Emission
Voix Bouddhistes du 3 Septembre 2000
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Invités : Odon Vallet - Docteur en droit et en sciences des religions - enseignant à la Sorbonne et écrivain. Armand Abecassis - Professeur de philosophie générale et comparée à l'Université Michel Montaigne à Bordeaux - auteur de nombreux ouvrages dont quatre livres de référence sur la cause du peuple juif. Introduction : Le pardon, son sens, son importance, sont-ils vécus, compris de manière identique selon les diffèrentes traditions? Est-ce que le vrai pardon est comme l'amour, don absolu et total? Peut-on tout pardonner? doit-on tout pardonner? Le pardon est-il uniquement acte individuel ou peut-il être également dans certains cas, acte collectif comme dans le cas du peuple juif ou du peuple tibétain? Le pardon est-il encore un moyen de transformation intérieure mais un moyen de transformation essentielle? VB - Comment peut-on définir réellement ce qu'est le pardon? A.Abecassis - Oui, l'idée de pardon doit être définie, voir quelles sont les dimensions, les diffèrents éléments. Je dis toujours que le mot dans la Bible ou dans l'évangile, d'une manière générale, est une valise. Il faut l'ouvrir et voir quelles sont les dimensions. Alors quand j'ouvre le mot "pardon", qu'est-ce que je trouve? Bien sûr, je trouve la faute car pour qu'il y ait pardon, il faut qu'il y ait faute.Mais il faut bien là engager une réflexion sérieuse sur ce que veut dire le pardon par rapport à la faute, il faut que la faute soit faute, il faut que la faute soit crime. C'est à dire qu'il ne faut pas que la faute soit un accident, il ne faut pas que la faute ne soit pas définie comme faite librement, en y réfléchissant, en toute conscience, fondée aussi par la pensée comme si c'était véritablement le bien. La faute n'a pas été faite accidentellement, inconsciemment, involontairement. Pour terminer je vais dire que pour qu'il y ait pardon, il faut qu'il y ait crime parce que le crime c'est précisemment la faute reconnue comme faute. O. Vallet - Il faut distinguer les religions nées à l'est de l'Indus comme le bouddhisme, le jaïnisme, l'hindouisme et celles nées à l'ouest comme l'islam, le judaisme, le christianisme. Les religions nées à l'ouest qu'on appelle monothéismes ont un pardon depuis très longtemps car il n'y a qu'une seule existence avant la vie éternelle, il faut donc pardonner aux autres ou se faire pardonner par Dieu avant de gagner la vie éternelle. Au contraire, dans les religions comme le bouddhisme, le jaïnisme, l'hindouisme, on a plusieurs existences pour se perfectionner, se corriger. Ce n'est donc pas absolument dramatique de ne pas pardonner ou de ne pas être pardonné. En d'autres termes : dans le bouddhisme il y a du pardonnable mais pas de l'effaçable. Tous les mérites, les démérites s'ajoutent, ils ne sont jamais effacés mais cela ne veut pas dire du tout que le bouddhisme soit une religion impitoyable, la meilleure preuve c'est que les moines bouddhistes se confessent, tout comme les jaïns, mais les péchés vont être en quelque sorte gravés à jamais dans l'existence. En même temps l'être humain est capable d'une compassion qui va pouvoir dépasser ce péché, de pouvoir dépasser ce tort commis aux autres, de telle sorte qu'il restera à jamais tout en perdant son caractère d'affront, son caractère de haine inexpiable. VB - Le pardon, par rapport au sens des responsabilités, par rapport au karma , toutes ces notions restent très liées? O.Vallet - Tout à fait et c'est pour cela qu'il n'y a vraiment en sanscrit aucun mot qui rende exactement le sens français du pardon. On peut dire que le karma, c'est à dire les actes, une fois qu'ils sont accomplis, ils sont là. On ne peut pas par le remord revenir sur ces actes mais on peut donner un sens diffèrent à ces actes, on peut en quelque sorte analyser, comprendre ces actes et en cela le Bouddha était peut-être le premier psychanalyste du monde car il a compris que les actes lorsqu'il étaient envisagés sous un autre angle, prenaient une autre valeur. Il faut bien voir que ce karma va en définitive aboutir à une somme de bien ou de mal. On ne peut jamais revenir dessus, mais ces actes vont être transcendés, ils vont être illuminés, de telle sorte que la vie à venir ne sera pas une vengeance de la précédente, ce sera une revanche.
