Emission Voix Bouddhistes du 10 Septembre 2000

Le pardon dans les
traditions juive et bouddhiste (2è partie)

Invités : Armand Abecassis et Odon Vallet

Odon Vallet - Docteur en droit et en sciences des religions, enseignant à la Sorbonne et écrivain.

Armand Abecassis - Professeur de philosophie générale et comparée à l'Université Michel Montaigne à Bordeaux - auteur de nombreux ouvrages dont quatre livres de référence sur la cause du peuple juif.

La semaine dernière, nous avons surtout parlé du pardon en tant qu'acte individuel, c'est à dire d'un pardon qui se joue dans une relation de personne à personne.

Aujourd'hui, nous verrons notamment si le pardon peut être également un acte collectif et si la relation à un Dieu créateur ou pas, change notre perception d'envisager le pardon.

VB - Armand Abecassis, la semaine dernière, vous nous avez parlé du pardon et de l'impardonnable, pouvons-nous revenir sur cette notion?

Armand Abecassis - Oui, nous avons dit qu'il n'y avait de pardon que par rapport à l'impardonnable, par rapport au crime et c'est pourquoi j'avais conclu que l'un des deux pardons de l'homme spirituel ou de l'homme en général comme il devrait être, est un acte héroïque.

Et donc il n'y a de pardon que par rapport à l'impardonnable, mais nous, on avance encore. Il y a une 4ème idée dans la "valise du pardon", c'est que dans l'impardonnable, il y ait du véritable impardonnable contre lequel le pardon ne peut absolument rien parce qu'il y a des fautes impardonnables définitivement.

Sur le plan collectif, par exemple s'il s'agit de la "shoah", je peux moi discuter personnellement avec des nazis, s'ils existaient encore, au sujet du pardon, par rapport à quatre millions et demi d'adultes qui pouvaient se défendre, c'étaient des adultes, même Auschwitz bien sûr, on sait ce que cela a été, mais comment pardonner pour un million et demi d'enfants de 2 à 10 ans, tous sans défense. Cela c'est impossible. C'est une tache indélébile sur laquelle l'humanité devrait revenir pour faire que plus jamais, vraiment plus jamais, cela ne puisse se reproduire, non seulement sur le plan des enfants, mais sur le plan de la faute en général d'un peuple comme on l'a vu la dernière fois dans les relations d'individu à individu. Personnellement, je ne peux pas pardonner pour ce million et demi d'enfants.

VB - Donc, le pardon est forcément toujours un acte individuel?

Odon Vallet - Je crois qu'il y a le même problème malheureusement dans un pays asiatique bouddhiste, le Cambodge où il y eu le terrible génocide des khmers rouges durant lequel plusieurs millions de cambodgiens sont morts.

J'ai à Paris plusieurs étudiants cambodgiens qui ont vécu cela et qui font encore des cauchemars toutes les nuits parce qu'ils ont vu leurs familles, leurs petits frères et sœurs, leurs parents, assassinés à coups de pelle, torturés à mort, des scènes qui sont gravées dans leur mémoire pour l'éternité et là il faut se poser le problème de l'impardonnable et de l'imprescriptible comme dit l'ONU puisque les crimes de la shoah sont imprescriptibles.

Il y a peut-être au Cambodge ou ailleurs, d'autres exemples de ce qu'on ne peut pas pardonner parce que sinon alors on risque d'excuser tout et d'oublier tout, et ce serait pire que le pire crime qui est de permettre la reproduction de l'innommable.

VB - Ce qui suppose que le pardon quelque part occulte le mensonge?

Armand Abecassis - Pardonner n'est pas oublier. Si j'oublie alors j'abolie, je ne pardonne pas, c'est à dire que je ne donne pas l'occasion de me remémorer la faute pour accomplir cet acte surhumain, inhumain par rapport à ma peur donc il faut que lorsque je vous rencontre, je me souvienne, je souffre et je ressouffre de la faute que vous avez commis à mon égard ou ici par exemple le peuple nazi, pas le peuple allemand, le peuple nazi à l'égard du peuple juif. Ce sera définitivement marqué dans toutes les mémoires des juifs.

Odon Vallet - Oui, je crois qu'effectivement, il y a des choses qui ne peuvent pas être oubliées et l'occident chrétien a toléré l'antisémitisme et l'a même parfois propagé, cela a abouti au nazisme. De la même façon que l'occident chrétien a fermé les yeux devant les crimes des khmers rouges. Les leçons de l'histoire ne doivent pas être oubliées au nom du pardon. L'histoire au sens premier , en grec "historia", ce sont les choses vues. Les témoins doivent dire ce qu'ils ont vu. Leurs enfants doivent le répéter pour que jamais cela ne soit oublié.En cela, il y a une espèce de chantage au pardon en disant " il faut me pardonner, si vous ne me pardonnez pas c'est que vous êtes animés par un esprit de vengeance". Il faut refuser ce raisonnement.

