Emission Sagesses Bouddhistes du 07 septembre 2008

Unité et diversité dans le zen

Invité : Gérard Pilet

Présentation : Aurélie Godefroy
Réalisateur :
Michel Baulez



 


EXTRAITS DE L'EMISSION

Aurélie Godefroy : Ce thème d’unité et diversité dans le zen peut paraître abstrait au premier abord. C’est pourquoi nous allons essayer de le définir  et de mieux le  comprendre. Nous allons voir aussi sous quelle forme nous pouvons, concrètement, reconnaître cette unité et cette diversité dans la vie de tous les jours. Alors que représente cette unité ? A quoi nous donne-t-elle accès ? Et surtout par quelles pratiques l’atteindre ?

Gérard Pilet, bonjour. Vous êtes un ancien disciple du maître zen Taisen Deshimaru. et vous enseignez depuis une dizaine d’années au Dojo zen de Paris. Vous  dirigez également différentes sessions de pratique, en France et à l’étranger.
Pour commencer cette émission, j’aimerais que l’on essaye de définir les deux lois qui sont sous jacentes au thème qui nous occupe aujourd’hui : la loi de l’interdépendance et la loi de la différence. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce dont il s’agit ?

Gérard Pilet : Oui. La loi de la différence, c’est la loi selon laquelle, dans le monde, il n’y a pas deux êtres qui soient semblables. Il n’y a pas deux feuilles d’un arbre qui soient exactement semblables, non plus. En fait, on ne peut pas, dans la nature, rencontrer le double de quelque chose. Cela, c’est la loi de la différence. Et bien sûr, en ce qui concerne les êtres humains, c’est la même chose. Chaque être humain porte en lui son ADN, sa spécificité propre. C’est la première loi.

A.G. : Donc au sein même d’une même espèce, ce qui montre une grande diversité, quelque chose de très prolifique, et de très beau ?

Gérard Pilet : Oui, exactement. Cela montre que la nature jouit d’une créativité, d’une force créatrice très grande, puisqu’elle ne reproduit jamais deux fois la même chose.

A.G. : Passons à la seconde loi : la loi de l’interdépendance. Est-ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il s’agit ?

Gérard Pilet : La loi de l’interdépendance, c’est la loi selon laquelle l’existence de chaque être suppose l’existence de tout le reste.
Par exemple, ce corps qui est là, n’existe que parce qu’il y a eu le corps de ses parents , le corps de ses ancêtres, parce qu’il absorbe de la nourriture qui vient de l’extérieur, parce qu’il absorbe de l’air etc.. Selon cette loi, rien ne peut vivre sans sa relation au grand Tout, pourrait-on dire, on peut l’appeler comme ça.

A.G. : Ce qui veut dire que tous les êtres que nous voyons ou que nous entendons sont liés entre eux, mais qu’en même temps, ils ont chacun leur propre valeur ?

Gérard Pilet : Oui, ils ont chacun leur valeur propre et cela repose sur un principe qu’il est important de bien comprendre. C’est le principe selon lequel chaque être n’est pas la partie d’un tout. Chaque être, c’est en soi le tout, parce que le microcosme reflète le macrocosme.

Dans le zen, ce principe est énoncé très clairement :
 « Le petit contient le grand. Le grand contient le petit. »

A.G. : Nous venons d’évoquer le mot d’être. Pouvez vous nous préciser  rapidement ce que cela désigne ? C’est ce qui est animé, tous les êtres vivants ?

Gérard Pilet : Oui, on peut considérer que cela définit toutes les existences sensibles. On pourrait même aller jusqu’à parler d’existences minérales puisqu’en fait, du point de vue du bouddhisme, il n’y a pas de scission entre les différents niveaux d’existence.

A.G. : Est-ce que vous auriez un exemple à nous donner pour illustrer ces deux lois ?

Gérard Pilet : Oui, il y a un exemple pris par le Bouddha, l’exemple de l’écharpe.
Un jour le Bouddha montre une écharpe en soie blanche à ses disciples. C’est ce que mentionnent les sûtras. J’en ai apporté une pour servir d’image. Il fait un nœud dans l’écharpe et leur demande :

- Qu’est ce que c’est ?  Les disciples répondent :
- C’est un nœud.

 Le Bouddha fait un second nœud, un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième et, à chaque fois, la réponse des disciples est la même : c’est un nœud.
Et le Bouddha leur dit :

- Vous voyez, vous m’avez dit que c’est un nœud. Vous oubliez que c’est l’écharpe. L’écharpe n’a pas changé. C’est toujours une écharpe. Vous ne voyez que les différences, vous ne voyez que les singularités et vous ne voyez pas l’UN sous le multiple. Vous ne voyez pas l’unité sous la diversité des nœuds.

