La religion Bön

Emission du 30 avril 2000

Invités

Lopön Tenzin Namdak

Fondateur et maître d'études des collèges monastiques de Dolanji en Inde et de Kathmandou au Népal,
lors de son séjour en mai 1999 à Paris

Dr Fernand Meyer

Tibétologue, directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes
et directeur de recherche sur l'Himalaya au CNRS.

 

Introduction :

Ce n'est qu'au VII siècle après J.C. que le bouddhisme fut introduit au Tibet. Le "toit du monde" est en effet l'une des dernières grandes nations asiatiques à s'être convertie à cette traditon.
La conversion du peuple tibétain fut rapide et complète. La religion bôn qui existait dans le pays et qui occupait une place importante dans le quotidien des tibétains, fut beaucoup moins pratiquée et donc ainsi quelque peu oubliée.

Cette religion fait pourtant partie intégrante de l'identité tibétaine et ceci est si vrai et essentiel dans l'histoire de ce peuple que Sa Sainteté le Dalaï Lama et le gouvernement en exil, l'ont officiellement reconnue en 1987 comme étant la 5ème école tibétaine.

Extraits de l'interview donnée par le Lopön Tenzin Namdak

l'un des grands maîtres actuels de cette tradition, à Voix Bouddhistes, lors de son passage à Paris en mai 1999.

"Le mot "bôn" a deux sens. Le premier veut dire existence au sens général du terme et le deuxième désigne une religion particulière.

Initialement, avant que le royaume tibétain existe, il y avait des tibétains dispersés sur tout le plateau et dans chaque village nous trouvions des croyances particulières. Par exemple, ils adoraient diffèrentes "forces" de la nature et déjà à cette époque, ils nommaient cette forme religieuse "bön". Le bôn primitif n'est rien d'autre qu'une forme de chamanisme

Ma lignée qui s'appelle le Yungdrung Bön n'est pas un sédiment qui est originaire du Tibet, mais cela vient du pays que l'on appelle Shambhala, en sanscrit, et de là il s'est répandu de proche en proche avant de finalement arriver au Tibet.

La religion bön a pour but de supprimer la souffrance puisque la vie de l' ensemble des êtres vivants est souvent traversée par de nombreuses souffrances. Il existe de très nombreuses modalités, de très nombreux chemins, chacun diffèrent, comme celui des sutras, des mantras, du dzogchen, mais tous ces chemins ont pour but d'arriver à ce résultat qui est le soulagement de la souffrance.

Il est important de comprendre que dans ma tradition, la base fondamentale de l'action est la compassion".

VB - Dr Meyer, la traiditon bôn est une tradition que vous connaissez bien. Quel est votre sentiment?

Dr. Meyer - Lopön Tenzin Namdak est effectivement un des grands maîtres du bön, actuellement en exil et je trouve intéressant cette manière qu'il a de présenter le bön au public occidental. C'est intéressant pour le chercheur que je suis car on voit là apparaître une sorte de discours de la tradition sur elle-même.

VB - Qu' entendez-vous par là, la signification à la fois d'existence et de tradition religieuse?

Dr. Meyer - Oui, ce qui me frappe c'est qu'il y ait une sorte de double discours. Nous aurions à la fois une tradition religieuse , autochtone tibétaine, puisqu'il évoque des pratiques extrêmement anciennes, à l'origine du Tibet, et en même temps, il parle d'une origine étrangère au Tibet.

VB - Il parle du royaume de shambhala qui est un royaume assez mythique. On a le sentiment lorsqu'on lit des textes que cette tradition, que l'origine de cette tradition relève plus du mythe que de l'histoire, qu'en est-il réellement?

Dr. Meyer - Peut-être faut-il un peu situer l'histoire de ce courant religieux dans l'histoire tibétaine un peu plus large.Disons en quelques mots, pour faire simple, qu' au milieu du VII siècle apparaît une puissance territoriale qui va prendre des proportions considérables et que l'on va appeler le Tibet. On est alors dans une dynastie. C'est à peu près à cette même époque que le bouddhisme va pénétrer , d'abord dans les hautes sphères, à la cour royale, puis au fur et à mesure des siècles dans la population. Il a fini par imprègner très profondément la culture et la civilisation tibétaine Et en même temps, on voit apparaître une autre école, une autre tradition religieuse avec ses textes, ses monastères et cette traidtion s'appelle elle-même la tradition "bön" et les adhérents à cette tradition, les clercs, les laïques s'appellent "bönpos".

VB - On dit également que cette tradition serait plutôt née en Iran , en fait à l'extérieur du Tibet, a t-on des indications précises sur ses origines ?

