Émission diffusée le 20 janvier 2008

 

"Sagesses Bouddhistes" du 20 janvier 2008

Tarab Tulku Rimpoche 1/2

Invitée : Lene Handberg

Extraits de l’émission :

Aurélie Godefroy : Les grands maîtres tibétains ont toujours eu une existence exceptionnelle, souvent inspirante pour tous ceux qui souhaitent que ces enseignements de la voie bouddhiste les aident à mieux vivre au quotidien. Forts de ce constat, nous avons souhaité consacrer deux émissions à l’un d’entre eux, qui nous a quitté il y a tout juste trois ans. Tarab Tulku, puisque c’est de lui dont il s’agit, appartient à la tradition Gelugpa. Ce lama tibétain, onzième incarnation dans la lignée des Tarab Tulkus, était à la fois docteur en philosophie et en psychologie bouddhiste. Nous verrons plus en détail la semaine prochaine, son enseignement, mais pour cette première émission, nous partons à la découverte de cette personnalité et de son parcours hors du commun. Lene Handberg, sa plus proche disciple, est avec nous aujourd’hui, pour en parler.

Lene Handberg, bonjour. Vous avez été une très proche collaboratrice de Tarab Rimpoché. Vous avez participé aussi à l’élaboration du programme de développement personnel « Unité dans la dualité », qui l’a rendu très célèbre et il vous a demandé, à sa mort, de continuer à diffuser cet enseignement, en Inde et en Occident. Mais il est difficile de commencer à vouloir parler de l’existence de Tarab Rimpoché, sans évoquer les premiers signes qui se manifestent dès sa naissance, des signes d’ailleurs assez étranges. Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?

Lene Handberg : Oui, c’était vraiment des signes très spéciaux. Tarab Rimpoché me disait que, lorsqu’il est né - c’était à l’est de Lhassa, dans une région très froide du Tibet – les pommiers ont commencé à fleurir, alors qu’on était en plein hiver. C’était un des premiers signes les plus évidents. Et puis également, l’eau est devenue blanche, telle que du lait. Ce qui était aussi un signe très réputé. Egalement, à cette époque de l’année où il n’y a que de la neige, curieusement, la pluie a commencé à tomber, avec des signes d’arcs en ciel.

A.G. : Sa mère, qui avait peur de perdre son enfant, car elle avait déjà décelé chez lui des signes hors du commun - par exemple, il récitait des mantras, lorsqu’il était bébé – lui mettait un foulard sur la bouche, d’après ce que j’ai pu lire et elle avait décidé, à un moment donné, de dissimuler tous ces signes pour le garder avec elle. Pourtant les moines ont quand même reconnu en lui la réincarnation du Tarab Tulku. Comment cela s’est-il passé ? Comment ont-ils détecté que, justement, il en était la réincarnation ?

Lene Handberg : Il faut que vous sachiez qu’au Tibet, les moines ont développé une approche très particulière de cette reconnaissance de réincarnation. Dès qu’un Tulku meurt, ils recherchent une personne particulière, spéciale, qui peut justement faire des divinations pour retrouver le prochain maître du monastère. Dans le cas de Tarab Tulku Rimpoché, ils sont allés voir un maître qui faisait des divinations par le miroir et ils ont pu voir sur le miroir quelque chose d’écrit. Là, il y avait le nom de sa mère, en même temps que le nom d’un rocher particulier, qui était le Rocher du Tigre. Ensuite, avec d’autres divinations, ils ont pu découvrir que ce lieu se trouvait dans une région proche de Lhassa où se trouvait un pont, du côté est de Lhassa. C’est ainsi qu’ils sont arrivés dans la région où Tarab Rimpoché était né. Ils ont commencé à demander aux alentours, aux voisins, aux habitants si des signes particuliers s’étaient manifestés dans la région et à quelle époque. A ce moment, sa mère ne pouvait plus faire semblant, parce que les voisins, eux, savaient et ont tout raconté.C’est de cette façon qu’ils sont arrivés jusqu’à la maison. La deuxième étape est la vérification. Ils rendent visite à l’enfant. Ils voient comment l’enfant réagit et réagit à leur visite et ils étudient également son énergie, son attitude, son comportement. Ils repartent comme s’il n’y avait rien de spécial et ils reviennent quelque temps plus tard afin de procéder à toutes sortes de tests. Par exemple, Tarab Rimpoché devait choisir des objets qui appartenaient au précédent Tulku Rimpoché, et de cette façon, ils ont décidé qu’il s’agissait bien de la nouvelle incarnation de Tulku Rimpoché.

