"Voix Bouddhistes" du 23 novembre 2001

Histoire de l’introduction du bouddhisme dans les pays du nord asiatique - Chine, Japon, Tibet

Invité : Odon Vallet

publié le vendredi 23 novembre 2001

Faisant suite à l’émission de la semaine précédente consacrée à l’histoire de la propagation du bouddhisme dans les pays du sud-est de l’Asie où prédomine l’ancien véhicule, l’émission de cette semaine est consacrée à l’histoire de la propagation du bouddhisme dans les pays du nord de l’Asie, où la grand véhicule est majoritaire, avec pour invité Odon Vallet, Docteur en droit et en sciences des religions, écrivain et enseignant à la Sorbonne.

L’article du site de cette semaine est principalement consacré au grand véhicule.


Quelques points de repère sur le Mahayana (*)

L’émission de la semaine précédente était consacrée à la propagation du bouddhisme au sud de l’Asie. Bien que les deux principaux véhicules du bouddhisme aient été concernés par cette propagation, c’est essentiellement l’ancien véhicule, avec l’école Theravada, qui domine aujourd’hui dans ces pays. D’où le rappel sur le site de la semaine dernière de quelques points de repère sur les véhicules du bouddhisme, et plus particulièrement sur l’ancien véhicule.

La propagation du bouddhisme dans les pays du nord de l’Asie, objet de l’émission de cette semaine, a permis l’essor des écoles du Ch’an en Chine et du Zen au Japon ainsi que le développement du Vajrayana ou troisième véhicule au Tibet. L’arrière plan commun en est le Mahayana ou second véhicule de diffusion du bouddhisme, auquel le site de cette semaine est consacré. Apparu au Ier siècle après J.-C. en Inde, le Mahayana y a acquis une position dominante à partir du IXè siècle.

Malgré les controverses entre eux, "les adhérents du Mahayana et du Hinayana pratiquent le même Vinaya, reconnaissent les mêmes cinq catégories de fautes, sont attachés aux mêmes quatre vérités (1) ". C’est sur cette base que se fonde l’unité du bouddhisme, malgré le très grand nombre d’écoles qui se sont développées au sein de ces deux courants.

D’un point de vue historique, il semble que le Mahayana ait pris une position dominante en Inde par rapport au Hinayana à partir du IXè siècle après J.-C., avant de disparaître lui-même d’Inde sous le joug des invasions musulmanes. Les principales écritures du Mahayana sont les soutras de la Prajnaparamita.

Sur le plan des écritures, le Mahayana repose sur un ensemble de soutras rédigés postérieurement à la vie du Bouddha historique, aux premier et deuxième siècles de l’ère chrétienne. Les plus importants d’entre eux sont les soutras de la Prajnaparamita, littéralement "Fait d’aller au-delà de la sagesse", le plus souvent traduit en français par "Sagesse transcendente".

Le Hinayana réfute l’authenticité de ces soutras. Pour le Mahayana cependant, ils ont bien été révélés par le Bouddha Sakyamuni. Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce décalage de plusieurs siècles entre la vie du Bouddha et la révélation de ces soutras. Notamment celle selon laquelle ces textes n’auraient pas été révélés de son vivant parce qu’ils étaient trop difficiles à comprendre à cette époque, mais confiés aux Nagas (2) pour être ultérieurement révélés par Nagarjuna (3). Et celle selon laquelle ils auraient bien été révélés de son vivant mais peu diffusés avant le premier siècle après J.-C. La vacuité est parfois assimilée au vide en Occident, mais de nombreux maîtres et spécialistes contemporains tempèrent cette assimilation.

Les principaux mots clé du Mahayana sont "compassion" et "vacuité".

"Alors que la sagesse avait été enseignée comme la plus haute vertu, et la compassion comme une vérité subsidiaire, maintenant la compassion est parvenue au même rang que la sagesse ". Alors que par la méditation, le bodhisattva comme l’arhat parvient à la réalisation du non-soi, le bodhisattva par la compassion travaille au salut des êtres.

