Bouddhisme et environnement

Invité : Jacques Brosse
Transcription de l'émission diffusée le 29 Octobre 2000

Jacques Brosse, historien des mentalités religieuses et des mythologies, enseigne le zen depuis plus de vingt ans. Il a reçu en 1987, pour l'ensemble de son oeuvre, le Grand Prix de Littérature de l'Académie Française

L'émission débute par un reportage sur les jardins zen…

VB - Vos impressions sur ce reportage?

Jacques Brosse - Ce reportage est abstrait. C'est plutôt une historique des différents styles de jardins japonais, mais l'intérêt pour moi, c'est que cela insiste sur le départ shintô. On parle beaucoup du jardin zen, zen c'est forcément bouddhiste, mais avant il y avait le shintô. Le bouddhisme est arrivé au Japon au VIème siècle et le zen au XIIIème siècle. Par conséquent depuis les origines il y avait cette conception du caractère sacré de la nature qu'est le shintô. Les kamis sont des dieux de la nature, les dieux japonais sont des dieux de la nature.

VB - Les premiers jardins zen sont donc en fait directement issus du shintô ?

Jacques Brosse - Non, déjà au Japon il y avait un caractère sacré de la nature. L'admiration pour la floraison des cerisiers c'est plus du shintô que du bouddhisme. C'est vraiment japonais, cela fait partie de la civilisation japonaise à part entière.

VB - A l'origine de ces jardins zen, ce sont les moines qui en sont les créateurs ?

Jacques Brosse - Oui, les jardins zen étaient fait pour les moines zen. C'était à la fois des jardins presque abstraits, justement pour arriver à une espèce de simplification du personnage, de sa vie, mais c'était aussi basé sur la concentration de la méditation, c'était fait pour ne pas être distrait.

VB - Lorsque l'on regarde un jardin zen on a l'impression que les personnes qui les font, qui les créent, essayent d'aller au delà des concepts.

Jacques Brosse - Ces jardins, c'est une réaction contre les jardins de l'époque précédente qui était une très grande époque mais qui aboutissait finalement à une copie de la Chine, de la civilisation chinoise avec une opulence des jardins qui eux étaient plutôt inspirés par le taoisme.

L'idée du jardin chinois était de créer une espèce d'univers parfait, concentré, qui représentait les terres pures, les terres idéales, où en principe doivent accéder ceux qui ont pratiqué.

VB - Mais quels sont les principes qui se dégagent des jardins zen ? A quoi peut-être sensible le moine qui va regarder un jardin ? L'impermanence?

Jacques Brosse - Non, d'abord, le moine "fera" le jardin plutôt que de le regarder. Au Japon, les moines travaillent le jardin, c'est une création et c'est finalement la création d'un seul homme. On ne les connaît pas tous mais de très grands maîtres ont fait des jardins. Naturellement, ils avaient une idée très personnelle du jardin. Mais pour eux, cela représentait leur vie intérieure, l'état dans lequel ils étaient arrivés. Dans ce sens là c'est un enseignement.

VB - Qu'apprend-on a travers ces jardins?

Jacques Brosse - On apprend justement à simplifier sa vie, à ne pas s'encombrer d'un tas de notions toutes faites comme nous en avons tous, dans la tête… à simplifier la vie au niveau des besoins, au niveau des désirs, à tous les niveaux, et simplement penser que l'existence en elle-même peut être vécue dans une jouissance calme, qui est l'inverse de ce que nous propose la civilisation actuelle.

VB - Vous êtes naturaliste et vous parlez souvent d'une écologie bouddhiste dans vos livres.

Jacques Brosse - Je ne parle pas exactement d'une écologie bouddhiste, mais en fait il y a une écologie bouddhiste, le mot écologie ne fait pas partie du vocabulaire zen, mais bien entendu on peut le dire parce que le principe même du bouddhisme, c'est le respect de tous les êtres vivants quels qu'ils soient.

Etant donné que tous les êtres vivants, y compris les insectes qui seraient pour nous des nuisibles, sont indispensables à la vie de ce monde, à l'harmonie universelle, alors bien entendu cela rejoint le point de vue écologique, c'est à dire que tous les êtres d'un biotope donné, d'un écosystème donné, sont indispensables au fonctionnement de ce biotope, on en revient à peu près à la même vue. Il n'y a plus de nuisibles, le concept de nuisible doit être écarté, il n'y a plus d'ennemis, d'ennemis naturels en tous les cas.

VB - On connaît le désordre du temps, les catastrophes naturelles, avez-vous le sentiment qu'il y a une relation directe avec le comportement de l'homme?

Jacques Brosse - Bien évidemment. C'est cette convoitise universelle qui provoque ce que nous voyons, l'excès de consommation et la convoitise. Ce besoin qui est provoqué par la publicité, par tout ce que nous voyons sans arrêt, qui nous oblige à acheter ce dont nous n'avons pas besoin. Là, il y a peut-être quelque chose à faire. On est tous responsables et si l'on prend conscience que nous sommes tous responsables, là, il y a vraiment des choses à faire.

VB - L'éducation est importante pour apprendre aux jeunes à avoir des comportements différents avec la nature mais il faut également ajouter qu'actuellement une grande majorité des enfants sont citadins et qu'ils connaissent très peu de choses au niveau de l'environnement. Il y a un problème.

Jacques Brosse - Oui il y a un problème certes, mais les enfants urbanisés, les enfants des banlieues ne demandent qu'à mieux connaître la nature. Si vous les promenez dans les bois, mais ils sont enchantés… ils seraient très sensibles à l'enseignement ainsi donné. Le problème c'est plutôt que l'éducation nationale est faite de telle manière que "Ce n'est pas au programme"!

On n'apprend plus à vivre à l'école, c'est un drame...

C'est aussi aux parents d'aider bien entendu. Il faut qu'ils réagissent aussi. C'est tout le système.

VB - Et la part des bouddhistes dans tout cela?

Jacques Brosse - Les parents bouddhistes se conduisent différemment. Ils comprennent les besoins réels de leurs enfants. Ils ont une autre façon de concevoir la vie qui n'est pas forcément que consommation, donc ils peuvent éduquer leurs enfants d'une manière certainement diffèrente.

VB - Oui mais il faut également faire la part des choses, il n'y a pas que des parents bouddhistes et il y a des parents bouddhistes qui peuvent ne pas représenter cet idéal, en fait il faut reprendre la voie du milieu…Votre conclusion Jacques Brosse?

Jacques Brosse - et bien je vais l'emprunter à Voltaire : "Cultivons notre jardin"… notre jardin zen bien sûr…

© Union Bouddhiste de France 2000