2003 Le débat sur la laïcité et le port des signes religieux à l’école

par Pierre Crépon

publié le jeudi 11 décembre 2003, par MSB

Extrait de UBF Infos de 2003

Compte-rendu de l’audition de l’UBF par la « commission Stasi » et la commission de l’Assemblée nationale sur le port des signes religieux à l’école, présidée par Jean-Louis Debré, en 2003

Chers Amis,

Les mois qui se sont écoulés depuis l’envoi de notre dernière « Lettre de l’Union Bouddhiste de France » (en juillet dernier) ont été riches en activité pour les membres de notre conseil d’administration et des commissions qui ont eu à cœur de mettre en œuvre les différents projets de notre Fédération.

Ainsi, un des points importants que nous annoncions dans le précédent UBF Infos était la mise à jour des statuts. Au terme de nombreuses réunions, incluant des membres du CA et plusieurs juristes, c’est maintenant chose faite. Nos statuts mis à jour sont envoyés parallèlement à ce numéro à nos membres actifs en vue d’une assemblée générale extraordinaire qui se tiendra début 2004. Nous en avions défini l’esprit dans le dernier éditorial et nous en ferons part à tous dans les détails une fois qu’ils seront agréés : précisons qu’il ne s’agit que d’une mise à jour qui ne bouleverse pas notre fédération mais lui permettra, pensons-nous, de se développer pour le bien du bouddhisme en France.

Un autre de nos projets était que l’UBF coordonne une action afin que le bouddhisme soit présent dans l’enseignement du fait religieux à l’école publique qui se met en place actuellement. Un travail important dont nous rendrons compte ultérieurement a déjà été accompli afin de mettre en œuvre ce projet. Mais il s’agit d’un effort de longue haleine qui est tributaire du processus plus large de l’insertion du bouddhisme dans notre pays : comment en effet des enseignants ignorant tout de la doctrine de Bouddha et de son développement peuvent-ils l’enseigner ne serait-ce qu’au travers de quelques éléments de base, à leurs élèves ? Voilà un vaste chantier qui implique également un renouveau des études bouddhiques au niveau universitaire.

Par ailleurs, nous avons été sollicité dans le débat sur la laïcité et sur la question du port des signes religieux en étant auditionné par la commission Stasi et par la commission de l’Assemblée nationale. Notre position respectueuse de la laïcité à la française et favorable à ce que l’école reste un lieu d’apprentissage préservé de tout ce qui nuit à l’harmonie (voir page suivante) n’a sans doute pas eu grand écho dans les médias. En revanche, cela nous a convaincu, s’il en était besoin, que dans le renouveau spirituel de notre société, le bouddhisme apporte une voix non seulement originale par rapport aux autres grandes traditions religieuses, mais également indispensable si l’on veut promouvoir la paix et une véritable liberté. Étant de nature paisible et peu revendicatrice cette voix est sans doute moins audible que d’autres, il est néanmoins important qu’elle se fasse entendre. Il est certain que notre Fédération a un rôle majeur à jouer en ce sens et nous espérons que nous saurons fédérer de nombreuses énergies afin de participer à la diffusion du message du Bouddha.

Je vous souhaite à tous une bonne fin d’année et que la nouvelle année vous soit propice.

Bien amicalement dans le Dharma

Pierre Dokan Crépon, Président de l’UBF

Le débat sur la laïcité et le port des signes religieux à l’école

L’Union Bouddhiste de France, en la personne de son président, a été sollicitée pour deux auditions, devant la Commission de réflexion sur l’application du principe de la laïcité dans la République, présidée par Bernard Stasi (le 9 septembre), et devant la Mission d’information sur la question des signes religieux à l’école, présidée par Jean-Louis Debré (le 15 octobre).

L’audition devant la Commission Stasi a été l’occasion de rappeler ce que représente le bouddhisme en France, d’affirmer notre respect de la laïcité, d’énoncer les valeurs du bouddhisme qui parlent à nos concitoyens et d’espérer que notre société matérialiste laisse une plus grande place à la dimension spirituelle tout en étant vigilante face aux doctrines extrémistes.

Voici quelques extraits de notre contribution :

« (…) Bien que d’implantation relativement récente en France, la tradition bouddhique, par la pratique, la doctrine, les valeurs qu’elle propose, a trouvé ces dernières années un écho grandissant auprès d’un nombre important de nos compatriotes. Elle est également la religion ancestrale des communautés de l’Asie de l’Est et du Sud-est, de nationalité française ou non, installées dans notre pays. _ C’est pourquoi nous regrettons que les références au fait religieux se limitent souvent aux différentes composantes des trois grandes traditions monothéistes, même si elles sont historiquement beaucoup plus anciennes dans nos contrées, et oublient la tradition spirituelle si éminente et si importante dans l’histoire de l’humanité, qu’est le bouddhisme. Cependant les choses changent, et le point de vue du bouddhisme acquiert peu à peu la place qui lui revient ainsi que l’atteste votre invitation.

« (…) Pour tous ces adeptes du bouddhisme, quelle que soit leur origine, le cadre de la laïcité de la République française a été particulièrement propice à la pratique de leur religion. Nous sommes tout à fait conscients qu’en d’autres temps, pas si lointains, et aujourd’hui encore en d’autres lieux, un enracinement si rapide de la pratique bouddhique aurait été impossible. Il faut ajouter que les valeurs auxquelles se réfèrent le bouddhisme, et sur lesquelles nous reviendrons, se conjuguent aisément avec les valeurs de la laïcité. (…) La liberté, la responsabilité, la tolérance sont au cœur de la pratique individuelle bouddhique, rejoignant en cela le concept de laïcité dans ce qu’il a de plus élevé.

