Émission diffusée le 1er juin 2008

 

"Sagesses Bouddhistes" du 1er juin 2008

L’art du kôan zen

Invité : Taïkan Jyoji

Extraits de l’émission :

Sandrine Colombo : Cette émission est consacrée aux kôans, courts échanges entre maître et disciple, petits textes extrêmement déconcertants, difficiles à définir d’ailleurs, une transmission d’origine chinoise qui mène à dépasser le raisonnement intellectuel. Derrière l’absurdité apparente de ces petits dialogues existe un sens qui sert à mener vers l’Eveil, mais aussi à transformer sa vie au quotidien. Depuis neuf siècles, les kôans cherchent à provoquer une modification dans l’attitude mentale de ceux qui les pratiquent.

Pour en savoir plus sur ces petits textes, nous avons invité Taïkan Jyoji, maître dans la tradition zen rinzaï. Il enseigne dans le centre qu’il a fondé en Ardèche, la Falaise Verte et a écrit sur l’art des kôans. Qu’est ce qu’un kôan ?

Taïkan Jyoji : C’est une question qui apparaît d’une manière peut-être absurde, mais qui ne l’est pas vraiment, qui contient un sens profond et qu’il faut découvrir.

S.C. : D’où viennent-ils et qui les a écrits ?

T.J. : Il y a deux recueils de kôans importants. Le premier contient une centaine de kôans, le deuxième quarante neuf et lorsque qu’un disciple de l’école rinzaï rentre dans un monastère, rapidement, le maître lui donne un premier kôan sur lequel méditer. Méditer, cela n’est pas dans le sens réfléchir à un thème, mais c’est d’arriver à trouver une réponse qui sorte du rationnel et de la logique. Un peu comme si on devait plutôt faire appel à son cerveau droit et non à son cerveau gauche. Il existe mille sept cent kôans répertoriés, mais chaque moment de la vie peut être un kôan en soi. Une des dernières paroles du Bouddha avant de mourir a été :

« Faire en sorte que les êtres humains arrivent à la libération. » Pour cela, on a besoin d’un outil. Il en existe de nombreux. Le kôan fait partie des outils qui permettent d’arriver à la libération.

S.C. : Est-ce qu’ils sont propres à l’école rinzaï ?

T.J. : Absolument. Cela ne veut pas dire que dans l’école sôtô, on ne se penche pas sur les kôans. Mais la manière de les pratiquer est tout à fait unique dans l’école rinzaï du zen. Les monastères rinzaï au Japon – et j’imagine, en Chine, cela doit être la même chose, mais on n’a plus beaucoup de traces – sont conçus pour qu’on puisse se consacrer globalement à la pratique du kôan, mais malgré le fait que l’organisation des monastères est conçue pour s’y adonner complètement, en fait on n’y arrive pas, ou on y arrive par intermittence, par moments seulement. Et pour un laïc, c’est encore plus difficile. Lorsque quelqu’un est engagé dans une vie professionnelle, sociale, familiale, comment, en plus, se consacrer à la pratique du kôan ? C’est très difficile. C’est la raison pour laquelle le kôan n’est pas forcément recommandé pour tout le monde.

S.C. : Vous-même par exemple, vous enseignez le kôan ?

T.J. : Cela dépend des cas. C’est un peu au cas par cas.

S.C. : On va très vite donner un exemple pour savoir à quoi cela ressemble. Je vais lire le chien de Zaozu : Un bonze demande au maître Zaozu : « Un chien a-t-il la nature de Bouddha ? » Zaozu répondit : « Wu » (= vide)

T.J. : Alors, quel est le sens de ce Wu ? Est-ce que vous avez une idée, vous ?

S.C. : C’est quelque chose qui effectivement marque un arrêt dans le début de réflexion qu’on pourrait avoir pour donner une réponse.. ?

T.J. : Voilà et peut-être qu’il faut arriver à se couper de cette réflexion intellectuelle. Il existe d’autres kôans comme la bannière qui est en train de flotter au vent : Deux bonzes sont devant l’entrée du monastère où se trouve cette bannière. L’un dit :

« Regarde cette bannière comme elle flotte. » Et l’autre répond :

« Mais ce n’est pas la bannière qui flotte, c’est le vent. » Et ils commencent à discuter pour savoir qui a raison. Et le maître, qui n’était pas très loin, entend ces deux bonzes converser et il leur dit :

« Ce n’est pas le vent, ce n’est pas la bannière, c’est votre esprit qui flotte. »

Donc, arriver à ce qu’on n’ait plus de pensée : c’est ceci, c’est cela. Le kôan est passé maître pour arriver à faire cette coupure. Faire en sorte que simplement il y ait une bannière qui flotte et c’est tout.

S.C. : Il ne faut pas chercher d’explication rationnelle, conventionnelle ?

T.J. : Voilà. Mais arriver à simplement supprimer l’explication ne se fait pas en un tour de main. On dit que Chao chu a mis six ans avant de trouver la réponse au kôan que son maître lui a posé : « Le chien a-t-il la nature du Bouddha ». Alors le chien, il ne faut pas trop s’en occuper. Il s’agit de soi-même. Est-ce que moi-même, est ce que vous-même, vous avez la nature de Bouddha ? Cela ne suffit pas de dire oui. On dit que tout le monde a la nature de Bouddha. Cela ne suffit pas de le savoir. Encore faut-il le réaliser. Il y a des sous-kôans, des kôans tests autour de ce premier kôan, posé en général au disciple entrant dans un monastère.

