Emission Sagesses Bouddhistes du 21 septembre 2008

Etre bouddhiste et chrétien

Invité : Eric Vinson

Présentation : Aurélie Godefroy
Réalisateur :
Michel Baulez



 


EXTRAITS DE L'EMISSION

Aurélie Godefroy : Eric Vinson, que j’ai le plaisir d’accueillir aujourd’hui, a un parcours original et très riche, puisqu’il pratique le bouddhisme tibétain et le christianisme  depuis son enfance. Cette double appartenance touche un nombre grandissant de personnes. Les passerelles sont de plus en plus assumées entre chrétiens et bouddhistes. Et c’est quelquefois même, comme nous allons le voir, une manière de revivifier sa tradition d’origine. Comment s’y retrouver lorsqu’on grandit au sein de deux traditions spirituelles différentes ? Est-ce que cela engendre des difficultés, voire des souffrances ?  Comment est-il possible de s’investir vraiment dans chacune des deux traditions ? Doit-on faire un choix ? Nous allons voir toutes ces questions avec notre invité.

Eric Vinson, bonjour. Vous êtes bouddhiste. Vous avez pris refuge à l’âge de onze ans. Vous êtes un disciple de Lama *  et vous êtes également chrétien. Je précise que vous dirigez le magazine Prier dont vous êtes le rédacteur en chef et vous enseignez également le fait religieux à Sciences Po. Merci beaucoup d’être avec nous aujourd’hui. C’est vrai que vous êtes un cas rare, si l’on peut dire. Est-ce qu’on peut revenir sur ce parcours personnel et professionnel, qui est quand même très porté sur la spiritualité et ce, dès le départ ?

Eric Vinson : Ma famille était un peu particulière, parce que la spiritualité et la question religieuse étaient vraiment au cœur de notre vie, à la fois quotidienne et en même temps dans nos débats. Une vie intellectuelle assez riche et qui prenait la forme d’un double enracinement, à la fois chrétien et bouddhiste. Chrétien principalement par ma mère, qui est d’origine Lozérienne, donc du Massif Central et mon père, qui est décédé aujourd’hui, qui était Réunionnais et qui avait déjà une ouverture sur l’Orient par son origine. Elevé dans le catholicisme, il s’est converti au bouddhisme tibétain à peu près au milieu des années 70, donc  parmi la première génération d’Occidentaux à faire ce chemin, et après avoir rencontré le seizième karmapa, Kalo Rimpoché et d’autres grands maîtres.
Ce qui fait que j’ai reçu, avec ma sœur, cette éducation un peu bizarre, à la fois chrétienne la semaine, si l’on peut dire et bouddhiste le WE. La semaine, j’allais dans une école catholique et le WE, j’allais à * avec mon père.

A.G. : Comment fait-on pour s’y retrouver, lorsqu’on est enfant, dans un cadre tel que celui- ci ?

Eric Vinson : Lorsque vous êtes enfant, c’est assez évident parce que c’est la vie qui vous est  proposée. Les questions viennent plus tard, en grandissant et en se rendant compte qu’on n’est pas tout à fait comme les autres. 
Ceci dit, quand je vous disais que j’étais dans une école catholique, j’avais déjà conscience, avant mes dix ans, d’être un peu différent, ce qui fait que je ne parlais pas trop de ma vie bouddhiste à mes camarades.

Je crois aussi que ce qui m’a permis de m’y retrouver, c’est d’avoir été bien formé, d’avoir eu des parents qui m’ont bien expliqué les choses et d’avoir eu aussi des enseignants de bonne qualité, notamment les enseignants que je rencontrais à * , en particulier * qui présentait les choses de façon très simple et en prenant la peine de souligner les ponts, les points de rencontre entre les deux religions.
Mon père a pas mal cherché lui-même dans ces années là, avant de trouver la voie. Il a donc fréquenté un peu tout ce qui se faisait dans les années 60-70 en la matière, jusqu’à ce qu’il rencontre Arnaud Desjardins et l’œuvre de René Guénon, qui est un maître des critères dans la quête spirituelle et qui a séparé le bon grain de l’ivraie, a trouvé des choses authentiques.