VB - D'ailleurs le Dalaï-Lama dit toujours : "il faut pardonner mais ne pas oublier" ce qui suppose une démarche active.

Odon Vallet - Tout à fait, d'ailleurs le bouddhisme tibétain est bien conscient du problème. Le Dalaï-Lama a toujours dit qu'il était prêt à pardonner et que déjà il pardonnait un certain nombre de crimes qui ont été commis au Tibet mais en même temps il n'a pas fait de ce pardon une espèce de chantage ou de moyen d'échange. Je crois que le pardon doit être fondé sur la sincérité mais encore une fois, les leçons de l'histoire doivent être enregistrées, enseignées, méditées, notamment par les enfants, sinon, alors vont se répéter les mêmes fautes de génération en génération.

VB - Aussi quand on a qu'une seule vie à priori comme dans le judaisme, encore que cela peut se discuter puisqu'il y a aussi une notion de renaissance dans votre tradition, cela renvoie malgré tout à une notion de justice et d'injustice le pardon, et notamment au "Juste" que l'on retrouve dans le talmud?

Armand .Abecassis - Et là on avance encore. Cela veut dire qu'en fait le pardon qui est fondé sur l'amour, c'est la véritable justice, c'est le véritable ordre qui devrait règner si la justice est ce qui doit être absolument et rigoureusement, c'est ce qui devrait être posé comme idéal à tout projet, individuel et collectif. Alors il est clair que la véritable conduite idéale, c'est le pardon que l'individu doit donner à son prochain et qu'un peuple également doit accorder au peuple qui lui a fait du mal, qui l'a tué. Donc la véritable justice, c'est à dire le véritable ordre. On dit par exemple chez les rabbins, qu'au commencement, Dieu a voulu créer le monde par la justice et puis il a vu que le monde n'avait pas tenu une seconde.

Odon Vallet - On retrouve le dharma dans le bouddhisme. Il n'y a pas une justice ou une vérité, il y a le dharma, notamment le dharma du Bouddha, c'est à dire non pas la loi juridique mais l'ordre, l'harmonie, opposés au désordre. Naturellement cet ordre et le dharma ont une valeur extrême puisque le bouddhisme prend refuge dans le dharma du Bouddha, mais en même temps, il ne va jamais l'imposer et que du même coup il n'y a pas de péchés inexpiables et de vérités qui l'on doit propager par n'importe quel moyen. Il n'y a pas de guerres de religion dans le bouddhisme, il y a eu des disputes, des discordes pour telle ou telle relique mais il n'y a jamais eu l'équivalent des croisades chrétiennes ou du jihad islamique donc il n'y a aucune vérité, aucune justice qui permette de faire du tort ou du mal au nom d'une cause.

VB - Tout à l'heure, vous parliez de réunir la transcendance éventuellement à l'homme ordinaire, est-ce que 'kippour" est un jour particulier pour cela?

Armand.Abecassis - "Kippour" veut dire l'expiation et les rabbins disent attention, le jour du kippour expie les fautes à l'égard de Dieu pas à l'égard de l'homme. C'est pourquoi avant le kippour, le rochachana et même dix ou quinze jours avant, pendant tout le mois d'ailleurs, nous passons par des épreuves impossibles parce que nous sommes obligés d'aller demander pardon à tous ceux qu'on a dû offenser et c'est humiliant. Mais il faut le faire sinon on a pas le droit de prier à kippour parce que kippour n' efface que les fautes à l'égard de Dieu et de la transcendance. Et donc il faut se faire pardonner parce que les rabbins disent : "Dieu n'a pas à pardonner la faute que j'ai commise à l'égard d'un être humain, il faut aller voir l'être humain lui-même et c'est lui qui doit me pardonner et c'est à ce moment que l'on est capable de demander pardon à Dieu".

Pourquoi y a t-il ces deux aspects du pardon? De pardon par rapport à la transcendance? Parce que effectivement, si je vous ai menti à vous : rapport historique, être humain unique à l'image de Dieu, ce qu'on a dit jusqu'à présent.

Mais il y a un autre aspect de la faute qui est ce qu'on appelle le péché. Toute faute est un péché et le 2ème aspect, c'est que j'ai à régler ce problème énorme: "comment j'ai été celui qui a été capable de porter la main et de crucifier pour ainsi dire la valeur de la vérité. Quand je vous ai menti? vous m'avez pardonné. Maintenant il faut que je remette par rapport à la transcendance de l'ordre en moi. J'ai été celui qui a été capable de nier la vérité à un moment donné. Qu'est ce qui s'est passé en moi? C'est cela la remise en ordre intérieure.

