les relations sont très fluctuantes, cela permet de développer beaucoup plus d’équanimité .
C.B. : Il y a des pratiques qui nous aident très concrètement à aller dans ce sens, à développer l’équanimité, exemple d’une pratique, peut-être ?
D.R. : Comment pratiquer pour développer l’équanimité ? D’abord on pourrait réfléchir un peu, par exemple, quelqu’un qui ne nous plait guère. D’abord nous avons envie de le critiquer, de lui dire des injures. Réfléchissons au fait que notre relation avec cette personne n’est qu’instable et pourrait bien devenir ensuite pour nous quelqu’un de très proche, un ami, et également, essayons de voir que si nous nous laissons aller à l’irritation, en fait c’est principalement nous qui allons en être lésé, qui allons en souffrir. A ce moment, peut-être que ça nous aidera à réduire notre tendance à l’aversion.
C.B. : Pour les Occidentaux que nous sommes, c’est un peu difficile à comprendre, ce que vous êtes en train de nous dire, c’est qu’il faut avoir un coté un peu intéressé, c’est à dire que, finalement, il faut penser que, peut-être aujourd’hui, ce sont nos amis, et comme ça peut nous faire du bien, autant rester dans cette optique là ?
D.R. : C’est surtout que, si vis à vis des autres, nous arrivons à les voir non comme des ennemis potentiels, mais comme des amis, à tous points de vue, ce sera bien plus bénéfique pour nous, et pour eux .
C.B. : C’est un peu ce que dit Sa Sainteté le Dalaï Lama, quand il dit que, pour développer la compassion, il faut être des égoïstes intelligents ?
D.R. : Cela, c’est une manière de présenter les choses. Pourquoi pas ?
C.B. : C’est pour les Occidentaux, qui ont du mal à comprendre ce genre de mécanisme. Alors il faut aussi préciser que l’équanimité n’est pas de l’indifférence, c’est bien plus subtil que ça, quand même ?
D.R. : En aucun cas, il ne s’agira d’indifférence. Par exemple, on a dit que l’équanimité a trois aspects, mais quand on se soucie de ce que peuvent expérimenter les autres par rapport à la souffrance, il ne s’agit en aucun cas de se désintéresser de ce qui leur arriverait, mais d’arriver à les voir avec une bienveillance égale pour nous, il ne s’agit pas d’indifférence. C’est un point très important à établir.
C.B. : Concrètement, développer cette qualité va nous aider à travailler sur l’ego, donc sur notre égoïsme, sur les émotions négatives, sur tout ce qui nous entrave habituellement et qui nous conduit à la souffrance ?
D.R. : Habituellement, dans la vie la plupart de nos problèmes vient de l’attachement que nous avons pour les uns, ou des limitations que nous ressentons vis à vis des autres, si nous développons plus d’équanimité, d’une part nous aurons de meilleures relations avec les autres, mais cela nous permettrait également d’être beaucoup plus équitable dans notre travail. Donc à tous points de vue, ça serait mieux.
C.B. : A propos de l’amour, maintenant, ce n’est pas l’amour au sens habituel du terme.
D.R. : Dans le bouddhisme, on considère que l’amour présente deux aspects différents : d’une part, arriver à voir tous les êtres comme des êtres sympathiques, d’autre part, arriver à voir que les êtres sont actuellement privés de bonheur et souhaiter qu’ils puissent enfin accéder au bonheur. Seulement pour pouvoir voir tout le monde comme sympathique ou vouloir le bonheur de tous les autres, encore faut-il avoir d’abord développer de l’équanimité, sinon, on risque d’avoir ce genre d’attitude vis à vis de quelques uns, mais pas de la majorité, auquel cas on ne peut pas vraiment parler d’un amour égal pour tous.
C.B. : Et cela, c’est une partie de la pratique de bodhisattva aussi, c’est souhaiter le bonheur de tous les êtres ?
D.R. : C’est une pratique essentielle, principale pour les bodhisattvas, car si on n’arrive pas à développer cette qualité, on ne peut pas développer non plus de compassion vis à vis de tous les êtres, il leur est impossible alors de développer l’esprit d’éveil et a fortiori d’obtenir l’éveil complet du Bouddha.
C.B. : Justement vous parlez de la grande compassion, c’est la compassion illimitée, cette compassion va faire qu’on va souhaiter libérer les êtres de la souffrance et de ses causes ?
D.R. : Pour que nous puissions développer de la compassion vis à vis de tous les êtres, il est indispensable d’avoir de la sympathie vis à vis de tous, il est impossible de développer la grande compassion, tant que l’on n’a pas développé un amour égal vis à vis de tous les êtres.
C.B. : Rimpotché, on va finir par la joie illimitée. On a tous envie de l’éprouver, est-ce que vous pouvez expliquer ce que c’est ?
D.R. : La joie infinie, c’est en quelque sorte la concrétisation de ce qu’on a dit précédemment. On a parlé de la volonté d’amener tous les êtres au bonheur, au vrai bonheur, de les libérer tous de toutes les formes de souffrance, et quand on se dit que c’est cela qu’on veut faire et que ce sera faisable, on éprouve alors une joie incommensurable.
C.B. : Donc ce sont des qualités que l’on va développer progressivement, petit à petit, en fait on peut goûter à la saveur de chaque qualité et à leurs bienfaits ?
D.R. : Il y a un ordre, c’est à dire que tant qu’on n’a pas un minimum d’équanimité, on n’a pas la base nécessaire pour l’amour, la compassion, la joie. Mais ensuite au fur et à mesure que ces qualités vont de plus en plus se développer, on va également être de plus en plus imprégné par elles, et donc également à titre personnel ressentir toujours plus de bonheur, plus de joie.
C.B. : Un peu de patience, mais on y arrive.
D.R. : Oui, en fait c’est très variable. Pour certaines personnes, développer de telles qualités peut être très rapide, pour d’autres, il leur faudra un minimum de patience et de persévérance. C.B. : En conclusion, Rimpotché, pour ceux qui regardent, que leur conseillez-vous pour développer tout cela ?
D.R. : Tous nous souhaitons être heureux et ne pas avoir à souffrir. S’il y a un conseil que l’on peut suggérer, ce serait effectivement de cultiver de telles qualités vis à vis des autres, parce que ça n’est pas finalement une question d’affiliation religieuse, que l’on soit bouddhiste ou non, ça ne fait aucune différence, mais si on arrive à avoir ce genre d’attitude mentale, nulle doute qu’on pourra se sentir beaucoup mieux, avoir de meilleures relations, être plus heureux et rendre également plus heureux les autres et donc toutes religions confondues ou sans religions, cela permettrait d’aller tellement mieux.
C.B. : Alors on va vous écouter, Rimpotché, merci. Je vous propose quelques livres avant de vous quitter. Tout d’abord les livres de notre invité :
La guirlande des êtres fortunés aux éditions Guépèle
Le Lama venu du Tibet chez Grasset
