Lama Puntso, vous résidez en Dordogne, au Centre Dhagpo Kagyu
Ling. Vous êtes un enseignant du Dharma et, outre les enseignements,
vous vous occupez des stages d'aide aux adolescents et d'accompagnement
aux personnes en fin de vie et aux personnes en deuil.
VB - Qu'est-ce-que l'esprit - Il est parfois
question d'esprit en tant que nature fondamentale du bouddhisme, parfois
d'esprit ordinaire. Que pouvez-vous nous en dire ?
Lama Puntso - L'esprit a deux visages, un visage de sagesse et un visage
de confusion. Son visage de sagesse est que tous les êtres sans
aucune exception ont en eux un potentiel de sagesse. Un esprit avec
de nombreuses qualités est réellement sans limites. Il
a des qualités de clarté, de lucidité, de compassion
et puis, à cause de l'ignorance, le fait que nous ne reconnaissons
pas ces qualités, l'esprit prend un autre visage qui est un visage
de confusion, de ce qu'on appelle la saisie égoïste "l'ego"
et qui se déploie sous formes de différentes émotions,
et des souffrances en découlent.
VB - On dit dans les enseignements que l'esprit
est la racine de toutes choses ?
Lama Puntso - Le Bouddha a très bien expliqué cela par
cet exemple : lorsque l'on dort, à cause du sommeil et de l'ignorance,
on rêve et on est persuadé que ce rêve est vraiment
existant. On est persuadé que l'on expérimente quelque
chose. Si c'est un cauchemar, on a peur, si c'est un rêve agréable,
on y est attaché et lorsque l'on se réveille, on se rend
compte que le rêve n'avait pas d'autre nature que l'esprit lui-même.
VB - Tout est créé par l'esprit.
Il est dominé par les illusions engendrées par l'ego,
quelle est la source de ces illusions ?
Lama Puntso - La source première est l'ignorance, le fait de
ne pas reconnaître les qualités de l'esprit, et à
cause de cette ignorance, on va réduire l'esprit à quelque
chose de très limité : "moi", "moi je",
l'ego à travers un corps, une parole et un esprit, et cette représentation
limitée que nous avons de nous-mêmes va ensuite se décliner
sous l'aspect d'attachement, de manque, de peur etc
VB - Une précision, pourquoi est-il
si important de travailler sur l'esprit ? Esprit et corps ont des incidences
étroites l'un sur l'autre, et les personnes qui n'ont pas envie
de suivre une discipline intérieure, on peut considérer,
c'est une motivation, qu'il agit au niveau de la santé et du
bien-être ?
Lama Puntso - Oui, les deux sont intimement liés, corps et esprit
sont intimement liés. D'ailleurs si l'on souhaite par exemple
apaiser l'esprit, il est bien d'utiliser les deux entrées, l'entrée
de l'esprit à travers la détente, le lâcher-prise
et l'entrée du corps à travers une position juste, par
exemple dans la méditation, aussi un respect fondamental qui
va amener à l'apaisement dans l'esprit.
VB - Le but de ce travail sur soi, sur l'esprit
est de se libérer de la souffrance, comment y parvenir ?
Lama Puntso - Pour se libérer de la souffrance, il faut revenir
à la source, à l'origine, c'est-à-dire l'ignorance.
Et la façon de rentrer en contact avec l'ignorance, c'est d'abord
de prendre conscience de ses émotions et de la saisie que nous
opérons sur ces émotions.
Il faut développer une conscience, une vigilance de ce que nous
expérimentons et puis avoir un espace suffisant pour pouvoir
lacher-prise et pouvoir entrer en relation plus facilement avec les
autres, il est necessaire de développer la bienveillance, comprendre
que les autres sont dans la même situation que nous et donc parcourir
le chemin, pas seulement pour soi-même et se libèrer de
sa propre souffrance mais intégrer l'autre dans le chemin.
VB - Donc le travail que l'on fait sur la souffrance
va forcément engendrer du bonheur, une certaine vacuité
?
Lama Puntso - Dès l'instant où l'on reconnaît que
l'on est dans la souffrance et que l'on trouve les causes de cette souffrance,
on va effectivement pouvoir petit à petit se transformer.
VB - Je suppose qu'il y a plusieurs étapes
au niveau de la prise de conscience de la souffrance et d'abord accepter,
reconnaître, que l'on est dans une situation douloureuse, ne pas
faire la politique de l'autruche en quelque sorte, accepter et ne pas
forcément lutter, combattre ?
Lama Punsto - Premièrement prendre conscience : cela veut dire
qu'il y a un certain courage à avoir à se rencontrer soi-même.