Odon Vallet - Je crois qu'il y a là plusieurs aspects dans le pardon. Il y a l'effacement de la faute, il y aussi la purification de la faute.

VB - Il n'y a pas de notion de faute dans le bouddhisme?

Odon Vallet - Il y a une notion de démérite disons. Ce qu'il y a de très curieux mais en même temps profond c'est que par exemple, les moines bouddhistes se confessent deux fois par mois dans la tradition du "Petit Véhicule" mais leur confession ne va pas effacer leur démérite. Leur confession va les purifier , leur aveu des fautes va les purifier et va en même temps purifier leur monastère. Ce qui est dit au lieu d'être "tu vas ramener la paix", va éviter que le monastère soit pollué par cette ambiance de transgression permanente.

VB - Parce qu'il y a une notion qu'on trouve quand même dans le bouddhisme et qui est très importante, c'est l'interdépendance entre les êtres, en conclusion, tout cela est très lié.

Odon Vallet - Il y a une contagion du mal et cette confusion, c'est à dire cet aveu de la faute va permettre comme une antibiotique, de libérer des émanations, des particules qui vont inhiber le mal, les fautes, la haine mais encore une fois, ce qui restera dans le karma, cela sera le mal qui a été commis, mais par contre, il n'y aura plus cette contagion, cette propagation du mal, il y aura une purification des êtres et des lieux.

VB - Et l'on retombe sur l'importance de la conscience.

Odon Vallet - L'importance de la conscience mais également de ce qu'il y a d'inconscient car je pense que 25 siècles avant Freud, le Bouddha historique et ses premiers disciples ont vu qu'il pouvait y avoir des transgressions, des fautes, des démérites qui n'étaient pas forcément accessibles à la conscience ou à la parole mais qui pouvaient par la méditation, par l'entraînement, le devenir et à ce moment là, en s'en purifiant, en s'en libérant par la parole, par l'aveu, par la méditation, on pouvait sortir de cet engrenage de haine, de faute, de péché, de démérite.

VB - Tout ceci suppose quand même une grande démarche d'humilité et c'est tout un chemin spirituel dans les deux traditions.

Armand .Abecassis - Oui et cette humilité est fondée car on trouve là le dernier paradoxe de la faute et du pardon.. C'est que pour que je puisse pardonner et donc me mettre en rapport avec la transcendance, il faut que la faute soit faite.

Odon Vallet - Le mot clé dans le bouddhisme se serait peut-être miséricorde "Avalokitesvara",la réincarnation du bodhisattva de la miséricorde ou de la compassion. On peut dire les deux mots et il est frappant de voir qu'au Tibet, le Dalaï-Lama, mais aussi le Karmapa sont des réincarnations de ce bodhisattva, en Chine également "Kuanlin" qui est la même émanation de miséricorde ou de compassion et au Japon "Kannon" sont également les bodhisattvas les plus populaires. Preuve finalement que pour les bouddhistes, cette notion de compassion ou de miséricorde est peut-être celle qui va réunir tous les êtres entre eux, qu'ils soient bouddhistes , sympathisants ou d'autres religions.

VB - A. Abecassis, êtes-vous d'accord ou voulez-vous conclure sur autre chose?

Armand.Abecassis - Oui, je voulais simplement citer l'exemple pour synthétiser ces cinq idées sur le pardon qu'on vient d'analyser , de David avec la fameuse faute de "Batchiva" qu'il a arraché à son mari et envoyé son mari à la guerre. David, l'ancêtre du messie, c'est terriblement lourd, ce n'est pas bien donc aussi bien pour les chrétiens que pour les juifs et nous portons cela d'une manière très très lourde. David, l ancêtre du Messie qui tombe amoureux de Batchiva et envoie son mari à la guerre pour la lui prendre et puis il écrit un fameux et merveilleux psaume dans lequel il dit à Dieu (il piège Dieu) , et lui dit: "je sais que ma faute est impossible, je suis né impur dans le ventre de ma mère et j'ai fait une faute mais tu avais besoin que je fasse une faute pour enseigner aux hommes ce que veut dire le pardon".

Odon Vallet - N'oublions pas que dans le bouddhisme, l'ennemi est souvent notre meilleur maître. C'est celui duquel nous apprenons beaucoup et en quelque sorte lui pardonner peut être très significatif et être plein de leçons pour notre avenir.

© Union Bouddhiste de France 2000