« (…) En quelques dizaines d’années, sans créer de tensions, le bouddhisme s’est ainsi inscrit, et sans doute plus profondément qu’on ne le croit, dans la société française. Il s’est inscrit en tant que pratique religieuse, pratique qui est exigeante, en tant que philosophie, en tant qu’ensemble de valeurs, et plus largement en tant que façon d’être.

« (… à propos des valeurs du bouddhisme) La responsabilité qui découle de la loi fondamentale des causes et effets (le karma) : je suis responsable de mes actes et des conséquences qu’elles engendreront. Si je fais du bien, j’engendrerai du bien ; si je fais du mal, j’engendrerai du mal. La tolérance, envers les autres façons d’être ou de penser, et plus généralement l’acceptation des autres sans jugement. Une tolérance qui découle d’une meilleure connaissance de soi-même : comment puis-je accepter l’autre si je ne m’accepte pas moi-même ? La compassion, la non-violence, le respect de tous les êtres et de la nature. Dans un monde guidé par le profit, qui conduit à des dommages irrémédiables sur l’environnement, et où la violence est trop présente, de telles notions parlent directement à beaucoup d’entre nous.

Toutes ces valeurs ne sont pas seulement de bons sentiments. Elles découlent d’une pratique religieuse codifiée, essentiellement la méditation, et d’une doctrine cohérente qui met en avant l’interdépendance de tous les êtres et de tous les phénomènes, et l’impermanence de toutes les formations composées.

« (…) Par ailleurs, le bouddhisme n’impose rien. Il y a bien une doctrine, une philosophie, et ceux qui ont commencé à l’étudier savent à quel point elle est profonde et subtile, mais il n’y a pas de dogme. Il y a bien ce qu’on pourrait appeler un absolu, quelque chose qui soit plus vaste que ce que notre conscience discriminante peut saisir, mais il n’y a pas de Dieu personnifié qui dirige notre vie. Cette liberté laissée à chacun est fondamentale.

« (…) Le message du bouddhisme est qu’il faut sortir de la logique de l’affrontement, accepter les différents pôles de la nature humaine. La société laïque française doit bien sûr assurer le mieux possible les besoins matériels du plus grand nombre, mais également accepter le besoin inhérent de spiritualité, même si ce besoin n’est pas ressenti par tous. Elle doit également favoriser ce qui contribue à l’épanouissement de chacun, dans ses différentes composantes, et promouvoir les valeurs qui permettent aux êtres, à tous les êtres sensibles, de vivre en harmonie.

Pour cela, le domaine de l’éducation est primordial. Refonder l’éducation, c’est-à-dire les valeurs que l’on transmet aux générations futures, est un chantier dans lequel notre société doit s’engager.

Enfin, je voudrais dire que le message du Bouddha n’est pas angélique mais qu’il est pragmatique. Toutes les doctrines ne sont pas égales. Il importe de veiller à ce que les doctrines extrêmes n’envahissent pas le champ social. Favoriser l’harmonie, c’est aussi écarter ce qui brise l’harmonie, avec sagesse mais fermeté. »

L’audition devant la Mission d’information présidée par Jean-Louis Debré était destinée à connaître notre position par rapport à la question du port des signes religieux. Le conseil d’administration avait débattu de ce problème et nous avions posé la question à de nombreux pratiquants. Aussi, après avoir rappelé que « tous les bouddhistes n’ont pas forcément, et heureusement, la même opinion », nous avons affirmé la position suivante :

« (…) dans la situation actuelle, le port des signes religieux, qu’ils soient visibles, explicites ou ostentatoires, n’est pas souhaitable, et donc plus clairement ne devrait pas être autorisé, dans le cadre des établissements d’enseignement public. Cette position découle de plusieurs considérations.

« D’abord elle est conforme à la loi, laquelle s’appuie sur le principe de laïcité, principe soutenu par l’immense majorité de la population et qui nous semble le garant de la possibilité pour chacun de suivre, ou pas, la voie spirituelle qu’il a choisie.

« Ensuite l’école est avant tout un lieu d’apprentissage, ouvert à tous les enfants sans distinction. Dans un tel lieu, l’essentiel doit être le processus d’apprentissage d’une culture commune, et non la mise en avant de ce qui nous distingue culturellement. Qui plus est, le respect des règles fait partie de ce processus d’apprentissage.

« Enfin, le débat actuel est suscité par le développement de doctrines extrémistes qui remettent en cause certains fondements de la modernité telles que l’égalité homme-femme, la liberté d’expression ou l’aspiration à l’épanouissement. En tant que bouddhiste du xxie siècle, je pense que ces acquis sont précieux – même si d’autres aspects de la modernité sont plus contestables – et doivent être protégés avec vigueur au niveau de la société. »

À la suite de ces deux auditions, il apparaît que les pouvoirs publics, dans ses diverses missions de réflexion sur des questions de société, prennent désormais en compte l’avis de la tradition bouddhique. Nous espérons ainsi que peu à peu le débat dans notre société ne soit plus limité aux seules doctrines matérialistes ou religieuses monothéistes mais s’ouvre à la doctrine de l’Éveil.