VB - On ne peut pas absoudre les "fautes" dans le bouddhisme puisque c'est le karma qui se charge un peu de tout cela, de cette rétribution. Qu'en est-il alors d'après vous Professeur Abecassis?
A. Abecassis C'est la deuxième idée dans la valise du pardon. Le pardon c'est devant le crime donc on ne pardonne que l'impardonnable si j'ai fait cette faute consciemment, librement, en tout savoir. La deuxième dimension est cette découverte extraordinaire et historique que seule la Blble et seuls les textes évangéliques, la Torah et les évangiles, ont compris véritablement ce que veut dire la notion de pardon. Car la notion de pardon ne peut pas être prise en charge par la raison et la philosophie. Comment voulez-vous que m'ayant humilié, je puisse vous pardonner? Et même si je vous pardonne, il sera inscrit que le 5 juillet de l'an 2000, vous m'avez humilé. Je ne peux pas faire marche arrière sur le temps, le temps a emporté cette faute, elle est définitivement marquée et c'est une marque indélébile dans l'histoire. Je ne peux pas revenir dessus. La raison ne peut rien dire du pardon. Le pardon est une notion irrationnelle mais d'autre part également, la jurisprudence, le juridique, s'il y a des tribunaux c'est pour déterminer exactement en quoi consiste le crime par rapport aux circonstances atténuantes avec les enquêtes, l'humanisation, la personnalisation, la spiritualisation de la justice pour déterminer exactement la sanction, afin que la sanction ne déborde pas la faute, c'est à dire qu'elle ne se transforme pas en vengeance. Donc, ni la structure juridique de la conscience, ni la structure philosophique, rationnelle, scientifique de la conscience ne peuvent trouver de place au pardon, et c'est pourquoi la Torah, l'évangile dit : que nous avons un Dieu qui va se charger du pardon car il n'y a que le niveau spirituel, la structure spirituelle de la conscience religieuse qui peut trouver place véritablement au pardon et c'est cela qui donne la densité au pardon et qui le fait se fonder sur l'amour. Car, comme il y a un crime à mon égard et que c'est impardonnable, c'est là que l'on va me demander d'être capable de pardon et c'est cela qui est intéressant.
VB - Il est question de développer l'amour, donc le cur, une compréhension qui passe quand même par l'expérience, par un vécu, ça c'est quand même quelque chose qu'on retrouve dans le bouddhisme.
O.Vallet - Oui et c'est un gros problème. Qu'est-ce-que l'amour? Est-ce que c'est un amour désir? "kama" comme on dit en sanscrit; "eros" l'érotisme comme on dit en grec? Est-ce que c'est un amour de compassion ou de sympathie, de charité comme disent les chrétiens? C'est un vrai problème. C'est sûrement cette deuxième forme d'amour qui développe davantage le pardon. Cela étant, dans le bouddhisme, il y a toujours deux grandes traditions. Dans celle du petit véhicule, on cherche avant tout la perfection morale, celle du saint, de l'arhat, qui est un être qui fait tellement de bien et tellement peu de mal que finalement il n'a pas besoin d'être pardonné ça c'etait la tradition primitive du bouddhisme. Mais dans la tradition du grand véhicule ou du véhicule du diamant en Chine, au Japon, au Tibet, là, l'être est conscient de la nécessité d'une intercession, les fameux bodhisattvas qui sont des êtres qui vont donner la grâce, qui vont apporter en quelque sorte comme la grâce présidentielle au condamné, un effacement de la peine et qui vont malgré l'imperfection de l'être humain, lui permettre de progresser grâce à cet effacement de la peine et peut--être même à cet effacement de la faute qu'on appelle amnistie. Ce n'est pas tout à fait cohérent avec l'enseignement primitif du Bouddha mais en même temps, cela humanise profondément cet enseignement primitf qui était destiné surtout à des moines, à des ascètes et cela permet à des gens qui vivent dans la vie du monde avec toutes les imperfections de la vie moderne, de la vie citadine, de la vie du travail, d'être conscient de leurs propres fautes et en même temps d'obtenir un pardon de cette faute grâce à l'intercession de ces bodhisattvas, un petit peu d'ailleurs comme les protestants disent que la grâce efface tous les péchés.
VB - Finalement, tout ceci commence par accepter l'être humain dans sa totalité, dans sa globalité avec tous ses aspects positifs et négatifs?