Dr. Meyer - L'origine selon les fondateurs se situerait dans un pays qu'ils appellent Tazig. Ce pays, ce toponyme, également attesté par d'autres sources, désignait des régions qu'on peut considérer comme étant l'Iran. Mais pour les "Bônpos" et selon la description qu'ils donnent de ce pays, en fait quelque chose de quasiment mythique mais ce serait là que serait né, bien avant le bouddha Sakyamuni, un personnage qui va devenir l'équivalent pour les bônpos de ce qu 'était et de ce qu'est lebouddha Sakyamuni pour les bouddhistes. Les bönpos l'appellent Tonpa Shenrab dans les récits de sa vie que l'on a et qui sont bien évidemment des récits d'ordre mythique. Il est engagé dans un combat contre un démon et à un moment donné les vississitudes de ces combats le conduisent au Tibet, et là, il aurait fait une prophétie selon laquelle le bouddhisme viendrait un jour au Tibet.

VB - Quelles sont les grandes caractèristiques de cette tradition par rapport au vajrayana?

Dr. Meyer - La recherche occidentale a montré que les échanges se sont vraiment fait dans les deux sens. Certains courants religieux bouddhiques au Tibet étaient relativement proches des courants bönpos, les nyingmapas notamment, et dans ces deux courants religieux, les textes révélés, c'est à dire les textes dont on attribue l'origine à un maître d'un lointain passé, qui les aurait cachés afin qu'ils soient redécouverts par des êtres prédestinés, et bien, ces deux traditions, les nyingmapas et les bönpos connaissent ces textes et leur accordent une grande importance. C'est donc là une première affinité.

L'histoire a conservé les noms de certains de ces découvreurs de textes, tant bönpos que bouddhiques.

VB - Il existe quand même une grande coopération et une grande harmonie entre des deux écoles?

Dr. Meyer - Il y a incontestablement des proximités et il y eut aussi des oppositions. Ce qui explique d'ailleurs que le "Bön" est actuellement un courant religieux minoritaire que l'on trouve surtout dans les régions périphériques du Tibet proprement dit.

VB - A propos de cette tradition, on parle beaucoup de chamanisme, d'exorcisme, de rituels faisant intervenir les mauvais esprits. Qu'en est-il exactement?

Dr. Meyer - On peut dire simplement que les textes des "bönpos" incontestablement conservent des traces et ont été les héritiers de pratiques tibétaines probablement prebouddhiques.

Ceci dit, on utilise très souvent et Tenzin Namdak également, le terme de chamanisme, mais alors il conviendrait véritablement de préciser. Si on entend par chamanisme l'idée centrale que cela implique le vol (l'envol) pour se rendre dans des paradis, c'est à dire "le chamane quitte son corps pour se rendre dans le monde des esprits", des ancètres ou des cieux ou des étages souterrains pour comuniquer avec les esprits, il est en quelque sorte un intermédiaire, c'est ce que l'on appelle le vol. Dans ce cas là on trouve des traces de chamanisme effectivement, mais autant dans le bön que dans le bouddhisme tibétain.

VB - Les règles monastiques sont également très diffèrentes? Dans le célibat par exemple?

Dr. Meyer - Non, pas du tout. Là encore il y a un parallèle entre les deux traditions.
Certaines écoles religieuses bouddhiques au Tibet respectent le célibat, c'est à dire, les strictes règles du "Vinaya". D'autres ne le font pas. On peut être un maître nyingma par exemple et avoir une famille. Ainsi on ne respecte pas cette règle. Chez les bönpos, il y a des lignages familiaux de maîtres religieux et il y a des monastères avec des moines qui peuvent tout à fait respecter les vœux de célibat.

VB - Quels sont les grands points spécifiques à cette tradition et que nous devons retenir?

Dr. Meyer - Nous devons rester très modestes car pour le moment nous connaissons assez mal cette tradition. Les chercheurs se sont intéressés au bön seulement depuis une trentaine d'années et il y a beaucoup d'écrits, mêmes canoniques, puisque le bön a également un corpus canonique, tout comme le bouddhisme tibétain. Ces écrits nous sont très mal connus.

Il faudrait donc éviter de généraliser seulement à partir des quelques petites connaissances que nous en avons.

Il apparaît des similitudes. Tenzin Namdak a parlé de la souffrance, de la compassion, que l'on retrouve fondementalement dans le bouddhisme. Ce sont des concepts absolument partagés tant par les bouddhistes que par les bönpos. En revanche, il y a un rapport à l'histoire, un rapport évidemment au personnage charismatique fondateur, qui est tout à fait diffèrent. Ce que la recherche devrait mainenant s'employer à faire, c'est d'une part, tenter de préciser les conditions historiques de l'origine de cette tradition bön actuelle et d'autre part de mieux pénétrer dans cette littérature très volumineuse et canonique du bönpo.

VB- Le fait que le Dalaï Lama l'ait reconnu comme étant la 5ème école tibétaine va aider à faire progresser la connaissance de cette traidtion?

Dr. Meyer - Bien sûr et de ce point de vue, c'est une innovation tout à fait considérable puisque je pense qu' avant ce Dalaï Lama, aucun autre n'aurait reconnu le bön qui obtient ainsi en quelque sorte un statut d'égalité avec les traditions bouddhiques tibétaines.

 

© Union Bouddhiste de France 2000