Sur un plan purement logique il y a là une contradiction, mais la philosophie bouddhique, contrairement à la philosophie aritotélicienne à la base de la philosophie occidentale, ne cherche pas à éliminer les contradictions. "Dans sa sagesse, le bodhisattva ne voit pas de personnes ; dans sa compassion, il est résolu à les sauver. Son aptitude à combiner ces comportements contradictoires est la source de sa grandeur, de sa capacité à se sauver lui et les autres ".

La vacuité est parfois assimilée au vide en Occident, mais de nombreux maîtres et spécialistes contemporains tempèrent cette assimilation. D’après Edward Conze, le mot "sunyata" traduit par vacuité dérive d’une racine sanskrite qui fait référence à "ce qui est gonflé", et semble rendre l’idée que "ce qui apparaît comme gonflé de l’extérieur est creux à l’intérieur ", autrement dit notre personnalité est démunie de soi.

Le terme de vacuité s’apparente donc directement au non-soi, mais étendu dans le Mahayana (4) du moi individuel aux phénomènes extérieurs, eux-mêmes dépourvus d’existence propre. Mais la vacuité n’est ni le néant ni le vide, elle est simplement la véritable nature des êtres et des phénomènes. La foi et la dévotion concourent à la réalisation de la vacuité.

A côté de ces deux termes fondamentaux de "compassion" et "vacuité, il faut aussi souligner l’apparition de la foi et de la dévotion dans certaines écoles du Mahayana, auxquelles il est parfois fait globalement référence sous le terme de "bouddhisme de la foi", avec par exemple le culte d’Amitabha ou celui d’Avalokiteshvara.

Si au premier abord la foi peut sembler étrangère à l’extinction du soi, un examen plus approfondi montre qu’elle constitue au contraire un moyen privilégié pour écarter les derniers résidus de l’égoïsme. C’est la raison pour laquelle la dévotion est au cœur du Vajrayana, extension du Mahayana principalement présente au Tibet ainsi que minoritairement au Japon avec le bouddhisme Shingon. Ch’an et Zen en Chine et au Japon, ainsi que les quatre écoles tibétaines et le bouddhisme Shingon sont les principales traditions Mahayana en Asie du nord. Géographiquement, le Mahayana pénètre en Chine dès le début de notre ère à travers la route de la Soie, et se propage à travers toute la Chine au Vè siècle. Il y rencontre l’opposition du confucianisme mais aussi une certaine assimilation avec le taoïsme. C’est au Vè siècle également qu’apparaît Bodhidharma, fondateur du Ch’an qui prendra son essor au VIIè siècle.

C’est par l’intermédiaire de la Corée que le bouddhisme gagne le Japon où il deviendra religion d’état dès le VIè siècle. Le zen, directement issu du Ch’an chinois, y apparaît au XIIè siècle.

La pénétration du bouddhisme au Tibet s’est faite en deux temps. Une première fois sous le règne du roi Trisongdetsen au VIIIè siècle, alors que le bouddhisme était encore très présent en Inde, pour donner naissance à l’école des anciens ou Nyingmapa. Puis ultérieurement au XIè siècle, époque où le bouddhisme disparaissait de l’Inde, pour donner naissance aux autres écoles du bouddhisme tibétain. L’élan créateur du bouddhisme est sans doute appelé à se poursuivre en Occident.

Au cours de chacune de ces grandes migrations, ceux auxquels la tradition fait référence sous le terme de "traducteurs" ont joué un rôle fondamental, puisqu’ils devaient être à la fois garants du respect de la doctrine originale et des adaptations nécessaires à la prise en compte d’un environnement étranger. Sans doute ces "traducteurs" sont-ils actuellement à l’œuvre en Occident, mais pour longtemps encore leur rôle sera avant tout d’assurer la transmission des enseignements sous la forme originelle selon laquelle ils les ont reçus, afin que l’élan créateur du bouddhisme puisse se poursuivre sur des bases authentiques.

(1) I-tsing, VIIIè siècle.

