Différents processus sont décrits dans le bouddhisme.
Les mécanismes sont à la fois pratiques et théoriques,
leur connaissance permet de nous libérer de l'ego et de la souffrance
qui l'engendre. Parmi les processus que nous devons prendre en compte,
le Bouddha a défini des causes et des conditions qui génèrent
des faits déterminés. Il s'agit de ce que les enseignements
nomment les 12 liens interdépendants. Si nous prenons le temps
d'analyser comment fonctionnent ces liens, il devient alors évident
qu'ils sont omniprésents dans nos vies quotidiennes et qu'ils
déterminent en grande partie ce que nous vivons.
Invité : Roland Rech - maître zen - écrivain -
il dirige le Dojo zen de Nice.
VB - On parle de lien, c'est un terme très
fort, certaines traditions parlent également de chaînes,
de cercle, de roue, de quoi faut-il parler ?
R. Rech - Il faut parler de ce qui conditionne le fait que nous transmigrons
instamment d'un état dans un autre état et ces états
peuvent être considérés comme des états psychiques
que nous traversons soit au cours d'une séance de méditation
pendant une heure par exemple, soit au cours d'une journée, soit
au cours d'une vie en fonction de nos états de consciences, de
nos actions et des différents liens qui nous font ainsi passer
d'un état à l'autre. Nous vivons dans un monde différent
qui est le résultat de nos attitudes dans la vie. Et puis ces
liens expliquent aussi comment se déroule la transmigration,
plutôt les renaissances d'une vie passée à une vie
présente et à une vie future.
On parle soit de liens, de conditions. Il vaut mieux parler de condition
parce que condition évoque qu'il y a pluralité de cause
et qu'il n'y a pas juste une cause qui va produire un effet. Le Bouddha
avait une vision très moderne de la complexité. La causalité
n'est pas une chose simpliste. Il y a une multitude de conditions qui
aboutissent à certains résultats. Donc le but de cette
vision, c'est de nous aider à prendre conscience de comment nous
sommes conditionnés à vivre ce que nous vivons et comment
surtout, nous pouvons nous libérer de nos conditions.
VB - Dans le terme "lien" on a l'impression
quand même qu'il y a un attachement qui nous maintient en esclavage
dans ce système et que l'on ne peut pas s'en libérer.
Aussi effectivement lorsque vous parlez de cause et de condition, cela
paraît plus juste.
R. Rech -Oui, mais ces causes et conditions, si l'on ne fait pas le
travail de s'engager dans une pratique spirituelle telle que l'enseignement
du Bouddha et en particulier la méditation, risquent de devenir
effectivement des chaînes qui nous enchaînent et des liens
qui nous maintiennent dans des états de souffrance. C'est suffisamment
important pour que l'on regarde en détail comment cela se passe,
parce que le but du Bouddha n'était pas d'établir une
doctrine théorique mais de donner des outils pratiques pour apprendre
à se libérer de ces liens.
VB - On peut les énumérer.
R. Rech - Il faut les énumérer et voir qu'il s'agit en
fait des anneaux des douze causes interdépendantes qui font tourner
ce que l'on appelle la "Roue de la Vie", c'est-à-dire
le fait que nous passons d'états infernaux à des états
dans lesquels nous sommes plus dominés par des attitudes plutôt
instinctives, animales ou humaines ou encore des états béatifiques
et d'extases
et ceci est la roue de la vie . Cette roue de la
vie, elle est entraînée par un certain nombre de causes
et de conditions.
Prenons l'ignorance. L'ignorance, c'est ne pas se comprendre soi-même
fondamentalement, ne pas comprendre la réalité de notre
existence, ne pas comprendre la réalité dans laquelle
nous sommes inscrits et donc se faire des illusions sur notre existence,
sur notre ego etc. Et cela va enclencher certains états d'esprit
donc des motivations égoïstes, des haines, mais par contre
ces motivations vont renforcer notre ignorance. Donc l'ignorance conditionne
les motivations qui vont conditionner l'état de notre corps et
de notre esprit, de nos actions, mais inversement nos fabrications mentales
vont éventuellement renforcer l'ignorance, c'est-à-dire
nous aveugler tellement que l'on ne peut plus voir la réalité
telle quelle.
Cela fonctionne donc dans les deux sens.
Il en est ainsi tout au long de la chaîne. Par exemple, les désirs
provoquent des attachements mais les attachements déclenchent
de nouveaux désirs. Les sensations provoquent des désirs
mais les désirs par la suite donnent lieu à de nouvelles
sensations. Il y a donc constamment interdépendance entre les
causes.
VB - Quand vous parlez de ces liens, on a l'impression
que certains se recoupent et que ce n'est pas nécessaire de les
détailler.
R. Rech - L'important c'est de comprendre le principe de base. C'est-à-dire
que les choses n'arrivent pas par hasard, que certaines conditions produisent
certains effets. Si nous comprenons les conditions, nous pouvons en
modifier les effets. Nous pouvons devenir non plus conditionnés,
mais plus libres, plus responsables, plus maîtres de notre vie,
plus éveillés finalement, en comprenant ce qui nous conditionne.
VB - Les causes et conditions sont reliées
à des causes et à des conditions plus générales,
par exemple : celles d'un pays, d'une société. Tout ceci
fonctionne en étroite dépendance.