A.G. : Il a été intronisé à l’âge de deux ans, ce qui est très jeune et il est parti dans un monastère, avec sa mère et sa sœur. Ce fut une très belle période dans sa vie, je crois. Il en a gardé longtemps un très beau souvenir. Se rendant compte de sa précocité, ses professeurs ont décidé de l’envoyer à Lhassa, pour qu’il suive des études plus approfondies. Il avait tout juste six ans. Et c’est vrai qu’on imagine plus un enfant de six ans en train de jouer, en train de s’amuser que d’apprendre des textes tibétains, par exemple ? Comme a-t-il vécu cette rupture ? Cela n’a pas du être facile ?

Lene Handberg : Non, il aimait beaucoup effectivement se trouver dans la région du Gompo, où se trouvait son monastère. Déjà, parce que c’est une région subtropicale du Tibet, où il y a beaucoup d’arbres, des fruitiers, et un climat très agréable, très clément. Et puis, les premières années, il a pu se trouver là avec sa mère et sa sœur qui l’emmenaient dans les champs, qui jouaient avec lui. Il adorait être dans la nature. Plus tard, il a eu un planning très difficile, très tendu et il n’avait plus aucun moment qui lui était réservé pour le jeu et plus personne ne l’emmenait se promener. Dès qu’il le demandait, on lui répondait que c‘était très difficile, parce que cela impliquait en fait toutes sortes d’organisations, du fait qu’il était un lama. Dans cette période, il lui était donc très difficile de sortir du monastère, avant qu’il ne le quitte enfin pour se rendre à Lhassa.

A.G. : Il décide de choisir lui-même son professeur. Comment l’a t-il choisi ? Comment cela s’est-il passé ?

Lene Handberg : C’est le Ladrang (collège monastique) de son monastère qui avait décidé qui devait être son maître. Il avait donc déjà son maître préposé… et ce n’est pas qu’il n’en était pas satisfait mais il a décidé de choisir en parallèle un autre maître.

A.G. : Il faut préciser quand même que ce maître était très spécialisé dans le yoga du rêve, qui est quelque chose de très important dans le bouddhisme tibétain, et qu’il avait lui-même décelé certaines aptitudes chez Tarab Tulku pour pratiquer le yoga du rêve. Donc, sur ce plan là, ils s’entendaient tous les deux très bien. D’ailleurs, Tarab Tulku pratiquera le yoga du rêve pendant très longtemps. C’est ce qui va l’aider pour ses recherches plus tard. Il a maintenant treize ans et Tarab Tulku entre dans l’adolescence. Il commence à enseigner et il obtient à 24 ans le diplôme le plus élevé. Mais en 1959, c’est l’invasion de la Chine, il doit fuir son pays, le Tibet, comme beaucoup de maîtres tibétains. Comment cela s’est-il passé ?

Lene Handberg : Oui, en 1959, juste après que Sa Sainteté le Dalaï-Lama soit parti, Tarab Rimpoché a du fuir également et très rapidement. Du fait qu’il était un lama, il était responsable de tout un groupe et de nombreuses personnes lui demandaient conseil, lui demandaient par où partir et quel chemin prendre. En fait Tarab Rimpoché n’avait jamais voyagé. Il ne connaissait pas la route pour aller au Népal ou au Bhoutan. Il a suivi sa propre intuition et il a eu beaucoup de chance, ou peut-être on peut dire qu’il avait des capacités très spéciales à utiliser son intuition, parce que, lorsqu’il a traversé les montagnes, il se trouve que le groupe qui le précédait aussi bien que le groupe qui le suivait, ont été capturés par les chinois. Il a vraiment eu la chance de choisir le bon chemin, au bon moment… à chaque fois, c’étaient des petits chemins escarpés, très dangereux, mais qui leur ont permis de fuir.

A.G. : Il arrive donc en Inde dans un camp de réfugiés, où il va rester pendant deux ans. Et à un moment donné, il accepte enfin l’invitation du Prince du Danemark où il se rend. C’est là qu’il va étudier et qu’il va élaborer ce qui va le rendre célèbre : son programme d’unité dans la dualité. On va y revenir plus longuement la semaine prochaine, mais est ce que vous pourriez déjà nous donner quelques pistes pour qu’on essaye de comprendre ce que c’était ?

Lene Handberg : Ce programme d’unité dans la dualité qu’il a inventé, pourrait-on dire, mais en même temps il n’aimerait pas que je dise qu’il l’a inventé, parce que tout ce qu’il présente était déjà présent, était déjà là. C’est simplement un matériel qu’il a rendu explicite du fait qu’il a justement étudié la culture moderne. Il est vrai que depuis sa jeunesse, il cherchait vraiment à comprendre les choses, il essayait de voir, de façon sous jacente, ce qui sous tendait la pratique et la compréhension bouddhistes en Occident, et il a donc souhaité y revenir par la suite.

