La Roue de la Vie

Invité : Roland Rech

Transcription de l'émission Voix Bouddhistes
diffusée le 17 décembre 2000

Différents processus sont décrits dans le bouddhisme. Les mécanismes sont à la fois pratiques et théoriques, leur connaissance permet de nous libérer de l'ego et de la souffrance qui l'engendre. Parmi les processus que nous devons prendre en compte, le Bouddha a défini des causes et des conditions qui génèrent des faits déterminés. Il s'agit de ce que les enseignements nomment les 12 liens interdépendants. Si nous prenons le temps d'analyser comment fonctionnent ces liens, il devient alors évident qu'ils sont omniprésents dans nos vies quotidiennes et qu'ils déterminent en grande partie ce que nous vivons.

Invité : Roland Rech - maître zen - écrivain - il dirige le Dojo zen de Nice.

VB - On parle de lien, c'est un terme très fort, certaines traditions parlent également de chaînes, de cercle, de roue, de quoi faut-il parler ?

R. Rech - Il faut parler de ce qui conditionne le fait que nous transmigrons instamment d'un état dans un autre état et ces états peuvent être considérés comme des états psychiques que nous traversons soit au cours d'une séance de méditation pendant une heure par exemple, soit au cours d'une journée, soit au cours d'une vie en fonction de nos états de consciences, de nos actions et des différents liens qui nous font ainsi passer d'un état à l'autre. Nous vivons dans un monde différent qui est le résultat de nos attitudes dans la vie. Et puis ces liens expliquent aussi comment se déroule la transmigration, plutôt les renaissances d'une vie passée à une vie présente et à une vie future.

On parle soit de liens, de conditions. Il vaut mieux parler de condition parce que condition évoque qu'il y a pluralité de cause et qu'il n'y a pas juste une cause qui va produire un effet. Le Bouddha avait une vision très moderne de la complexité. La causalité n'est pas une chose simpliste. Il y a une multitude de conditions qui aboutissent à certains résultats. Donc le but de cette vision, c'est de nous aider à prendre conscience de comment nous sommes conditionnés à vivre ce que nous vivons et comment surtout, nous pouvons nous libérer de nos conditions.

VB - Dans le terme "lien" on a l'impression quand même qu'il y a un attachement qui nous maintient en esclavage dans ce système et que l'on ne peut pas s'en libérer. Aussi effectivement lorsque vous parlez de cause et de condition, cela paraît plus juste.

R. Rech -Oui, mais ces causes et conditions, si l'on ne fait pas le travail de s'engager dans une pratique spirituelle telle que l'enseignement du Bouddha et en particulier la méditation, risquent de devenir effectivement des chaînes qui nous enchaînent et des liens qui nous maintiennent dans des états de souffrance. C'est suffisamment important pour que l'on regarde en détail comment cela se passe, parce que le but du Bouddha n'était pas d'établir une doctrine théorique mais de donner des outils pratiques pour apprendre à se libérer de ces liens.

VB - On peut les énumérer.

R. Rech - Il faut les énumérer et voir qu'il s'agit en fait des anneaux des douze causes interdépendantes qui font tourner ce que l'on appelle la "Roue de la Vie", c'est-à-dire le fait que nous passons d'états infernaux à des états dans lesquels nous sommes plus dominés par des attitudes plutôt instinctives, animales ou humaines ou encore des états béatifiques et d'extases… et ceci est la roue de la vie . Cette roue de la vie, elle est entraînée par un certain nombre de causes et de conditions.

Prenons l'ignorance. L'ignorance, c'est ne pas se comprendre soi-même fondamentalement, ne pas comprendre la réalité de notre existence, ne pas comprendre la réalité dans laquelle nous sommes inscrits et donc se faire des illusions sur notre existence, sur notre ego etc. Et cela va enclencher certains états d'esprit donc des motivations égoïstes, des haines, mais par contre ces motivations vont renforcer notre ignorance. Donc l'ignorance conditionne les motivations qui vont conditionner l'état de notre corps et de notre esprit, de nos actions, mais inversement nos fabrications mentales vont éventuellement renforcer l'ignorance, c'est-à-dire nous aveugler tellement que l'on ne peut plus voir la réalité telle quelle.
Cela fonctionne donc dans les deux sens.

Il en est ainsi tout au long de la chaîne. Par exemple, les désirs provoquent des attachements mais les attachements déclenchent de nouveaux désirs. Les sensations provoquent des désirs mais les désirs par la suite donnent lieu à de nouvelles sensations. Il y a donc constamment interdépendance entre les causes.

VB - Quand vous parlez de ces liens, on a l'impression que certains se recoupent et que ce n'est pas nécessaire de les détailler.

R. Rech - L'important c'est de comprendre le principe de base. C'est-à-dire que les choses n'arrivent pas par hasard, que certaines conditions produisent certains effets. Si nous comprenons les conditions, nous pouvons en modifier les effets. Nous pouvons devenir non plus conditionnés, mais plus libres, plus responsables, plus maîtres de notre vie, plus éveillés finalement, en comprenant ce qui nous conditionne.

VB - Les causes et conditions sont reliées à des causes et à des conditions plus générales, par exemple : celles d'un pays, d'une société. Tout ceci fonctionne en étroite dépendance.

