Voix Bouddhiste du 21 Janvier 2001

Dialogue avec l’Islam : les pèlerinages

Invités : Lama Sherab et Ghaleb Ben Cheikh

publié le dimanche 21 janvier 2001, par MSB

Lama Sherab est le supérieur de la Congrégation Dashang Kagyu Ling (Temple des Mille Bouddhas). Ghaleb Ben Cheikh est physicien et vice-président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix (WCRP).

Au cours de l’émission, ils situent l’importance des pèlerinages dans leurs traditions respectives, avec principalement le pèlerinage à la Mecque, cinquième des Piliers de l’Islam, et le pèlerinage à Bodhgaya, lieu d’éveil du Bouddha.

En complément de l’émission, dans l’interview exclusive de Lama Sherab et Ghaleb Ben Cheikh réalisée pour le site de l’UBF, les deux invités de Voix Bouddhistes de cette semaine approfondissent le dialogue entamé la semaine dernière avec le Docteur Dalil Boubakeur et Dominique Avron.

Ces deux émissions ont illustré comment Islam et Bouddhisme se rencontrent au niveau de la pratique, en prenant l’exemple successivement du jeûne et des pèlerinages. Mais par delà la forme, cette rencontre entre traditions se prolonge au cœur même de l’expérience des pratiquants, peut-être d’autant plus facilement que ces traditions sont éloignées sur le plan culturel.

Comme le rappelle Lama Sherab, c’est avec le Soufisme, connu des occidentaux comme la mystique de l’Islam, que cette rencontre se fait le plus souvent. Occasion pour Ghaleb Ben Cheikh de rappeler que le Soufisme constitue le coeur même de l’Islam, alors qu’il est souvent perçu comme s’en situant à la périphérie.


Interview de Lama Sherab et Ghaleb Ben Cheikh

Pèlerinages et accumulation de mérite

Voix bouddhistes - Lama Sherab, on distingue traditionnellement dans le Bouddhisme l’accumulation de mérite et l’accumulation de sagesse. Peut-on dire que les pèlerinages sont plus particulièrement liés à l’accumulation de mérite ?

Lama Sherab - Oui, comme tout ce qui est fait avec le corps : les prosternations, les pèlerinages, la participation à la construction des temples... Tout ce qui est offert avec le corps. Alors que l’accumulation de sagesse est davantage liée avec l’esprit, comme la méditation.

Dimension initiatique de la Mecque

Voix bouddhistes - Ghaleb Ben Cheikh, vous avez fait allusion au début de l’émission à la dimension initiatique de la Mecque, difficile à aborder en un temps si court : pouvez-vous malgré tout en dire quelques mots ?

Ghaleb Ben Cheikh - Oui, vous avez tout à fait raison, il faut aborder ce sujet même si c’est d’une manière très brève. Il y a cette idée que la Mecque en tant que ville est un pôle spirituel, notamment le temple cubique de la Kaaba. Et lorsque le pèlerin y va, tout en y allant, il y a une œuvre d’intériorité, d’initiation. C’est comme si on allait à l’origine à la fois du monde et de la condition humaine.

Voix bouddhistes - Dans ce cas là, y a-t-il une dimension atemporelle ?

Ghaleb Ben Cheikh - C’est anhistorique, atemporel, ou méta historique.

Peut-être davantage de ponts entre Bouddhisme et Islam qu’entre la Chrétienté et l’Islam

Voix bouddhistes - Vous avez fait également allusion à l’Islam un et multiple. L’Islam et le Bouddhisme peuvent se rencontrer à un niveau de pratique comme dans les pèlerinages. Peuvent-ils également se rencontrer à d’autres niveaux ?

Ghaleb Ben Cheikh - Je ne sais pas de combien de temps je dispose pour répondre à cette question, parce qu’elle est fondamentale !

Pour ma part, je pense que nous avons davantage de ponts entre le Bouddhisme et l’Islam qu’entre la Chrétienté et l’Islam. Parce que nous sommes dépourvus des querelles de type théologique qu’on risque de trouver dans la famille Abrahamique : à propos de Jésus, de son caractère messianique ou pas, des écrits vetero-testamentaires, neo-testamentaires et du Coran.

