Emission Sagesses Bouddhistes du 22 juin 2008

La règle dans le zen
ou comment vivre ensemble

Invité : Laurent Strim

Présentation : Aurélie Godefroy
Réalisateur :
Michel Baulez



 


EXTRAITS DE L'EMISSION

Aurélie Godefroy : Chaque tradition, dans le bouddhisme comme dans d’autres traditions d’ailleurs, suppose un ensemble de règles qui servent à régir la vie en communauté, celle des moines mais aussi celle des laïcs. C’est le cas pour l’école du zen. On peut se demander pour cette tradition en quoi consistent ces règles ? Est-ce qu’elles ont évolué, voire même changé depuis leur institution ? Est-ce qu’il existe une grande différence entre les prescriptions concernant les moines et les laïcs ? Est-ce que, concrètement, ce n’est pas trop difficile de les appliquer dans la vie de tous les jours ? Nous allons répondre à ces différentes questions avec notre invité, Laurent Strim.
Laurent Strim, bonjour. Vous êtes moine zen, vous pratiquez le bouddhisme depuis vingt ans. Vous êtes le disciple d’un maître Japonais  et donc vous suivez des retraites de trois mois, au Japon, mais aussi en France. On sait que la règle monastique suit la règle du Vinaya. Est-ce que vous pouvez nous rappeler de quoi il s’agit ?

Laurent Strim : Le Vinaya est un mot sanscrit ou pâli qui signifie discipline. Ce qu’on appelle le Vinaya, c’est un ensemble d’enseignements relatifs à la discipline monastique. Le Vinaya contient environ deux cent cinquante  préceptes – deux cent cinquante pour les moines et une centaine pour les nonnes – et la plupart de ces préceptes ont été édictés par le Bouddha lui-même. Ils concernent aussi bien l’éthique de vie générale que le comportement, l’étiquette, l’hygiène, c'est-à-dire la manière de se nourrir ou de s’habiller par exemple.  On trouve aussi dans le Vinaya des prescriptions concernant  certains rituels tels que l’ordination. Le point commun entre tous ces préceptes est qu’ils ont été édictés au gré des circonstances. Je vais prendre un exemple : c’est celui de l’interdiction de boire de l’alcool pour les moines. On raconte que l’un des moines du Sangha avait abusé d’un vin de palme dont on lui avait fait offrande au cours d’une tournée de mendicité et qu’à la suite de cela, il était resté allongé dans une rue et cela avait causé un scandale dans la ville où il mendiait. C’est à la suite de cet incident que le Bouddha a décrété que les moines du Sangha ne devaient pas consommer d’alcool. On voit dans cet exemple que généralement les préceptes du Vinaya, mais c’est vrai aussi de la règle du zen, répondent à deux objectifs : D’une part, prévenir les désordres au sein de la communauté et, d’autre part, donner une bonne image de celle-ci à l’extérieur.

A.G. : Qu’est ce qu’il en est dans le zen ?

Laurent Strim : Dans le zen, les choses sont un peu différentes, car, en fait, on ne reçoit pas les préceptes du Vinaya. C’est à partir du IXième siècle que certaines écoles bouddhiques Japonaises ont commencé à abandonner le Vinaya, parce qu’elles le jugeaient inapplicable dans leur contexte. Les moines recevaient simplement des préceptes qui sont plus particuliers au courant du Grand véhicule. On les trouve notamment exprimés dans le Sûtra du filet de Brahmâ. C’est un texte qui a été rédigé en Chine dans les premiers siècles de notre ère et qui s’attache à définir l’éthique du bodhisattva, qui est en quelque sorte le héros du Grand Véhicule. Donc ces textes ne se soucient pas tellement d’édicter des règles pour la vie monastique. Et c’est encore plus vrai dans le cas de maître Dôgen qui a introduit le zen Sôtô au Japon, au XIIIième siècle. Il n’a retenu vraiment qu’un certain nombre de ces règles mais, par ailleurs, il y avait, dans la tradition du zen, des recueils de textes destinés à la vie monastique. Le plus célèbre était la règle de maître *, qui vivait en Chine au VIIIième siècle.
L’intérêt de ces règles était de proposer une adaptation de l’idéal indien à la société chinoise.
Par exemple ces règles autorisaient le travail des moines, ce qu’interdisait le Vinaya. Et c’est ce genre de règle qui a permis au monachisme bouddhique de s’implanter durablement en Chine. Et, à son tour, maître Dôgen au Japon a édicté ses propres règles, en s’inspirant des règles qui existaient en Chine. Elles sont compilées dans un recueil qui renferme la règle pure du temple, le temple principal fondé par maître Dôgen. Ces règles servent aujourd’hui de modèle dans tous les monastères zen Sôtô du Japon et elles sont aussi une source d’inspiration dans tous les centres de pratique d’Occident.