O. Vallet - Oui, dans sa vulnérabilité, comme disait Saint-Augustin " aime et fais ce que tu veux!", c'est à dire que malgré la faute, il y a une possibilité de dépassement de sa faute. Alors on peut appeler ça pardon, on peut appeler ça sympathie, on peut appeler ça indulgence mais l'homme n'est jamais rivé à sa propre misère. A.Abecassis - La pensée rabbinique va beaucoup plus loin pour définir cet amour. Pourquoi le pardon se fonde sur l'amour? C'est la troisième idée. Les rabbins vont loin en disant que si je ne suis pas capable d'amour pour vous pardonner, je relève du Tribunal, il faut qu'on m'oblige à vous pardonner si jamais je ne suis pas capable.
VB - Peut-on obliger quelqu'un à pardonner? A.Abecassis - Oui, voici pourquoi et c'est l' argument juridique cette fois-ci, si je ne suis pas capable d'amour Vous avez commis une faute à mon égard, vous demandez pardon, cela veut dire que vous avez une conscience, vous vous êtes rendu compte que c'est une faute et qu' elle est impardonnable. En me demandant pardon, cela signifie que vous me mettez dans le devoir ou dans l'amour, mais dans le devoir du deuxième point de vue du Tribunal rabbinique, de vous libérer de votre culpabilité par rapport à moi et ce serait sadique de ne pas vous donner le pardon, parce que je vais vous laisser avec votre culpabilité qui va empoisonner votre histoire. Or, c'est cela l'amour que je dois témoigner à votre égard, il faut que je libère votre histoire en vous donnant le pardon, sinon je relève du Tribunal qui m'y obligera, parce qu' il est inadmissible que parce que vous avez commis une faute à mon égard, je vous tienne par la culpabilité et que je gâche votre vie. VB - Mais tout ceci suppose quand même d'avoir affaire à des êtres particulièrement évolués, ce que nous ne sommes pas forcèment toujours en fonction des circonstances?
O. Vallet - Oui, mais vous savez, tous les grands fondateurs de religion ont rencontré ce problème. Le Bouddha a eu un de ses disciples qui a voulu l'assassiner. Le Bouddha lui a pardonné et en lui pardonnant, il a permis finalement non seulement à cet homme de prendre conscience de sa faute, mais aussi, il a peut-être évité un schisme à l'intérieur de son monastère parce que celui qui voulait l'assassiner n'était pas isolé.
Peut-être Jésus a t-il pardonné à Judas si tant est que Judas ait commis les fautes dont on l'a accusé.Constamment nous sommes confrontés à ce problème. C'est à dire que si nous ne pardonnons pas, nous allons créer un fossé, une déchirure, une coupure qui va progressivement s'élargir et qui ne va pas seulement concerner des individus mais des peuples entiers et mieux vaut réparer progressivement et si possible rapidement ces coupures comme un chirurgien va ressouder les bords d'une plaie avec son fil à coudre parce que sinon la plaie va s'ouvrir et peut-être s'infecter. VB - La notion de réparation, c'est quelque chose qu'on retrouve par rapport au pardon dans votre tradition? A. Abecassis - Il y a une diffèrence,
apparemment radicale entre le judaisme et le christianisme puisque dans
le chapitre 18 de Matthieu, il termine sur 77 fois donner le pardon et
spontanément, immédiatement bien avant que celui qui a fait
la faute ne demande le pardon. Pendant qu'il fait la faute, vous êtes
déjà en train de lui pardonner, donc dans ce chapitre 18,
il n'y a pas de condition de pardon, dans le judaisme, il y a des conditions.
VB - Qui est-on finalement pour pardonner? O. Vallet - Pour le bouddhisme, au moins primitif, il n'y a pas de Dieu, donc il n'y a pas de puissance supèrieure ordonnant le pardon et c'est à mon avis la raison pour laquelle dans le bouddhisme des premiers siècles, on était assez réticent à l'égard de cette notion de pardon.
VB - Est-ce que l'être humain est capable de pardon globalement? A.Abecassis - D'après les trois idées que j'ai developpé sur le pardon, je pense que le pardon est un acte héroIque. N'importe qui ne peut pas véritablement pardonner. Comment faire, comme je disais tout à l'heure, si je vous ai humilié, comment faire pour que vous me pardonniez? Comment couper le moment à tel jour j'ai commis cette faute!. Elle sera toujours gravée dans votre mémoire.
"Pardonner n'est pas oublier".
Pardonner c'est avoir conscience de la faute et par conséquent, il me faut réclamer un effort surhumain pour que dans mes rapports avec vous, vous n'en teniez pas compte et c'est pourquoi le pardon est très difficile.
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| © Union Bouddhiste de France 2000 | |||||
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