R. Rech - Là c'est ouvrir très largement le champ des
conditions. Les conditions qui gouvernent notre vie ne sont pas uniquement
individuelles, c'est aussi probablement le fait d'un karma passé
ou d'être né dans certaines conditions, dans une certaine
famille, un certain pays mais on ne peut pas parler néanmoins
de karma collectif. Ce qui est important comme pratiquant de la voie,
c'est de prendre conscience des interdépendances avec notre environnement,
et d'essayer d'agir sur ces interdépendances avec notre environnement,
et d'essayer d'agir sur ces interdépendances afin d'avoir une
action bénéfique.
VB - Deux mots sur le devenir.
R. Rech - Le devenir c'est le dynamisme qui résulte du fait
que par suite de nos contacts avec les objets des sens, se développe
des désirs pour ces objets que nous aimons. Nous développons
des attachements , et ces attachements c'était le principal souci
du Bouddha.
Comment résoudre l'attachement qui est cause à la fois
de souffrance immédiate, cause aussi d'un devenir conditionné
par les attachements au lieu d'un devenir d'éveil, un désir
de partager l'éveil avec d'autres.
Le devenir pour la plupart du temps c'est une espèce de mécanisme
qui est complètement enfermé, conditionné par des
attachements, donc par une vision limitée de l'existence. Et
finalement, nous persistons dans notre être et nous désirons
renaître mais toujours pour retrouver des objets de désirs,
des objets d'attachement, sans jamais avoir une vision plus large et
une vision globale de l'ensemble de ces conditionnements et sans se
poser la question : savoir s'il ne serait pas possible de se libérer
de ces mécanismes, de faire tourner cette roue du devenir autrement,
c'est-à-dire à partir d'une conscience éveillée.
Cette conscience comprendrait que notre ego est vacuité, que
tous nos objets de désirs n'ont pas de substance propre et ne
sont pas satisfaisants et ne peuvent pas combler profondément
un être humain.
A partir de là, peut apparaître un certain type de désir,
qui est un désir particulier qui est le désir d'éveil,
celui de pratiquer la voie
et se développe alors une conscience
éveillée, une conscience de l'interdépendance pas
seulement l'interdépendance personnelle, mais celle dont on vient
de parler, l'interdépendance avec tous les êtres. Ainsi
la motivation qui va conditionner notre propre devenir, va être
celle de la compassion, celle du souhait de Bodhisattva, de partager
cette conscience éveillée avec tous les êtres, d'aider
les autres à se libérer de toutes les souffrances. A ce
moment-là, la roue de la vie va tourner, non pas par suite des
conditionnements liés à notre karma, à nos désirs,
à nos attachements mais va être une roue de la vie qui
va tourner par la motivation des vux du Bodhisattva, de résoudre
la souffrance, d'aider les êtres à s'éveiller, et
ce sera la roue de la vie éveillée.
Ce qui est important de comprendre c'est que le Bouddha avait enseigné
cette vision des douze causes interdépendantes à des gens
qui avaient le souci principalement de sortir le plus vite possible
du samsara, de ce monde conditionné. Mais il enseignait en même
temps aussi la compassion. Finalement par la suite, à travers
le courant du mahayana, on a mis beaucoup plus l'accent sur la nécessité
de rester dans le monde, de ne pas être pressé de sortir
de cette roue des conditionnements, de la faire tourner autrement, à
partir de la foi, de l'énergie des vux, non pas pour gagner
un nirvana qui serait une extinction de ce mouvement mais pour pratiquer
un nirvana vivant, une vie libérée des liens mais tout
en restant en contact avec les phénomènes. Il est tout
à fait possible, si l'on observe bien comment fonctionnent ces
conditionnements, de fonctionner à l'intérieur de ces
enchaînements, c'est que chacun des maillons peut être un
anneau d'éveil.
Prendre conscience de ses désirs et puis les sublimer dans des
désirs plus profonds, plus nobles, plus altruistes par exemple,
est une cause d'éveil.
Prendre conscience de son corps et de l'esprit "ici et maintenant"
va être aussi la possibilité de réaliser que ce
corps et cet esprit c'est aussi le lieu de la pratique de l'éveil.
Et prendre soin de ce corps comme notre dojo, notre lieu de réalisation
de la voie et non pas simplement comme le siège des conditionnements
et des attachements.
VB - Ainsi, ils ne deviennent plus un moyen
de fuite du monde mais au contraire un moyen d'intégrer profondément
et de vivre dans le monde avec les autres.
R. Rech - Oui, de vivre dans ce samsara avec une conscience libérée
des attachements, en tous cas plus libre des attachements.
VB - Tout est conditionné même
la conscience et le libre arbitre d'une certaine façon.
R.Rech - Oui mais si on prend conscience que même le libre arbitre
s'inscrit dans un certain nombre de conditions, on peut inscrire une
autre liberté dans les phénomènes. On n'est pas
libre de faire n'importe quoi
mais il est possible dans certaines
conditions données qui sont nos conditions personnelles et les
conditions du milieu dans lesquelles on est, si on développe
une conscience justement du " comment ça fonctionne ",
et si on est motivé par autre chose que par notre ego, il est
possible de faire tourner la roue de la vie autrement. C'est cela finalement
que le bouddhisme du mahayana et la pratique du zen nous invitent à
pratiquer.