A.G. : Est-ce qu’on peut dire que dans le zen d’Occident la règle remplace le Vinaya ?

Laurent Strim : On peut être tenté de le dire, mais il y a quand même des différences importantes entre le Vinaya et les règles zen. Aux yeux de ceux qui le suivent, le Vinaya a un caractère intangible, parce que ce sont des règles édictées par le Bouddha lui-même. Tandis que dans le cas des règles du zen, ce sont toujours des fruits d’adaptation. D’abord l’adaptation de la vie monastique, telle qu’elle est née en Inde, à l’environnement chinois, ensuite à l’environnement Japonais. Cela explique que, même au Japon, d’un temple à un autre, les règles, même si elles s’appliquent toutes sur celles de maître Dôgen, vont varier légèrement.

A.G. : Est-ce que cela signifie que la règle doit être systématiquement modifiée selon le lieu et l’époque ?

Laurent Strim : Cela peut l’être si c’est nécessaire. Mais cela ne veut pas dire que ça doit l’être systématiquement. En fait la règle doit conserver une pérennité, parce que c’est important quand on suit la règle de suivre quelque chose qui n’est pas du seul domaine du contingent.

A.G. : On imagine qu’il y a peut-être une hiérarchie dans l’instauration de ces règles. Est-ce que c’est le cas ? Est-ce qu’elles sont classées par ordre d’importance ou non ?

Laurent Strim : En fait, l’enseignement fondamental du bouddhisme, c’est que la voie se réalise dans la vie quotidienne. Cela veut dire que chaque action est une occasion de réaliser l’Eveil. Il n’y a pas d’action plus importante qu’une autre. Il est écrit dans l’un des textes chinois dont s’est inspiré maître Dôgen :
« Vous devez protéger les règles du monastère, sans vous soucier de la légèreté, ni  de la profondeur des points prescrits. »
Donc, ne pas classer les points de la règle par ordre d’importance, c’est ne pas accorder plus d’importance  à tel ou tel aspect de sa vie. C’est ne rejeter aucun aspect de sa vie. Parfois on considère qu’une chose n’a pas tellement d’importance, mais c’est méconnaître deux lois fondamentales dans le bouddhisme : D’abord, c’est la loi du karma : toute chose a une conséquence. Et ensuite, c’est la loi de l’interdépendance : toute chose, même infime, a une relation avec toute autre.

A.G. : La notion de confiance est primordiale dans l’instauration et l’application de la règle dans le zen. Pourquoi ?

Laurent Strim : Si on a confiance dans la règle, on peut s’y abandonner totalement et si on s’y abandonne totalement, à ce moment là, on peut se concentrer sur chaque action de la vie quotidienne de manière naturelle. Si on comprend que tout ce qu’on fait a une importance, cela peut devenir très compliqué. On peut sans cesse se poser des questions :
« Est-ce que je fais la bonne chose, de la bonne manière ? » La règle est là pour nous simplifier la vie, pour ne pas avoir à effectuer sans cesse des choix. En fait, qu’est ce qu’on suit en suivant la règle ? On suit le mode de vie du Bouddha  et des patriarches. C’est cela la chose importante.

A.G. : L’une des questions que l’on peut se poser, c’est si la règle n’est pas une série d’obligations et d’interdits. C’est le cas ?

