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Chaque semaine, retrouvez ici un rappel de la dernière
émission. Les propos transcrits sur cette page sont placés
sous la responsabilité de leurs auteurs.
Le texte ci-dessous est la transcription d'une
courte interview réalisée à l'issue du tournage.
Vous pouvez également consulter la transcription
de cette émission ainsi que la liste
des ouvrages présentés.
Emission diffusée le 18 juin 2000
Invité : Odon Vallet

Photo © Philippe Lelluch
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Question - Vous avez mentionné le NavaYana ou 4è véhicule,
qui serait en train de se développer en Occident, à l'initiative
principalement des américains. J'ai cru comprendre que les américains
étaient moins prudents que les européens.
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Les européens tiennent avant tout à conserver
les traditions venues d'Asie. Il faut dire que les européens sont
d'anciennes puissances coloniales. Les britanniques et les français
ont fait des études importantes sur le bouddhisme depuis longtemps.
Pensez que le canon pâli a été traduit en anglais dès la fin du 19è
siècle. Donc ils ont une connaissance des traditions asiatiques que
n'ont pas les américains, qui n'ont jamais été en Asie avant les années
1860 et l'arrivée des premiers bateaux américains au Japon.
Donc les américains ont un regard neuf sur l'Asie et sur le bouddhisme,
un regard presque un peu naïf. Ce qui leur permet de réinterpréter
le bouddhisme à la lumière de la civilisation américaine, et notamment
de la civilisation califormienne. Car les religions asiatiques se
sont d'abord implantées sur la côte est des Etats-Unis, c'est d'ailleurs
en partie pour ça que Hollywood a été si intéressé par le bouddhisme.
Il y a des communautés japonaises, chinoises, coréennes importantes
aussi sur cette côte est, mais les américains ont pensé que pour
intéresser les américains au bouddhisme, il fallait un peu le modifier.
De la même façon d'ailleurs que lorsque des films européens ou
asiatiques doivent passer devant un public américain, on retourne
carrément le film. On fait un nouveau film, parce que les américains
estiment que leur sensibilité particulière doit faire l'objet d'un
traitement à part. Donc ils estiment qu'il y a tout un rituel bouddhiste
qui risque de passer au-dessus de la tête des occidentaux.
Et il y a surtout le gros problème des écritures. Car vous savez
que de toutes les religions au monde, le bouddhisme est celle qui
a les écritures sacrées les plus développées. A peu près 15 000
pages dans le canon en pâli, près de 100 000 dans le canon chinois
ou japonais, et presque 200 000 dans le canon tibétain. Donc d'une
certaine manière, ils cherchent presque à court-circuiter ce long
détour par les écritures, un peu comme le zen d'ailleurs, pour aboutir
à un bouddhisme qui parle plus à la sensibilité occidentale, et
ne nécessite pas des études austères avec l'exégèse des textes,
avec toute une recherche sur les civilisations asiatiques. Tandis
qu'il y a en Europe une tradition d'érudition, de connaissance,
de savoir sur les religions de l'Inde et de l'extrême-orient.
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Contrairement
aux européens, les américains ont un regard presque
naïf sur le bouddhisme
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De toutes les
religions au monde, le bouddhisme est celle qui a les écritures
sacrées les plus développées
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Question - Est-ce que vous pensez qu'il pourrait y avoir
un danger à vouloir aller trop vite ?
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Vous savez, le christianisme a fait pareil.
Quand il a fallu annoncer Jésus aux grecs, on a adapté le message
de Jésus à la philosophie grecque. Par exemple, tout le credo des
chrétiens a été formulé d'abord en langue grecque et avec des concepts
philosophiques grecs qui étaient totalement étrangers à la pensée
et à la langue sémitique de Jésus.
Donc d'une certaine façon, il n'est pas étonnant qu'une religion
comme le bouddhisme s'adapte à ces nouveaux publics, en sachant
bien entendu qu'aux Etats-Unis comme en Europe, pas grand monde
ne connaît le sanscrit ou le pâli.
D'ailleurs en Asie, on commence à voir le même phénomène. Quand
vous allez dans un monastère en Thaïlande, les jeunes moines connaissent
beaucoup mieux l'anglais que le pâli. Ils connaissent beaucoup mieux
la civilisation moderne que les sciences de l'Antiquité. Exactement
comme d'ailleurs aujourd'hui les prêtres catholiques ne connaissent
plus guère le latin.
Donc avec l'irruption des nouvelles technologies, avec le déclin
des langues et des civilisations anciennes, les religions sont en
train de reformuler leur message.
Exactement comme il y a eu un concile Vatican II pour le catholicisme,
il y a dans le bouddhisme une tendance à réinterpréter le message
du Bouddha à la lumière de la civilisation moderne.
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Avec
l'irruption des nouvelles technologies, avec le déclin des langues
et des civilisations anciennes, les religions sont en train de reformuler
leur message
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Question - Est-ce quelque chose qui vous paraît rédhibitoire
par rapport au sens profond ?
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C'est un risque.
Certains disent dans le christianisme et dans le catholicisme que
depuis le concile Vatican II, la religion n'est plus tout à fait
la même. "On nous l'a changée", comme disent certains. Et du coup
ils ont fondé des mouvements traditionnalistes ou intégristes.