A.G. : Comment peut-on faire pour appréhender cette unité, pour la voir ?

Gérard Pilet : Le Bouddha continue et dit à ses disciples :

- Si vous voulez les enlever ces six nœuds, qu’allez vous faire ? Vous ne pouvez pas enlever les six en même temps ? Les disciples en conviennent. Il leur dit :
- Donc, vous devez commencer par un nœud. Vous voyez ces six nœuds symbolisent les cinq sens, plus le mental. Le nœud par lequel on doit commencer si on veut les défaire tous, c’est le nœud du mental. Les disciples lui demandent :
- Pourquoi le nœud du mental vient en premier ?

Et le Bouddha leur explique que c’est parce que le mental est à la source de cette fausse idée d’un Moi et que, si vous enlevez le nœud du mental, vous pouvez ensuite enlever les nœuds des cinq sens.
Alors que  se passe-t-il ? Lorsque le sentiment, la fausse idée d’un Moi n’existe plus, ce que vous voyez n’est pas autre chose que vous-même, ce que vous entendez, ce vous touchez etc  n’est pas autre chose que vous même.
Autrement dit, vous réalisez la vision de l’UN sous le multiple. Ce que le Bouddha nous enseigne à travers la parabole, c’est que pour voir l’UN sous le multiple, il faut s’affranchir de ce fonctionnement qui est propre au mental, fonctionnement qui nous met dans le clivage : Moi et  ce qui n’est pas Moi, Moi et les autres.

A.G. : Mais, justement, est ce que l’être humain n’est pas porté, naturellement, à ne voir, soit, que les différences, soit que l’uniformité, surtout dans la société dans laquelle on vit aujourd’hui ?

Gérard Pilet : Oui, on voit surtout les différences, au point de les exacerber. Cela donne quelquefois des choses très négatives, les discriminations de toutes sortes.
Il arrive aussi que dans notre société moderne, on veuille nier les différences, ce qui n’est pas la sagesse de l’unité. Parce que la sagesse de l’unité, c’est voir l’UN sous le multiple. Ce n’est pas  nier les différences.

A.G. : Il ne faut pas tomber dans un extrême, ni dans l’autre. Il faut avoir une vue globale des choses.

Gérard Pilet : On ne peut pas vraiment sentir que les nœuds sont l’écharpe et ne sont rien d’autre que l’écharpe, si on ne sort pas du fonctionnement propre au mental et si on ne sort pas de ce que le Bouddha nomme la fausse idée d’un Moi.

A.G. : Pour tenter d’accéder à cette unité que l’on assimile à la totalité, à une certaine harmonie également, comment peut-on faire ? Est-ce qu’il existe des pratiques qui peuvent nous y aider ?

Gérard Pilet : Oui, justement, le Bouddha, dans sa parabole va plus loin.
Il demande à ses disciples :
- Mais comment dénouez-vous le noeud ?
Et le Bouddha fait le signe de tirer sur le nœud. Les disciples lui disent que ce n’est pas comme cela qu’on fait et montrent comment les dénouer. Et le Bouddha leur dit :
- Eh bien, le mental, vous devez le dénouer. Et pour cela, vous devez méditer.

A.G. : La méditation qui est propre au zen. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qui se passe quand on fait cette pratique, dans la posture, dans la gestuelle pour nous aider à avoir un mental un peu plus vaste et accéder à cette unité ?

Gérard Pilet : Oui, en fait, le mental, ce sont les pensées, les émotions et, on l’a vu dans la parabole, les sensations. Ce qui se passe dans la pratique de la méditation zen, c’est que toutes les productions mentales, on ne s’en occupe pas. On les laisse passer. On ne les fuient pas, mais on ne s’y identifie pas non plus.

A.G. : Il y a donc quelque chose de beaucoup plus intuitif et de beaucoup moins intellectuel, dans cette façon d’accueillir les choses ?

Gérard Pilet : Oui, c’est un accueil neutre. Et c’est cet accueil qui va permettre d’ouvrir la conscience à cet espace vaste dont vous parlez. Et c’est effectivement le qualificatif qui convient très bien.
L’esprit qui est au-delà de tout, on le compare quelquefois à cet espace vaste, parce qu’on ne peut pas le définir, c’est le « sans forme ». On appréhende cet esprit vaste quand on le réalise. Alors, on comprend que seule, fondamentalement, existe l’écharpe.