R. Rech - Là c'est ouvrir très largement le champ des conditions. Les conditions qui gouvernent notre vie ne sont pas uniquement individuelles, c'est aussi probablement le fait d'un karma passé ou d'être né dans certaines conditions, dans une certaine famille, un certain pays mais on ne peut pas parler néanmoins de karma collectif. Ce qui est important comme pratiquant de la voie, c'est de prendre conscience des interdépendances avec notre environnement, et d'essayer d'agir sur ces interdépendances avec notre environnement, et d'essayer d'agir sur ces interdépendances afin d'avoir une action bénéfique.

VB - Deux mots sur le devenir.

R. Rech - Le devenir c'est le dynamisme qui résulte du fait que par suite de nos contacts avec les objets des sens, se développe des désirs pour ces objets que nous aimons. Nous développons des attachements , et ces attachements c'était le principal souci du Bouddha.
Comment résoudre l'attachement qui est cause à la fois de souffrance immédiate, cause aussi d'un devenir conditionné par les attachements au lieu d'un devenir d'éveil, un désir de partager l'éveil avec d'autres.
Le devenir pour la plupart du temps c'est une espèce de mécanisme qui est complètement enfermé, conditionné par des attachements, donc par une vision limitée de l'existence. Et finalement, nous persistons dans notre être et nous désirons renaître mais toujours pour retrouver des objets de désirs, des objets d'attachement, sans jamais avoir une vision plus large et une vision globale de l'ensemble de ces conditionnements et sans se poser la question : savoir s'il ne serait pas possible de se libérer de ces mécanismes, de faire tourner cette roue du devenir autrement, c'est-à-dire à partir d'une conscience éveillée. Cette conscience comprendrait que notre ego est vacuité, que tous nos objets de désirs n'ont pas de substance propre et ne sont pas satisfaisants et ne peuvent pas combler profondément un être humain.
A partir de là, peut apparaître un certain type de désir, qui est un désir particulier qui est le désir d'éveil, celui de pratiquer la voie…et se développe alors une conscience éveillée, une conscience de l'interdépendance pas seulement l'interdépendance personnelle, mais celle dont on vient de parler, l'interdépendance avec tous les êtres. Ainsi la motivation qui va conditionner notre propre devenir, va être celle de la compassion, celle du souhait de Bodhisattva, de partager cette conscience éveillée avec tous les êtres, d'aider les autres à se libérer de toutes les souffrances. A ce moment-là, la roue de la vie va tourner, non pas par suite des conditionnements liés à notre karma, à nos désirs, à nos attachements mais va être une roue de la vie qui va tourner par la motivation des vœux du Bodhisattva, de résoudre la souffrance, d'aider les êtres à s'éveiller, et ce sera la roue de la vie éveillée.

Ce qui est important de comprendre c'est que le Bouddha avait enseigné cette vision des douze causes interdépendantes à des gens qui avaient le souci principalement de sortir le plus vite possible du samsara, de ce monde conditionné. Mais il enseignait en même temps aussi la compassion. Finalement par la suite, à travers le courant du mahayana, on a mis beaucoup plus l'accent sur la nécessité de rester dans le monde, de ne pas être pressé de sortir de cette roue des conditionnements, de la faire tourner autrement, à partir de la foi, de l'énergie des vœux, non pas pour gagner un nirvana qui serait une extinction de ce mouvement mais pour pratiquer un nirvana vivant, une vie libérée des liens mais tout en restant en contact avec les phénomènes. Il est tout à fait possible, si l'on observe bien comment fonctionnent ces conditionnements, de fonctionner à l'intérieur de ces enchaînements, c'est que chacun des maillons peut être un anneau d'éveil.

Prendre conscience de ses désirs et puis les sublimer dans des désirs plus profonds, plus nobles, plus altruistes par exemple, est une cause d'éveil.
Prendre conscience de son corps et de l'esprit "ici et maintenant" va être aussi la possibilité de réaliser que ce corps et cet esprit c'est aussi le lieu de la pratique de l'éveil. Et prendre soin de ce corps comme notre dojo, notre lieu de réalisation de la voie et non pas simplement comme le siège des conditionnements et des attachements.

VB - Ainsi, ils ne deviennent plus un moyen de fuite du monde mais au contraire un moyen d'intégrer profondément et de vivre dans le monde avec les autres.

R. Rech - Oui, de vivre dans ce samsara avec une conscience libérée des attachements, en tous cas plus libre des attachements.

VB - Tout est conditionné même la conscience et le libre arbitre d'une certaine façon.

R.Rech - Oui mais si on prend conscience que même le libre arbitre s'inscrit dans un certain nombre de conditions, on peut inscrire une autre liberté dans les phénomènes. On n'est pas libre de faire n'importe quoi… mais il est possible dans certaines conditions données qui sont nos conditions personnelles et les conditions du milieu dans lesquelles on est, si on développe une conscience justement du " comment ça fonctionne ", et si on est motivé par autre chose que par notre ego, il est possible de faire tourner la roue de la vie autrement. C'est cela finalement que le bouddhisme du mahayana et la pratique du zen nous invitent à pratiquer.

© Union Bouddhiste de France 2000