A.G. : Une rencontre également très importante pour vous est celle de Kalo Rimpoché et vous le comparez à Saint François d’Assise ?

Eric Vinson : C’est vrai que, spontanément, quand j’essaye de faire comprendre mon cheminement à des Occidentaux, je leur dis cela :
« Quand vous avez rencontré Saint François d’Assise à l’âge de douze ans, vous ne pouvez pas l’oublier. Il vous marque à jamais et vous ne pouvez pas choisir. »
Il est impossible de choisir pour moi, entre la vérité d’Orient et celle d’Occident.
J’aime aussi citer Simone Weil, la philosophe, qui disait :
« Chaque religion est la seule vraie. » Je ressens profondément cela.
Et c’est vrai que des personnes comme Kalo Rimpoché nous faisaient voir cela de près, nous faisaient toucher cela par leur être même.

A.G. : Vous avez pris refuge à l’âge de onze ans, vous avez même voulu devenir moine et faire la retraite de trois ans. Et là, vous êtes allé voir des maîtres qui vous ont dit non. Comment ça s’est passé ?

Eric Vinson : Ayant rencontré ces maîtres dans ma jeunesse, je me suis beaucoup construit  sur leur modèle. Pour moi, c’était des modèles humains.
En vieillissant, je me suis dit que c’était cela que je voulais faire, que je voulais être, en sachant que cela n’allait pas de soi. Ce n’est pas un choix facile, notamment par rapport à mes parents, même s’ils étaient très engagés dans tout cela. Mais de là à passer le pas et à se marginaliser un peu quand même, en arrêtant des études etc, ça n’était pas évident. Donc je suis allé prendre les initiations à *, dans le monastère de Kalo Rimpoché, en 95, dans le but de faire la retraite de trois ans, et là, j’ai rencontré Bokar Rimpoché et lui ai demandé ce qui était le mieux pour moi, sachant que mon but était d’aider les êtres.
Le mieux est-il de faire la retraite maintenant ou de rester à l’extérieur pour travailler d’une autre façon ? Et il m’a dit de rester à l’extérieur. Donc c’est ce que j’ai fait.

A.G. : Vous avez à peu près une vingtaine d’années, je crois, et vous revenez peu à peu vers le christianisme. Au départ, c’était quelque chose de sociologique ?

Eric Vinson : Ce qui était sociologique, c’était que, lorsqu’on est français et qu’on veut se consacrer à la spiritualité, comme c’est mon cas, le christianisme s’impose d’une certaine façon.

Dans le bouddhisme et même dans les autres voies, il y a très peu de possibilités de se consacrer en temps que laïc au quotidien, c'est-à-dire par un métier en fait, à la diffusion de la spiritualité, à sa connaissance, à sa transmission.
Donc, assez naturellement à Sciences Po, j’étais étudiant et je me suis rapproché de ceux qui étaient actifs. Il n’y avait pas de bouddhiste à Sciences Po, en tous cas pas visibles. En revanche, il y avait une aumônerie catholique et comme pour moi, c’était une espèce de bilinguisme, je me sentais à l’aise dans les deux univers, très naturellement, je suis allé vers eux.
 Ce qui m’a rapproché spontanément de cet univers chrétien et qui m’a amené aussi à m’impliquer davantage, à faire des sessions, à créer avec des amis une association qui s’appelait « Jeunes chrétiens en politique », parce que l’intérêt pour la politique est quelque chose qui m’a toujours animé aussi.
 « Jeunes bouddhistes en politique », ça n’était pas possible !  Voilà comment je me suis rapproché du christianisme.

A.G. : On a l’impression qu’au niveau du bouddhisme, ça n’était pas trop compliqué à gérer pour vous. Est-ce qu’on peut dire la même chose du christianisme ? Quel était le regard sur cette double appartenance ?

Eric Vinson : Je dois dire que ce n’était pas facile d’en parler, donc j’en parlais peu quand j’étais dans une école chrétienne.
Du côté bouddhiste, ayant des enseignants pour qui cela ne posait pas problème, il n’y avait pas ce sentiment de devoir être prudent. C’est un fait que dans le cadre chrétien, ce type de position n’est pas facilement compréhensible et pose beaucoup de questions. C’est important d’avoir le temps d’expliquer. C’est ce que j’essaye de faire aujourd’hui, mais quand on n’est pas sûr d’avoir ce temps là, il vaut mieux ne pas en parler parfois.