Je dis cela avec une grande joie. Comme les univers théologiques et spirituels de l’Islam et du Bouddhisme ne sont pas nécessairement les mêmes (dans un cas, nous attestons une transcendance personnelle, dans l’autre pas), c’est l’occasion de pouvoir nous rencontrer par delà ces différences et faire des lieux de médiation de ce qui aurait pu être des obstacles à la compréhension.

Non pas des rencontres parallèles sur certaines pratiques comme le pèlerinage, mais par delà : une éthique commune, qui promeut la dignité humaine, la fraternité universelle : ne pas violer la conscience des individus. Le pire des crimes me semble-t-il serait un crime de lèse-conscience.

Donc ceci nous impose, ou nous inspire en tout cas, le respect. Et la façon dont nos frères en l’humanité vivent une intériorité ou une réalisation spirituelle, nous l’acceptons avec déférence, avec respect et aussi comme un don d’émerveillement et aussi de mystère.

Le Soufisme, coeur de l’Islam

Voix bouddhistes - Dans ce cas là, s’agit-il de l’Islam de manière générale, ne s’agit-il pas davantage du Soufisme ?

Ghaleb Ben Cheikh - Non, c’est l’Islam de manière générale. De nos jours, pour des raisons que nous n’avons pas le temps de développer, c’est comme si nous avions l’Islam d’un côté, et au mieux, à l’orée ou à la lisière, le Soufisme. Pour certains, c’est quasiment une entité à part.

De mon point de vue, mais je peux me tromper, ceci est faux. Parce que le Soufisme, ou la Voix Soufie, c’est la mystique musulmane intériorisée, c’est la "doxa droite", j’ai envie de dire l’orthodoxie. Comprise, mais avec un élan d’amour, tout simplement.

Il n’y a pas l’Islam d’un côté, et au mieux le Soufisme alentour, réservé à ceux qui auraient un degré d’islamité autre. Je respecte tout à fait cette vision, mais de mon point de vue, et selon ce que j’ai cru comprendre, on ne s’autoproclame pas soi-même Soufi. "Les véritables Saints de Dieu sont ceux qui se promènent incognito dans les souks", comme on dit, et Dieu seul sait distinguer celui qui est véritablement dans la voie et dans l’ascension de celui qui dit ou pense simplement l’être.

Voix bouddhistes - Le Soufisme serait donc plutôt le cœur de l’Islam ?

Ghaleb Ben Cheikh - Vous avez très bien compris, ce serait le cœur de l’Islam.

Une nécessaire approche non-sectaire

Voix bouddhistes - Lama Sherab, recevez-vous des représentants des traditions musulmanes au Temple des Mille Bouddhas, à certaines occasions ?

Lama Sherab - Oui bien sûr, je reçois souvent des Soufis. Nous invitons des représentants de toutes les religions. Les portes sont ouvertes au Temple des Mille Bouddhas, pas seulement aux bouddhistes, mais à toutes les religions. Et même à ceux qui n’ont pas de religion ! J’ai des amis musulmans, soufis, prêtres chrétiens, Nyingmapas... Mon père est Nyingmapa et je suis Kagyupa.

Voix bouddhistes - Ici on rejoint peut-être le mouvement Rime. Peut-il s’étendre au-delà des seules traditions bouddhistes tibétaines ?

Lama Sherab - Oui, bien sûr. C’est l’approche non-sectaire. Pourquoi serions-nous seuls à avoir raison ? Chacun peut avoir raison. Il faut le respecter.

Voix bouddhistes - Sans mélanger...

Lama Sherab - Tout à fait, respecter sans mélanger.


Adresses de sites liés à l’émission de la semaine

Site de la Mosquée de Paris http://www.mosquee-de-paris.com/

Les Cinq Piliers de l’Islam http://www.mosquee-de-paris.com/Islam/IslamF.html Congrégation Dashang Kagyu Ling http://www.mille-bouddhas.com

Secrétariat de la Conférence mondiale des religions pour la paix

10, rue du Cloître Notre-Dame, 75004 Paris

Tél. 01 46 33 35 49, Fax 01 46 33 75 42

Site internet du WCRP (World Congress of Religions for Peace)  : http://www.wcrp.org/regions/WCRPFrance.html

 

Informations complémentaires

Interview réalisée par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France