Laurent Strim : Non. C’est la différence entre la règle et un règlement. D’ailleurs ce qui est frappant dans les règles du zen en général, c’est qu’il est peu question de sanctions, même si en pratique, elles peuvent être nécessaires, que ce soit des réprimandes ou différentes formes de pénalités, voire l’expulsion dans les cas les plus graves. Mais les sanctions ne sont jamais mises en avant dans les règles du zen. Fondamentalement, les règles du zen, c’est un enseignement sur la manière de vivre ensemble : comment pratiquer, comment vivre ensemble. La raison de se réunir dans un monastère pour pratiquer ensemble, ce n’est pas de fuir la société et se réunir pour de simples raisons de commodités. C’est vraiment réaliser ensemble un état paisible. Et cela, c’est l’objet de la quête bouddhique. Je crois qu’il faut rappeler que le monachisme, le fait de pratiquer ensemble dans l’harmonie, c’est une chose vraiment constitutive dans le bouddhisme. Ce monachisme existe dès le début du bouddhisme, il va se continuer au fil des siècles et c’est en grande partie grâce au monachisme que le bouddhisme va se continuer.

A.G. : On a bien compris que la règle n’était pas forcément synonyme de sanction. Mais il existe des responsables. Est-ce qu’eux-mêmes ne sont pas soumis à des prescriptions précises ?

Laurent Strim : Oui. Dans un temple zen, le rôle et la place de chacun est très bien défini, en particulier le rôle de ses responsables. D’ailleurs, pour le sujet qui nous occupe, le responsable de la discipline est celui que l’on appelle * et qui est aussi responsable des rituels d’une manière générale. Mais là encore la règle n’est pas une série de prescriptions pratiques. C’est aussi un esprit général, un idéal à réaliser. En particulier, pour cette question des responsables, maître Dôgen parle de l’esprit qui doit être le leur, quel que soit leur poste de responsabilité. Il dit :
« Toute personne qui a un poste de responsabilité dans un monastère zen, doit faire preuve d’un esprit parental, d’un esprit vaste, et d’un esprit joyeux. »
L’esprit parental, c’est l’esprit de compassion. L’esprit vaste, c’est l’esprit qui ne fait pas de différences entre les êtres, qui les traite avec équanimité. L’esprit joyeux, c’est l’esprit qui a profondément confiance dans le dharma, qui comprend profondément que le dharma est une bonne chose à enseigner.

A.G. : Pour qu’on comprenne bien ce qu’est la règle dans le zen, vous aviez un exemple significatif, qui est celui de la perte d’un objet ?

Laurent Strim : C’est un point qui est expliqué par maître Dôgen dans un texte qui s’appelle « La règle de la salle d’études », qui est une partie de la règle pure de * , qui nous intéresse particulièrement par rapport au sujet dont nous parlons aujourd’hui. En fait, la salle d’études, ce n’est pas seulement une bibliothèque, un lieu de travail comme son nom l’indique, mais c’est aussi un lieu de repos. C’est un lieu de rencontre, de discussion et ce texte est un véritable manuel de vie en commun. Maître Dôgen y parle de la joie de se rassembler dans l’harmonie et de devenir des amis intimes. Cet esprit de compassion entre les pratiquants, c’est ce qui va expliquer le caractère très humain de la règle. Effectivement, on sent le caractère humain dans certaines règles, en particulier dans la procédure à suivre en cas de perte d’un objet. Maître Dôgen nous dit :
« Si vous perdez un objet, surtout ne cherchez pas partout par vous-même. Vous devez marquer sur un petit papier : telle personne a perdu tel objet, à tel moment et vous devez le suspendre à l’entrée de la salle d’études en demandant à ce qu’on vous ramène l’objet. »
On comprend bien l’esprit profond de cette règle. Effectivement, si on perd un objet et que l’on vit en groupe, on a très vite tendance à soupçonner les autres, et si on commence à chercher partout, ces soupçons vont ne faire que s’emballer. Cet exemple montre bien que la règle du zen ne nie pas du tout les faiblesses de la nature humaine, mais l’être humain étant ce qu’il est, elle cherche comment on peut fonctionner ensemble harmonieusement.

