La notion de mérite

Invité : Odon Vallet

Transcription de l'émission Voix Bouddhistes
diffusée le 4 Février 2001

L'une des premières actions que tout pratiquant bouddhiste apprend à développer est la générosité car la générosité engendre des mérites. Il faut savoir que cette notion de mérite est très importante dans le bouddhisme. Globalement on peut dire que les mérites sont des actes bénéfiques, positifs, il permet au disciple d'édifier les fondations nécessaires indispensables qui l'aide à progresser sur la voie tant du point de vue moral que spirituel. Cette notion a évolué au cours des siècles. Elle revêt des expressions différentes selon qu'il s'agit du théravada, du mahayana ou du vajrayana.

Invité : Odon Vallet - Docteur en Droit et en Sciences des Religions - écrivain et enseignant à la Sorbonne.

VB - Avant l'arrivée du bouddhisme en Inde, que recouvrait la notion de mérite à ce moment là, notamment dans la religion védique et brahmanique ?

Odon Vallet - Avant l'arrivée du bouddhisme en Inde, il y avait la religion védique. Les védas du voir et du savoir. On y faisait des sacrifices, probablement à l'origine, des sacrifices humains, ensuite des sacrifices animaux. Puis sont venues les prières au lieu des supplications, des prières de demandes. C'est très important parce que le bouddhisme va supprimer les sacrifices animaux mais également les prières de demandes car dans le bouddhisme il n'existe pas de prières de demandes ou de supplications au Bouddha.

VB - Rappelons que le Bouddha n'est pas un dieu.

Odon Vallet - Il n'est pas un dieu, il est un exemple à suivre, pas un dieu à adorer, pas un saint à supplier.

VB - D'une manière générale, s'il y a des rituels d'offrandes pour acquérir les mérites, c'est pour se purifier, pour s'améliorer ?

Odon Vallet - C'est pour essayer de se purifier, de s'améliorer, mais c'est aussi pour essayer d'entrer sur le chemin, le "noble octuple sentier", un chemin de progression spirituelle et il faut s'entraîner à cela. Il faut donc acquérir des mérites par des actes bienfaisants qui vont progressivement tant que le plan moral que spirituel vous aider à vous libérer de vos attachements, de vos dépendances aux plaisirs.

VB - Parlons un peu du brahmanisme puisque c'est dans ce contexte que le bouddha est né. Le brahmanisme introduit des notions différentes au plan du mérite, puisqu'il y a la notion de karma (causalité) et introduction de la notion de samsara (cycle des naissances et des morts).

Odon Vallet - Dans le brahmanisme qui est du védisme tardif et qui donne une grande importance aux prêtres, aux brahmanes, il y a effectivement déjà une notion de karma, d'actes bons ou mauvais. Mais ces actes sont des actes sociaux plutôt que moraux. C'est-à-dire qu'il ne faut pas déroger de son rang, sortir de sa condition. Il faut rester dans sa caste et si on fait bien cela, on aura une bonne renaissance, c'est-à-dire que dans la ronde des existences, dans le samsara, il y aura une renaissance plus élevée. Inversement si on est expulsé de sa caste, si on a un mauvais comportement, on sera rabaissé à un rang plus bas. Le Bouddha va modifier cela, en quittant le domaine social pour le domaine moral. Quel que soit sa caste, son rang social, peu importe, la morale est la même pour tous. Désormais il faut faire le bien, éviter le mal. Que l'on soit paria, au bas de l'échelle sociale ou tout en haut, cela n'a aucune importance.

VB - Il y a une égalité des êtres qui n'existait pas auparavant.

Odon Vallet - Tout à fait, c'est l'égalité sociale. On peut dire que c'est la vertu de tous les hommes. Le plus humble qui soit, possède autant de vertus qu'un roi.

VB - Dans le théravada, que recouvre la notion de mérite. Il y a les mérites des moines et ceux des laïcs. Est-ce différent ?

Odon Vallet - Oui, dans le théravada, la doctrine des anciens ou petit véhicule, surtout pratiqué actuellement en Indochine, il y a une notion de mérite très importante : le mérite des moines. Les moines ont une vie d'enseignement, une vie de méditation qui leur apporte beaucoup de mérite car ils progressent plus vite sur ce cheminement spirituel et donc ils accèdent également plus vite à des meilleures renaissances… et dès cette vie présente à une meilleure sérénité. Le problème c'est que tout le monde n'est pas moine. C'est un cheminement très personnel car le karma dans le bouddhisme, ne l'oublions pas, est d'abord individuel. Nous sommes chacun d'entre nous responsables de nos propres actes. Personne ne pourra supprimer les fautes, les mauvaises actions que nous avons commises. Je crois que le bouddhisme c'est d'abord une école de responsabilité. Il n'y a pas d'assurance contre le mal.

VB - Il est bon de préciser que la relation moines - laïcs, monastères - société, est très importante dans le théravada et que tous les mérites obtenus par les laïcs dépendent en fait de cette relation qu'ils ont avec les moines.