A.G. : Vous venez de parler d’une des difficultés d’être à la fois chrétien et bouddhiste. Est-ce qu’il y en a d’autres ? Est-ce qu’il y a même une certaine souffrance ?

Eric Vinson : Chaque cas est particulier car cela rejoint la question du chemin personnel, du chemin spirituel et psychologique aussi, de l’articulation entre l’identité psychologique, l’identité sociale, c’est une question extrêmement complexe, personnelle et intime.
Oui, il y a des moments un peu difficiles, car ce n’est pas simple.
La spiritualité, c’est faire un chemin, ce n’est pas simplement recevoir des influences ou lire des livres ou rêver à de belles histoires de saints. Non, la spiritualité, c’est vraiment avancer vers la sainteté. C’est cela l’essentiel.
Et une fois qu’on a posé les choses dans ces termes là, ce chemin est difficile, ardu, il faut le faire. Il y a des crises, des moments où l’on se pose des questions très profondes.

A.G. : Il y a un danger de dispersion aussi ?

Eric Vinson : Tout à fait. C’est vrai que la double appartenance est une position qui ne va pas du tout de soi.
Et d’ailleurs je tiens à dire ici que je ne suis pas dans une position de prosélyte, c'est-à-dire que je ne veux pas inciter les gens à faire la même chose.

Je témoigne simplement de ce qu’a été ma vie. J’ai été placé dans cette situation là.  Comme dit Obélix : « Je suis tombé dedans quand j’étais petit. » Donc je fais avec, mais je crois que certains peuvent le vivre difficilement.
Il y a des personnes pour qui ça peut être vécu comme un divorce. Ou aussi, par exemple, ils s’engagent dans une voie et tout à coup ils ont une espèce de remontée d’autre chose. Je sais que cela arrive à pas mal de gens qui s’engagent dans le bouddhisme et qui, de façon plus ou moins harmonieuse, tout à coup, ont une espèce de retour de christianisme. Parfois, c’est positif. Parfois ils se disent que finalement tout ce dont on leur a parlé dans leur enfance, ils le comprennent mieux maintenant.

Le fait d’avoir accès à des maîtres qui ont un accomplissement indéniable et aussi d’avoir accès à une tradition vivante qui a peut-être mieux conservé une science de l’intériorité, des méthodes spirituelles, une vision positive du corps et de la sexualité –il y a tout un tas de choses qu’on pourrait détailler- tout cela permet de dépasser des blocages ou des blessures qu’on a pu avoir avec un christianisme parfois mal compris, parce qu’on était trop jeune ou que la transmission n’a pas été faite de façon idéale.

Là aussi il faut dire une chose très importante, c’est qu’en Occident, nous avons eu la chance d’avoir accès à ce qu’il y avait de mieux, en termes de maîtres.
Tout à l’heure, on parlait de Kalo Rimpoché, de *, de *, je parle de la tradition que je connais. Mais il y a aussi Taisen Deshimaru etc  Vraiment on a accès à la crème des enseignants.
Alors qu’évidemment, lorsqu’on compare ces gens là avec le  curé du village qui vous fait le catéchisme ou la dame patronnesse que vous aviez il y a trente ou quarante ans, on ne peut pas comparer. Je crois qu’il faut comparer les sommets avec les sommets.
Et parfois, d’être confronté à la qualité des enseignements bouddhistes, nous permet de redécouvrir le christianisme dans ce qu’il a de plus authentique et de plus beau.

A.G. : Est-ce que vous, vous avez le sentiment de vous être investi de manière égale, dans le bouddhisme et dans le christianisme ?