A.G. : Ce programme « Unité dans la dualité » lui a permis de rencontrer aussi le Dalaï Lama, puisqu’il a organisé à Munich en 2002 une grande conférence interdisciplinaire, rencontre très belle et très forte. Vous étiez aussi aux côtés de Tarab Tulku Rimpoché, lorsque celui-ci est décédé en septembre 2004. J’aimerais que vous racontiez un peu, si vous le pouvez, ses derniers instants, qui doivent être très spéciaux, comme au moment de départ de chaque grand maître tibétain. Comment avez-vous ressenti ce départ ?

Lene Handberg : Oui, le départ de Tarab Rimpoché a été quelque chose de très spécial. Lorsque l’on est proche d’une personne qui est en train de mourir, il y a quelque chose de très triste. Dès qu’il a été certain qu’il allait mourir, à ce moment-là, je ne pouvais pas vraiment faire face à cette nouvelle. Je ne pouvais pas imaginer qu’il puisse mourir avant moi. Les choses empiraient au fur et à mesure et c’est lorsque l’on s’est trouvé effectivement à l’hôpital, que j’ai du lui dire : « Maintenant, les médecins disent que tu vas perdre ta conscience, très bientôt », aussi il a demandé à ce qu’on l’aide à se mettre en position assise, en position de méditation, qui est la façon traditionnelle pour un maître tibétain de mourir. Je savais déjà que Tarab Rimpoché n’éprouvait aucune tristesse par rapport à la mort et que pour lui, c’était vraiment une grande opportunité et qu’il voulait utiliser au maximum, de façon à pénétrer profondément dans un état de très profonde méditation, qui est cette méditation très spéciale à laquelle les yogis tibétains s’entraînent de façon à rester conscients pendant tout le processus de mort. Je savais que Tarab Rimpoché souhaitait faire ainsi. Mais malgré tout, du fait que j’ai été élevée en Occident, et malgré tous les enseignements que j’ai pu recevoir, il y avait quand même une réticence et je me disais : "mon maître va me quitter" et évidemment j’en ai ressenti une grande émotion à un moment donné. Mais j’ai pu rester dans l’énergie très forte de Rimpoché jusqu’au moment où il a rendu son dernier souffle. A ce moment-là, cela a été difficile, parce que je lui tenais la main et j’ai du laisser glisser ma main, enlever ma main, juste au moment où il a arrêté de respirer. Cela a été un moment difficile pour moi. En même temps je savais, par tous ses enseignements, que c’était également une opportunité qui m’était donnée, de joindre cette énergie dans laquelle il était, alors qu’il pénétrait dans cette méditation profonde. Son énergie est effectivement devenue de plus en plus profonde et de plus en plus radieuse… c’est à ce moment précis que vous pouvez réaliser que la mort n’est pas la mort… mais que, peut-être, la mort est encore plus vivante que le moment qui la précède et vraiment avec un ressenti extrêmement fort.

A.G. : Et c’est aussi à ce moment-là que Tarab Rimpoché vous a demandé de prendre sa succession. C’est ce que nous verrons dans l’émission de la semaine prochaine.

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.


Livres présentés lors de cette émission :

Pour une Psychologie de l’Eveil

John Welwood

Editions : Table Ronde Editions de la

ISBN : 2-7103-2600-0

Un certain nombre de psychologues et de thérapeutes estiment que la fine fleur de la psychologie est l’équivalent de la quête métaphysique. Les partisans de la spiritualité affirment au contraire que celle-ci est d’un tout autre ordre. Faut-il renvoyer définitivement dos à dos les « psy » et les « spi », les uns s’intéressant à l’amélioration du moi alors que les autres visent à l’effacement de celui-ci.

 

Méditation et psychothérapie

Editions : Editions Albin Michel

ISBN : 2226116249

Ce recueil, au fil duquel interviennent psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et spécialistes de la méditation, explore les champs ouverts par une approche globale et intégrative de l’homme, qui vise à le libérer de lui-même. La notion de santé apparaît ainsi indissociable d’une relation intérieure, d’une plénitude vécue dont le thérapeute est le vecteur et l’artisan.

 

La Fin de la souffrance

Pankaj Mishra

Editions : Seuil Editions du

ISBN : 2757802526

Mêlant itinéraire personnel, récit de voyage, biographie et histoire des idées, l’auteur nous propose, en écho à Gautama Siddharta, dans l’Inde tourmentée du VIème siècle avant JC, une formidable plongée historique, philosophique et spirituelle au sein des turbulences et des aspirations du monde d’aujourd’hui.

 

Informations complémentaires

Présentation : Aurélie Godefroy

Réalisateur : Claude Darmon