L’un d’entre eux est le suivant :

« Au fond de la mer, il y a un trésor. Comment le ramener à la surface sans se mouiller ? »

Le kôan met l’accent sur le trésor qu’il y a à l’intérieur de nous-mêmes. Et ce trésor, il faut l’actualiser, le rendre vivant. Il faut faire en sorte qu’il brille. C’est un peu le but des kôans. C’est un outil qui permet de réaliser sa véritable nature.

S.C. : Mais comment le pratique-t-on, cet outil ? Est-ce que, chaque jour, on essaye d’en mémoriser un, d’en lire un ?

T.J. : Cela peut aller de quelques mois à quelques années, pour résoudre un kôan dans le zen ou quelques jours. En général, on n’en fait pas un thème de réflexion. C’est en approfondissant sa méditation qu’une réponse se formule, à l’intérieur de soi. Et là, on va la transmettre au maître, qui l’accepte ou la refuse. S’il la refuse, c’est que c’était une réponse qui n’était pas adéquate, pas correcte, qui manquait de profondeur. Alors on retourne sur son coussin de méditation et on se remet au travail pour approfondir encore plus sa méditation. On voit souvent des personnes qui réfléchissent pour donner une réponse intellectuelle au kôan, mais on n’arrive pas vraiment à une réponse zen.

Prenons un exemple : si je vous pose la question : « Est-ce que vous pouvez définir le phénomène de la soif ?

La manière zen de répondre au phénomène de la soif, c’est de prendre un verre d’eau, de le boire et d’avoir un contentement du fait qu’on a étanché sa soif.

S.C. : Est-ce que les kôans sont arrêtés à une époque donnée ? Ils sont nés, il y a dix ou douze siècles. Est ce qu’ils continuent à exister ? Vous disiez tout à l’heure qu’on pouvait en trouver dans la vie quotidienne. Est-ce que cela veut dire qu’il y a une fabrication de kôans par les maîtres ?

T.J. : Aujourd’hui, les kôans ont été systématisés et on s’en tient là. Bien sûr, on pourrait innover et créer de nouveaux kôans. Mais avec les mille sept cents kôans qui existent, il y a de quoi faire et ils balayent tous les secteurs de la vie. Il faudrait être un maître hors classe pour se permettre de créer de nouveaux kôans

S.C. : Est-ce qu’ici, en Occident, on peut étudier ou pratiquer les kôans ?

T.J. : Bien sûr la lecture du kôan est toujours possible. Il existe des ouvrages sur les kôans zen, mais un maître avec qui pratiquer le kôan … Comme j’aime bien le dire pour plaisanter, il y a deux grands maîtres de zen, l’autre est mort. Pour pratiquer un kôan avec un maître, il faut être un moine ordonné et pratiquer à plein temps dans un temple, un centre ou un monastère. Sinon, cela revient à mettre une bouilloire à côté d’un réchaud pour avoir de l’eau chaude, on n’aura toujours que de l’eau tiède.

S.C. : Pour vous-même, les kôans gardent une part d’énigme ?

T.J. : Toujours. Il y a une réponse traditionnelle au kôan. Lorsqu’on va donner sa réponse, à quelques virgules près, on n’est pas exactement dans les traditions des réponses des kôans, mais le maître sent bien si on a trouvé la réponse. A ce moment là, il donne la réponse traditionnelle et immédiatement, un nouveau kôan pour enchaîner.

S.C. : Je vous remercie Taïkan Jyoji, d’avoir répondu à ces questions difficiles sur les kôans.


Livres présentés lors de cette émission :

L’Art du koan zen

Taïkan Jyoji

Editions : Editions Albin Michel

ISBN : 2-226-12622-8

Quel était votre visage avant la naissance de vos parents ? Déconcertante, énigmatique, cette question fait partie des 1700 paradoxes ou koans qui constituent la base du zen Rinzai. Instituée sous la dynastie chinoise des Song, la méditation des koans fut mise en valeur dans l’enseignement du ch’an pour apprendre aux étudiants à penser en dehors des schémas conceptuels.

Fondateur du centre de la Falaise Verte en Ardèche où il dispense un enseignement dans la droite lignée du zen Rinzai, le maître Taikan Jyoji nous donne ici quelques variations et réflexions autour de koans célèbres et sur la pratique de la méditation assise sans laquelle ils seraient lettres mortes.

 

Zen, au fil des jours

Taïkan Jyoji

Editions : Le Courrier du livre Editions

ISBN : 2 7029 05625

Une autre façon de confier ses réflexions, expériences et sensations inspirées de la pratique du zen.

 

Le Kôan zen

Toshihiko Izutsu

Editions : Fayard Editions

ISBN : 2 213 006180

Le kôan zen et les mondô, ces véritables duels de la parole entre un maître zen et un disciple, sont réputés impénétrables. Mais derrière leur absurdité apparente, il y a un sens pour celui qui accepte de reconnaître la structure paradoxale de la réalité propre au bouddhisme zen. Par quelles voies et par quelle conversion du regard ? Le professeur Izutsu l’explique dans ces conférences conçues pour un public occidental où il donne les grandes clés nous permettant d’appréhender les principes d’une philosophie millénaire, sa vision du monde qui repose sur une expérience énigmatique de l’illumination, et son enseignement. « Si vous voulez ressembler aux anciens maîtres, ne regardez pas au-dehors. Cessez d’être en quête d’objets extérieurs. Ne vous engagez pas dans une grave erreur en observant frénétiquement ce qui vous entoure. Regardez simplement en vous-mêmes ! »

 

Informations complémentaires

Présentation : Sandrine Colombo

Réalisateur : Claude Darmon


- Centre De La Falaise Verte " Shobo-Ji "

La Riaille - 07800 St Laurent-du-Pape

04 75 85 10 39

e mail : falaise.verte@wanadoo.fr

Web : www.falaiseverte.org


Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.