Eric Vinson : Là aussi, c’est à chaque fois des petits arrangements avec la vie, avec son chemin spirituel. Moi, ma synthèse en fait, prend la forme de cet engagement professionnel : je suis devenu rédacteur en chef  d’une revue chrétienne, chrétienne et ouverte, avec une forte composante interreligieuse.
Mon engagement au quotidien - on travaille beaucoup dans ce genre de métier - est donc orienté dans le christianisme, ce qui ne m’empêche pas de garder un lien profond et aussi quotidien avec le bouddhisme par de la méditation, par des retraites régulières. Ma vie est cette espèce de dialogue intérieure entre les deux traditions.

A.G. : Revenons à un thème essentiel pour les deux religions : Dieu. Comment l’expliquez-vous du point de vue bouddhiste et chrétien ? Dieu et la vacuité en fait.

Eric Vinson : Je pense qu’on peut essayer de faire une analogie en remarquant que Dieu et la vacuité ou la nature de l’esprit ou la nature de Bouddha, ce sont des mots qu’on plaque sur une réalité qui nous dépasse infiniment, sur un mystère absolu : l’infini et donc, chaque tradition va le présenter d’une certaine façon et cette façon est indispensable : c’est un chemin, ce sont des outils, mais il ne faut jamais oublier que ce sont des outils.

La double appartenance me permet de faire cette espèce d’aller - retour entre les formes et le fond et de ne jamais idolâtrer les formes.

A.G. : Vous êtes vous-même père de famille de deux jeunes enfants qui ont deux et quatre ans, je crois. Quelle éducation allez-vous leur donner ?

Eric Vinson : Je crois qu’on va essayer de prouver le mouvement en marchant. On ne transmet que ce qu’on est.
Je suis cette double appartenance, je la vis au quotidien intimement. Donc je témoigne en vérité auprès de mes enfants et je ne veux pas leur cacher quoi que ce soit. Je leur parle assez spontanément de l’une ou de l’autre, selon l’opportunité. Nous fêtons toutes les fêtes chrétiennes parce qu’en tant que français, là aussi, notre vie est rythmée par Noël, par Pâques etc et en même temps, nous les emmenons dans les centres bouddhistes.
Ce n’est pas intentionnellement la volonté de leur transmettre la double appartenance, mais c’est ma vie, cela se fait tout seul.

A.G. : Merci beaucoup, Eric Vinson, d’avoir été avec nous aujourd’hui.

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l'émission.


Livres présentés lors de cette émission
Les ouvrages mentionnés peuvent le plus souvent être commandés en ligne, avec paiement sécurisé.
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Religions en dialogue

Jean Mouttapa
Editions Albin Michel (Coll. Espaces libres)
ISBN 2 226 13205 8

 

Le dialogue entre les religions - et plus généralement entre les cultures qu’elles ont engendrées et qu’elles nourrissent encore n’est pas une utopie : il est plus jamais une nécessité politique concrète… une nécessité vitale à l’heure où certains nous chantent les louanges de la mondialisation culturelle qui se réduit souvent à un appauvrissement spirituel et social. Jean Mouttapa, directeur du département Spiritualités des éditions Albin Michel, réaffirme haut et fort ses convictions.

     
     

     

L’Hospitalité sacrée entre les religions

Pierre-François de Béthune
Editions Albin Michel
ISBN  978 2 226 17 845 9

 

Dans toutes les religions, l’hospitalité est sacrée. Cependant l’histoire nous enseigne qu’entre les religions, les lois de l’hospitalité sont souvent abolies et c’est alors le rejet du sacré . Pourquoi ce blocage et surtout comment dépasser les interdits doctrinaux et les peurs invétérées, pour permettre que la force et la saveur de l’hospitalité irriguent enfin la pratique du dialogue entre lees religions.

     
     

     

Sagesse du Bouddha, Religion de Jésus

Alain Delaye
Editions Accarias l’originel
ISBN  978 2 86316 146 3


 

Bouddhisme et christianisme sont ici confrontés avec une grande précision et une grande érudition dans les dimensions des croyances et de la métaphysique, du pouvoir et de l’éthique, des mythes et des rites, de la foi et de la mystique. Ceci dans le but de mettre en regard leurs lignes de force. La rigueur thématique, la précision historique, l’importance des sujets de réflexions, font de ce texte un ouvrage de référence, habité aussi par une « expérience personnelle ». 

     
     

 

 

 
 

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