LE VESAK - Grande Fête Bouddhiste

Transcription de l'émission du 18 juin 2000

 

Invité : Odon VALLET

Docteur en Droit et en Sciences des Religions
Ecrivain et Enseignant à la Sorbonne

 

 

VB Quand le Vesak a t-il été célébré la première fois et dans quel pays ?

Odon Vallet - Le VESAK est d’origine indienne, c’est un mot qui vient du sanskrit " Vaïchaka ", qui désigne le mois d’avril /mai, le mois des moissons, un petit peu comme chez nous, la Pentecôte était une fête des moissons canadiennes, VESAK était à l’origine la " Fête des Moissons " dans l’état de Penjab, qui est le grenier à riz de l’Inde.

Et puis, le Bouddhisme lui a donné une nouvelle signification, celle de la naissance, puis l’illumination de l’Eveil, la Boddhi, puis enfin l’extinction parfaite, le parinirvana du Bouddha historique. On a souhaité progressivement les trois ensemble, peut-être pour économiser un peu les jours fériés, surtout dans les pays du Théravada ou Hinayana, le Petit Véhicule. Dans les pays du Grand Véhicule, on a souvent gardé deux fêtes distinctes, à huit jours d’intervalle. Mais on peut dire que dans tout le monde bouddhique, il y a cette fête qui est la plus grande fête liturgique.

VB Pourquoi le mois de Mai ?

Odon Vallet - C’est le mois qui précède la chaleur, la mousson et c’est très important car dans tous les pays de moissons, la vie s’arrête avec les premières pluies, les gens rentrent chez eux et les moines rentrent aux monastères, alors qu’auparavant, les gens sortent de chez eux. Vésak est une fête qui comporte des processions en plein air, des dons de nourriture aux moines, les gens sortent le soir, il y a même des processions " au flambeau " comme chez nous, des bougies à l’huile de noix de coco, bref, c’est une fête populaire autant profane que sacrée parce que la distinction profane / sacré existe beaucoup moins dans ces pays que chez nous.

VB C’est quand même une fête très religieuse, a t-elle tendance à devenir de plus en plus laique comme par exemple la fête de Noël ?

Odon Vallet - Cela dépend, car certains pays comme le Sri Lanka, la Birmanie, la Thailande sont restés des pays extrêmement religieux, où les gens vivent en symbiose, en harmonie avec les monastères et les moines dont la signification religieuse est primordiale. Dans d’autres pays, dont ceux marqués par le communisme, où la religion a régressé, l’aspect laïc l’a certainement emporté, mais les gens ont le sentiment que Vésak c’est d’abord une grande fête de la famille où les gens se retrouvent ensemble, les trois générations parfois et ils sont là pour faire la fête comme on dit. C’est quelque chose de spectaculaire, haut en couleurs, il y a des processions, parfois des processions d’éléphants, donc il y a vraiment un aspect festif.

VB En occident c’est une fête très importante pour la communauté asiatique, c’est le moment de resserer les liens, de retrouver sa culture, mais pour les jeunes générations nées dans nos pays, cette fête est-elle toujours aussi importante ?

Odon Vallet - Il faut là je crois faire une distinction. Dans les pays de tradition chinoise, la Chine mais aussi le Vietnam, la fête la plus importante et la plus connue en occident, est la fête du Têt, c’est à dire le nouvel an. La communauté asiatique va parader dans la rue avec des dragons, des choses hautes en couleurs, une visibilité très grande de la communauté.

Dans d’autres pays d’Indochine, l’ex-Indochine française notamment, le Sri Lanka, la Birmanie, la Thaïlande, il y a des communautés de ces pays en occident, mais la Fête du Têt est moins importante. Il y a plutôt le Vesak comme fête de l’enracinement dans la tradition bouddhique, qui permet de retrouver au fond, le passé de la famille, le passé de la communauté, et cela permet finalement de faire un pont entre les pays d’Europe ou les Etats-Unis et les pays d’Asie.

VB C’est une fête que l’on retrouve dans tous les pays bouddhistes, toutes écoles confondues. Dans un de vos livres, vous parlez de trois directions principales qu’aurait emprunté le bouddhisme à partir de l’Inde et donc de trois courants principaux.

On va commencer par la voie maritime qui a importé le bouddhisme dans les pays de l’Asie du sud-est. Où trouve-t-on le bouddhisme théravada par exemple ?