Il est vrai qu'en Asie on est peut-être, au moins dans les pays
les plus avancés économiquement, à la veille de phénomènes semblables,
où il y aurait une tendance plutôt traditionnelle ou traditionaliste,
et puis une tendance d'ouverture, d'"agiornarmento" comme on disait
au moment du concile Vatican II, au monde moderne.
L'esprit du temps, les signes du temps, comment les interpréter
sans pourtant être infidèle au message originel ? Je crois que c'est
le défi de toutes les religions, et du bouddhisme notamment.
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C'est
le défi de toutes les religions
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Question - Comment rendre le message compréhensible sans
perdre les racines ?
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Reprenons nos moines thaïlandais. Ils
ont des balladeurs dans les oreilles, ils travaillent sur micro-ordinateur,
ils écoutent leur leçon d'anglais sur cassette. Mais en même temps,
ils sont amenés à continuer une certaine tradition monastique, celle
du déjeuner des moines, du bol à aumônes, de l'office lithurgique,
etc...
C'est toujours une espèce d'harmonie ou d'équilibre entre tradition
et modernité. Alors cet équilibre est évidemment très difficile
à maintenir. Mais je crois que c'est le défi de toute religion,
puisque les messages religieux, et notamment le message du Bouddha,
sont des messages qui sont bi-millénaires, alors que le monde change
énormément.
N'oublions pas qu'en Asie, le progrès économique a été plus rapide
que partout ailleurs dans le monde. L'Asie a fait en 30 ans le même
chemin que l'Europe en 150 ans. Il y a seulement 40 ans, le niveau
de vie de Singapour était celui des pays les plus pauvres d'Afrique,
et aujourd'hui le niveau de vie de Singapour est celui de la France.
Il n'empêche qu'à Singapour, vous avez des temples bouddhistes d'inspiration
chinoise on ne peut plus traditionnels, au milieu des gratte-ciel
de 30 ou 40 étages.
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L'Asie
a fait en 30 ans le même chemin que l'Europe en 150 ans
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Question - J'ai entendu dire qu'une des tendances du bouddhisme
modernisant américain, c'était de le rendre très psychologique.
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Le bouddhisme a toujours été psychologique.
Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, le bouddhisme
est une religion révélée, comme le christianisme ou comme l'islam,
mais c'est une révélation de l'intérieur. Ce n'est pas une révélation
venue du ciel, c'est une révélation venue du plus profond d'un homme,
le Bouddha historique, qui a obtenu cet éveil, ou illumination ou
boddhi, par un effort intérieur, un effort de compréhension, un
effort de sensibilité qui fait que selon la tradition il est le
premier à avoir connu cet éveil.
C'est donc quelque chose de psychologique, et en même temps c'est
quelque chose de rationnel. Car dans l'éveil il y a l'idée que la
voie choisie par le Bouddha est la plus raisonnable possible, celle
qui va le plus sûrement éliminer ou réduire la souffrance.
Aux Etats-Unis, pays très influencé par la psychologie des profondeurs,
il y a je crois l'idée que le bouddhisme est un moyen de guérir
l'angoisse. Ce qui en soi n'est pas infidèle au bouddhisme. N'oublions
pas que la tradition des Bouddhas médecins est essentielle en Asie,
dans le grand véhicule comme dans le véhicule de diamant, et que
l'idée de lutter contre l'angoisse est probablement contenue dans
le message le plus ancien du bouddhisme.
Je crois que le visage du Bouddha est d'abord un visage serein.
Et d'ailleurs, cette sérénité est accrue par une particularité des
asiatiques, qui est de garder une peau jeune très longtemps. Ils
font souvent moins que leur âge, et c'est vrai qu'il y a peu de
rides sur le visage des asiatiques. Les statues du Bouddha sont
en quelque sorte un petit peu des images ou des modèles anti-stress.
Et les Etats-Unis, dans leur lutte contre le stress, pays à l'activité
débordante, ont je crois retenu cette idée qu'il fallait soigner
l'âme, soigner l'angoisse, par les religions orientales, et notamment
par le bouddhisme.
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Contrairement
à ce que beaucoup de gens croient, le bouddhisme est une religion
révélée, mais c'est une révélation venue de l'intérieur
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Question - Donc s'il y a un danger, ce n'est pas forcément
à ce niveau là qu'il se situe.
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S'il y a un danger, car il y en a un,
c'est d'oublier que le bouddhisme est une religion, que c'est un phénomène
collectif comme toute religion, autant qu'individuel.
Je crois qu'en Occident on est plus séduit par l'aspect individuel
de la méditation. Il ne faut pas oublier qu'en Asie, l'individu
n'est rien sans le groupe, et que le bouddhisme a toujours été une
religion du groupe autant que de l'individu.
N'oublions pas que le Sangha monastique, c'est à dire la communauté
des moines, veut dire au sens premier "la foule". Et Sangha, en
sanskrit, ça voulait dire "république". Car il y avait des républiques
au temps du Bouddha, et c'est cet aspect collectif, communautaire,
presque démocratique, qui est à la base de la communauté bouddhique.
Donc d'accord pour l'individu, mais n'oublions pas le groupe.
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En Occident,
on est séduit par l'aspect individuel de la méditation, alors qu'en
Asie, l'individu n'est rien sans le groupe
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