A.G. : Aujourd’hui, la majorité des pratiquants du zen en France sont laïcs. Un certain nombre, après avoir reçu l’ordination de moine, continue à exercer une activité professionnelle et continue à avoir une vie familiale. Alors, pour eux, qu’est ce que c’est suivre une règle ? On imagine qu’il y a peut-être des adaptations à faire ?

 


Livres présentés lors de cette émission
Les ouvrages mentionnés peuvent le plus souvent être commandés en ligne, avec paiement sécurisé.
Il suffit d'activer le lien suivant : http://www.fnac.com/

 

Soutra du filet de Brahmâ

Traduit et commenté par Patrick Carré
Editions Fayard, collection Trésors du Bouddhisme
ISBN  2 213 62328 7

 

Ce texte enseigné par le Bouddha est essentiel dans le bouddhisme sino-japonais : il énonce et explique les règles de la discipline des bodhisattvas, les adeptes de l’esprit d’Eveil, cette vision du monde qui unit la compassion et la connaissance de la vacuité universelle. Dans le premier livre, le Bouddha revêt un aspect « absolu » pour enseigner l’irréalité des choses, y compris des « valeurs morales » qui sont toujours relatives, de même que la nécessité de l’apparence du bien. Dans le livre deux, ses enseignements prennent la forme de règles de discipline qui constituent en fait  la pratique de l’union de la compassion et de la vacuité. Dix fautes extrêmement graves (tuer, voler etc…) peuvent détruire l’esprit d’Eveil du bodhisattva jusqu’à sa vie suivante. Quarante-huit fautes moins graves (manger de la viande etc…) forment autant de souillures dont il est possible de se purifier sans attendre. Le Soutra du filet Brahmâ est un manuel de théorie et de pratique de l’esprit d’Eveil en même temps qu’un disciplinaire pour la confession bi mensuelle des adeptes du Grand Véhicule du bouddhisme. La traduction ici présentée a été réalisée à partir de la version chinoise du texte.

     
     

     

Comment accommoder sa vie à la manière zen

Bernie Glassman
Editions Albin Michel
ISBN   2 226 13288 0

 

Moine zen américain, Bernie Glassman nous livre ici son témoignage sur cet art singulier qui consiste à donner sens à son existence et qui peut se comparer à l’art culinaire. Dans la tradition bouddhique , la vie elle-même est apparentée au repas suprême que l’auteur nous invite à préparer en sa compagnie, dans le sillage des Instructions au cuisinier de Maître Dôgen , fondateur de l’ordre zen sôtô au XIII siècle. A partir des « ingrédients de base » qui correspondent aux données incontournables de notre vie, Bernie Glassman élabore différentes préparations culinaires pour nourrir l’esprit - comme la méditation ou l’étude - et pour mieux vivre ensemble. Son message porte avant tout sur la nécessité d’un engagement véritable. Préoccupé par les grands problèmes de société, il mène depuis vingt ans une lutte authentique pour la réinsertion des déshérités. Une manière pour lui de montrer que la sagesse zen s’adapte concrètement aux questions majeures de notre monde contemporain.

     
     

     

Le bouddhisme zen sôtô

Kohô Chisan
Traduction de Laurent Strim
Editions Sully
ISBN  2 911074 92 0

 

Dans cet ouvrage, Kohô Chisan Zenji (1879-1967), qui fut le supérieur du grand temple de Sôji-ji, apporte une contribution majeure à la compréhension de la pratique et de la doctrine du bouddhisme zen Sôtô. Il permet de pénétrer ce qui constitue la spécificité de cette école, l'une des traditions bouddhiques les plus répandues en Occident. L'apport des maîtres fondateurs japonais, Dôgen Zenji et Keizan Zenji, est replacé de façon lumineuse dans l'évolution du bouddhisme, dont l'essence est elle-même exprimée clairement. En mettant en évidence les caractéristiques de son école, en permettant de mettre en accord la pratique et la compréhension, Chisan Zenji donne ainsi corps à la doctrine du zen Sôtô.  Un ouvrage incontournable pour tous les pratiquants ou simples curieux du zen et du bouddhisme.

     
     

 

 

 
 

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