Odon Vallet - C’est la voie du sud, maritime. Dès que les marins ont pu maîtriser les vents des moussons, ils sont allés vers le Sri Lanka, la Birmanie, la Thaïlande, le Cambodge, le Laos et ils ont importé le bouddhisme doctrinal des anciens ou Petit Véhicule, Hinayana, jusqu’au sud du Vietnam à peu près. Il y a aussi du véhicule Mahayana dans ces pays, mais il a pratiquement disparu.

Deux mots également sur l’Indonésie où le bouddhisme n’a pas été implanté. L’Indonésie est un pays à part car le Grand Véhicule ou Mahayana s’y est implanté quelque temps et il a construit le fameux temple de Boroboudour . Le bouddhisme Mahayana s’est mèlé à l’hindouisme, si bien que dans la religion de Bali, il y aussi bien des prêtres de Shiva et très curieusement des prêtres du bouddha qui agissent de concert.

VB La voie du Nord ?

Odon Vallet - Ce sont les routes de la soie. Un ensemble de routes qui contournent par le nord la chaîne de l’Himalaya et qui ont apporté via le Cachemire et le Karahoran, le bouddhisme du grand Véhicule en Chine à partir du I et II siècle après Jésus-Christ, puis en Corée au III siècle, puis au Japon au VI siècle après Jésus-Christ.

VB Le bouddhisme a malgré tout subit les influences de pays traversés notamment l’influence de la Chine. Quel en est le résultat finalement ?

 

Odon Vallet - Oui, le Mahayana ou Grand Véhicule est né en Inde mais il a été transformé par la civilisation chinoise. Il s’est marié au confucianisme, au taoisme, ou au Japon où il s’est marié avec le Shintoisme. Il ya a effectivement des traits locaux du bouddhisme, par exemple en Chine, il y a le fameux Bouddha rieur avec son gros ventre bien rébondi à l’inverse du Bouddha squelettique de l’ascèse que l’on trouve en Inde.

Ce Bouddha rieur, c’est un Bouddha qui raconte de belles histoires aux petits-enfants. C’est le Bouddha de l’optimisme, le Bouddha du futur " Maitreya " qui porte curieusement un nom persan, le nom du dieu Mitra qui vient d’Iran mais c’est un Bouddha du " bien-vivre ", un Bouddha qui aime la gastronomie chinoise.

VB La troisième voie ?

Odon Vallet - C’est la voie de l’ Himalaya, la voie du " Vajrayana " ou Véhicule de Diamant. C’est une voie qui emprunte les pistes à travers la montagne pour arriver au Tibet, ensuite en Mongolie, au Népal, au Ladakh, au Sikkim en Inde et au Bhoutan. C’est une voie d’un troisième véhicule qui au fond est un véhicule de synthèse, certains diront synchrétisme entre le bouddhisme, l’hindouisme et les religions Bôn.

C’est le bouddhisme des Lamas, des Grands Maîtres, le bouddhisme de l’initiation, le bouddhisme des tantras ou tantrisme. Un bouddhisme parfois ésotérique. Un bouddhisme très haut en couleurs puisqu’il y a des milliers et des milliers de divinités et qu’à la limite, chacun d’entre nous est un Bouddha, dans cette tradition.

VB On s’aperçoit finalement qu’au fur et à mesure des voies empruntées, le Bouddhisme devient très spécifique, qu’il y a plusieurs formes de bouddhisme. Peut-on parler d’une quatrième voie avec l’arrivée du bouddhisme en occident ? Va t-il s’adapter à notre culture ?

Odon Vallet - Cela c’est la grande question. Comme l’on s’est toujours trompé en matière de futurologie des religions, je serai prudent. Les américains disent qu’il y a presque un quatrième véhicule ou " Nahayana ", un nouveau véhicule qui va au fond adapter le bouddhisme à la culture occidentale. Les européens sont un petit peu plus réticents. Ils pensent qu’il faut sauvegarder les traditions culturelles du Bouddhisme, sans trop le modifier.

Mais incontestablement le Bouddhisme est en train de s’acclimater à la civilisation occidentale et il en ressortira probablement modifié.

VB En conclusion , on peut remarquer que quelles que que soient les formes du Bouddhisme, il y a trois grandes formes du bouddhisme qui rassemblent, ce sont les images du Bouddha ?

Odon Vallet - Oui, en Asie, il y a des millions d’images du Bouddha qui sont omniprésentes mais qui n’existaient pas dans le bouddhisme primitif. Il y a également cet immense besoin de compassion, de " karuna ", un peu comme la charité chrétienne, et puis enfin, la non-nuisance, cette non-violence qui est un trait d’union à toutes les formes de Bouddhisme et qui au fond dit : "que l’on soit animal, humain, végétal, tout être vivant a droit au respect".

 

 

© Union Bouddhiste de France 2000