Odon Vallet - Effectivement, dans le théravada, la relation moine - laïc est essentielle. Par exemple en Thailande, la ville de Shan Mai, qui est aussi grande que la ville de Dijon, a 20000 moines et 400 monastères. Il y a une symbiose très grande entre la communauté des moines et la communauté des laïcs. Il y a des échanges continus entre les deux communautés, et les laïcs en faisant des dons aux moines, des dons de nourriture, d'argent, etc… vont acquérir des mérites. Il n'y aura pas un transfert des mérites des moines sur les laïcs mais une possibilité pour les laïcs de gagner des mérites grâce aux dons qu'ils ont fait. Ainsi, dans les monastères, les moines vont pouvoir travailler pour le bien de la communauté. Les laïcs vont remercier les moines de leur permettre de leur faire ces dons.

VB - Dans le mahayana, il y a un double système car il y a l'introduction de la notion du bodhisattva qui agit pour l'ensemble de tous les êtres vivants, de tous les êtres sensibles mais également l'action des laïcs ou des moines.

Odon Vallet - Imaginons une haute montagne, le mont Everest dans l'Himalaya par exemple. Si l'on est dans le théravada, petit véhicule, le modèle c'est le saint, c'est l' araht. Il va se mettre en haut de la montagne, il est déjà au sommet des mérites et il va dire au laïc de grimper cette montagne par un chemin tortueux, difficile. Le bodhisattva qui est un être sur le chemin de l'éveil, va prendre en charge le laïc. Tout comme Jésus prend en charge le péché du monde, le bodhisattva prend en charge le mauvais karma du laïc. Et comme un guide qui est relié par une corde à l'alpiniste et qui va ainsi l'aider à progresser, le bodhisattva va aider le laïc à progresser. Il va retarder sa propre progression pour aider celle du laïc.

VB - Dans le mahayana, y a-t-il des manières spécifiques pour obtenir des mérites, comme certains rituels, certaines pratiques ?

Odon Vallet - Oui, dans le mahayana tout comme dans le théravada, il y a des mérites sous forme de dons, de méditations, de prières, également sous forme de concentration et de pélerinages. Notamment dans le bouddhisme chinois on fait souvent des pélerinages aux montagnes sacrées. Dans certaines formes du mahayana, avec le Bouddha Amitabha, le bouddha de la lumière infinie, il y a l'énonciation de très nombreuses fois du nom d'Amitabha et en ce sens c'est déjà acquérir des mérites. C'est la foi qui sauve…et notre croyance et confiance dans le Bouddha Amitabha, c'est déjà acquérir des mérites en vue du nirvana. Les bodhisattvas sont à l'égard des croyants, un peu comme les parents pour les enfants. Ils ne donnent pas tout ce que demandent les enfants, ils donnent ce qui est nécessaire à son bien, à son évolution spirituelle. Ils n'exaucent pas tous les vœux mais seulement ceux qui permettent de progresser.

VB - Dans le varjrayana, la relation du maître à disciple est déterminante par rapports aux mérites, et l'expérience du maître va compter pour obtenir des mérites.

Odon Vallet - Le maître c'est le lama. Celui qui se tient en haut, celui qui a de l'ascendant. Un peu comme un ascendant par rapport à ses enfants. Celui qui a l'expérience de cette évolution spirituelle, par ses longues retraites (de trois ans), par ses études, par la méditation et qui va donc guider, un peu comme un bodhisattva d'ailleurs, le laïc, le débutant, sur cette voie de progression spirituelle. Le lama est considéré comme une incarnation du bouddha, du dharma (de la loi) et même du sangha (la communauté des moines). Il est déjà une réalisation de l'idéal bouddhique ou du moins un début de réalisation. Et il va initier celui qui se rend à ses enseignements ou cette voie. C'est donc une voie très pédagogique.

VB - Le transfert peut se réaliser mais il faut que le disciple soit prêt et travaille pour recevoir tout cela ?

Odon Vallet - Il faut également choisir le bon lama si je puis m'exprimer ainsi, car c'est une voie où il faut avoir une grande confiance dans le maître. Il faut que cette confiance soit bien placée. La responsabilité du lama dans ce domaine-là, est extrême et le vajrayana est probablement un véhicule de petit groupe.Ce n'est pas un véhicule de masse. C'est un véhicule d'une pédagogie, d'initiation.

VB - En conclusion, cette notion de mérite est très importante et il faut tout faire pour en obtenir mais ceux obtenus peuvent également être détruit très rapidement ?

Odon Vallet - Attention, ils peuvent être détruits mais pas trop rapidement parce que le démérite c'est considéré comme une faute volontaire, c'est-à-dire qu'il n'y a de démérite, que s'il y a une intention coupable. La faute involontaire n'est pas vraiment une faute. Sur ce plan-là, le bouddhisme est certainement plus indulgent que certaines autres religions. Il n'y a pas de péché inconscient dans le bouddhisme.

VB - Une autre notion , il ne faut pas avoir d'attachement, de saisie, par rapport à ce concept de mérite puisque le but est d'être dans la non-saisie.

Odon Vallet - Oui, il ne faut pas avoir d'adductions comme dit la médecine psychosomatique… mais il y a beaucoup de mérite à chercher du bien-être.

© Union Bouddhiste de France 2000