A.G. : Pour conclure cette émission, on pourrait dire que pour arriver à cette vie harmonieuse à l’intérieur de nous même, il faut essayer de réaliser cette unité par la méditation ?

Gérard Pilet : Oui, je crois que c’est le message essentiel du Bouddha.
Dhuka, si on regarde bien, on le traduit en français par la souffrance, mais ce n’est pas très satisfaisant. Il n’y a peut-être pas de traduction satisfaisante, mais je proposerais plutôt l’incomplétude. C’est l’incomplétude qui cause l’insatisfaction propre à dhuka. Et si on sort de l’incomplétude, on trouve la paix, la sérénité. Et pour sortir de l’incomplétude, il faut sortir de la prison du Moi et là, on est le monde, on est l’univers. Il faut pratiquer la voie. Et c’est ainsi qu’on arrivera à enlever le premier nœud, le nœud du mental. Et ensuite le reste suit, les autres nœuds s’en vont.

A.G. : Et dans le sendoku également, je crois qu’on en parle.

Gérard Pilet : Dans le sendoku, on trouve l’image de la lumière et de l’obscurité. Il nous est dit :
La lumière existe dans l’obscurité et aussi l’inverse, alors voyez les deux. L’obscurité, on peut considérer que c’est la non différence, l’indifférencié : l’écharpe. Et la lumière, on peut considérer que c’est ce qui met les différences en évidence.

A.G. : Merci beaucoup, Gérard Pilet

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l'émission.


Livres présentés lors de cette émission
Les ouvrages mentionnés peuvent le plus souvent être commandés en ligne, avec paiement sécurisé.
Il suffit d'activer le lien suivant : http://www.fnac.com/

 

La sagesse du Cœur

Gérard Pilet
Editions Kan Jizaï
ISBN 978 2 9528050 0 8

 

Si notre civilisation moderne s'est,  plus qu'aucune autre avant elle,  efforcée d'étendre l'instruction et l'éducation intellectuelle à tous les membres de la société, elle a en revanche complètement délaissé ce qu'on peut appeler l'éducation du cœur. Dans cet ouvrage, Gérard Pilet - moine zen, ancien disciple de Maître Deshimaru et enseignant du zen depuis plusieurs années mais aussi professeur de philosophie - montre que cette lacune fort néfaste tant au plan individuel que collectif peut être comblée par les enseignements du Bouddhisme dont certains mis en pratique, aident à traiter les émotions conflictuelles, à guérir le cœur et à manifester les trésors qui émergent de lui quand il est réellement ouvert.

     
     

     

Actualiser la voie
Commentaires du Genjo Koan de Maître Dogen

Gérard Pilet
Editions Kan Jizaï
ISBN 978 2 952 80 50 1 8

 

A l’origine de l’implantation du zen au japon, Dôgen Zenji est reconnu comme l’un des plus grands maîtres de cette école. Le Genjo Koan qui est présenté et commenté dans cet ouvrage constitue l’un des chapitres-clé de son œuvre maîtresse - le shôbôgenzô - aussi remarquable par sa beauté littéraire que par sa profondeur.

     
     

     

L’esprit du Zen

Alan Watts
Editions Le Seuil (Points Sagesses)
ISBN  2 02 025881 1


 

En 1935, à l'âge de vingt ans, Alan Watts publie cet essai éblouissant sur L'Esprit du Zen. L'ensemble de l'économie du texte s'appuie sur l'expérience de l'éveil dans le Zen (Satori) - et y mène. L'auteur scrute d'abord l'origine du Zen, qui procède du dialogue fondateur de Bodhidharma avec l'empereur de Chine, et débouche sur le poème d'éveil du VIe siècle du patriarche Hui-Neng. Il opère une audacieuse inter action dialectique entre le Tao (la Voie, en chinois) et le Tathata (le Réel, en sanscrit). Il développe ensuite sa compréhension personnelle du secret du Zen : « Une transmission spéciale en dehors des Écritures, ne dépendant ni des mots ni des lettres, destinée directement à l'esprit de l'homme, pour voir en sa propre nature. » II détaille la technique du Zen, intrinsèquement liée à la vie en communauté. Son essai s'achève sur un examen de la relation entre le Zen et la civilisation d'Extrême-Orient, comme art de vivre, de vaincre et de lâcher prise. Le Zen est une fusion de l'être humain avec l'univers. La vie est la Voie, la Voie devient vie.

     
     

 

 

 
 

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