Et en ce sens, le courage, on le trouve aussi dans le rappel que nous
avons de la nature éveillée, de la confiance et dans la
bonté fondamentale. Après l'avoir reconnu, il faut l'accepter
et pour accepter quelque chose il est nécessaire de lui donner
un sens, donc il y a toute une écoute des enseignements donnés
par le Bouddha, une réflexion, est d'essayer de comprendre ce
que ces enseignements veulent dire pour nous, d'essayer de trouver un
sens intérieur à partir des instructions données
par le Bouddha et notre propre expérience, et enfin sur cette
acceptation, le sens que l'on donne à ce que l'on vit, alors
la souffrance devient comme un matériau de transformation.
VB - Tout à l'heure on parlait de lutter
contre une situation donnée qui génère de la souffrance.
Comment sont impliqués les enseignements, on a toujours l'impression
d'être au contact de la vie active dans la société,
qu'il faut faire beaucoup d'efforts, lutter contre les sentiments que
l'on ressent etc
Est-ce une attitude juste ?
Lama Puntso - Dans la rencontre avec les situations de la vie quotidienne,
que ce soit une situation de souffrance ou de bonheur, la première
chose à faire est de changer d'état d'esprit, de changer
la vision fondamentale, c'est-à-dire, apprendre petit à
petit à voir la situation comme des instructions de guide spirituel.
Chaque situation est comme un rappel que j'ai la possibilité
de changer et comme un moyen de me permettre de voir mes limites et
de les dépasser. Donc si j'ai cet état d'esprit au fond
de moi-même, à ce moment-là je pourrai rencontrer
les situations non plus dans une attitude de lutte, de combat, mais
plutôt avec une curiosité, une envie d'aller à la
rencontre des situations afin de les transformer et même si elles
sont difficiles, il y aura une plus grande aise face à celles-ci.
VB - Pour parvenir à un tel état
d'esprit, il y a certainement différentes méthodes à
appliquer, quelles sont-elles ?
Lama Puntso - Le Bouddha a enseigné de nombreuses méditations.
La plus connue est la méditation silencieuse qu'on appelle la
pacification de l'esprit.
Pacifier l'esprit cela ne veut pas dire l'arrêter ou le bloquer,
cela veut dire être de plus en plus à l'aise avec ses manifestations
et son mouvement. Et si d'un côté je me détends
et de l'autre je développe cette présence à moi-même,
petit-à-petit, de lui-même, l'esprit va se pacifier. Je
serai plus à l'aise avec mes émotions, c'est-à-dire
moins contaminé par elles, moins manipulé par elles. Et
la méditation ne demande pas un gros effort continu toute les
jours
mais un entraînement quotidien de méditation
formelle, assise, mais aussi dans les situations de tous les jours où
je peux m'entraîner, développer cette détente et
cette vigilance.
VB - La colère, on en parle beaucoup
dans les enseignements bouddhistes puisque l'on considére que
c'est quelque chose de très négatif au niveau des émotions,
mais en même temps, on dit que si on la transforme, cela peut-être
un très grand facteur d'évolution ?
Lama Puntso - Le Bouddha a expliqué qu'un instant de colère
peut détruire de longues années d'accumulation positive
et donc il est important d'être vigilant, de ne pas se laisser
avoir par cet instant destructeur. Néanmoins si on peut apprivoiser
la colère, d'abord prendre un peu de distance avec elle, ensuite
arriver à utiliser certains antidotes, petit-à-petit,
on va se familiariser avec elle et effectivement dans la colère
il y a une grande énergie et si on arrive à lâcher
la colère pour ne plus se laisser emporter par elle et reconnaître
l'énergie qu'elle véhicule, à ce moment-là
elle peut amener à l'ouverture mais cela demande beaucoup d'entraînement.
VB - Il est souvent question de responsabilité
dans les enseignements bouddhistes. On dit que nous sommes responsables
de notre bonheur et de nos souffrances. Pouvez-vous apporter quelques
éclaircissements ? Dans quelle mesure sommes-nous réellement
responsables de notre bonheur et de notre souffrance dès lors
que nous sommes plutôt ignorants ?
Lama Puntso - Etre responsable, ça signifie répondre,
répondre de
et donc ce que l'on expérimente là,
maintenant, c'est répondre des actes que l'on a accompli précédemment
à travers le corps, la parole et l'esprit. Et ces actes accomplis
avant mûrissent. Ils sont comme des graines qui vont mûrir
sous forme d'une expérience et l'expérience que l'on a
maintenant, par exemple cette rencontre, ici, c'est le mûrissement
d'un karma. On est effectivement responsable de ce que l'on expérimente.
Le problème c'est qu'il y a un décalage entre la cause
et le moment où la graine arrive à maturité.
En conclusion je dirais que les causes du bonheur sont dans l'ouverture,
l'ouverture à l'autre, la compréhension de l'autre, c'est-à-dire
la bienveillance à l'autre. Egalement dans un entrainement à
la clarté, à la présence à ce qui se passe.