(2) Gardiens des trésors souterrains, déités des eaux ultérieurement assimilées aux dragons en Chine et au Japon.

(3) Il s’agit là d’une explication à caractère mythologique, dont la cohabitation est courante dans le bouddhisme aux côtés d’explications à caractère philosophique, dans un esprit d’adaptation aux dispositions variées des êtres.

(4) Le terme de vacuité est également utilisé dans le canon pali, mais uniquement en de rares passages, alors qu’il est au cœur des courants philosophiques du Mahayana. (*) Article rédigé par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France. Les citations sont extraites du livre "Le Bouddhisme" de Edward Conze.


Livres présentés lors de cette émission :

Le Monde du bouddhisme

Richard Gombrich, Heinz Berchert

Editions : Thames & Hudson Editions

ISBN : 2878111567

Un ouvrage complet de référence alliant des textes d’une profonde érudition à une iconographie somptueuse pour mieux comprendre l’histoire et l’évolution du bouddhisme, notamment au Sri Lanka

 

L’Art de l’Asie du sud-est

Philip Rawson

Editions : Thames & Hudson Editions

ISBN : 0500951829

Cambodge, Viêt-nam, Thaïlande, Laos, Birmanie, Java, Bali : mosaïque de pays aux frontières et aux dénominations changeantes, l’Asie du Sud-Est, prise entre ses deux puissants voisins, l’Inde et la Chine, en a toujours assimilé les formes artistiques. On connaît le célèbre complexe d’Angkor au Cambodge, mais ce livre nous invite à découvrir des temples, des pagodes et des sanctuaires plus secrets, quoique aussi fascinants. Indianisé ou sinisé, l’art de l’Indochine et de l’Indonésie excelle également, par exemple, dans le travail du bronze, analysé ici au même titre que l’architecture.

Sur la trace des grands spécialistes français, les Groslier, Parmentier ou Boisselier, Philip Rawson évoque des royaumes défunts, partagés entre hindouisme et bouddhisme, sujets aux aléas de la mousson, de la guerre et du commerce. La lecture de cet ouvrage éclairera leur production artistique, dont on essaie aujourd’hui de sauver les plus grandes réalisations, comptées au nombre des joyaux de l’art mondial. Philip Rawson, spécialiste de l’art oriental est professeur honoraire du Royal College of Art de Londres. Il a également effectué de nombreux voyages en Orient.

 

Une Autre Histoire des religions (Tome 2)

Odon Vallet

Editions : Gallimard Editions

ISBN : 2-07-076694-2

Les religions sont antérieures aux droits de l’homme, à la liberté de conscience, aux états laïques et aux Nations Unies. Des clergés conservateurs aux soldats fanatisés, les religions peuvent susciter la violence, déclarer la guerre sainte, condamner des hommes libres. Elles ont pu aussi de Jésus à Gandhi, privilégier la non-violence et enseigner l’amour des autres. Dans la dialectique du bien et du mal, chaque religion est tour à tour angélique et démoniaque. C’est une raison de plus de les observer minutieusement.

 

Petit Lexique des mots essentiels

Odon Vallet

Editions : Editions Albin Michel

ISBN : 222612540X

Retrouver dans la saveur des mots la sagesse du monde, tel est ici le propos d’Odon Vallet, enseignant à la Sorbonne et à l’université Paris VII. En archéologue du langage, il nous propose une lecture inédite d’une centaine de noms communs qui font partie de notre paysage culturel et spirituel, puisant dans des domaines aussi variés que la médecine, la religion, la politique, la psychanalyse, la vie quotidienne.

Tous ces mots essentiels qui expriment notre existence personnelle et sociale, nous croyons les connaître, mais nous en ignorons souvent les ambiguïtés fondamentales. Ils constituent autant de pièges qui trahissent souvent nos sentiments au lieu de les traduire. Ce précieux lexique permet de les reconsidérer chacun dans son étymologie et son histoire, pour éliminer les malentendus et décrypter les faux sens.

Dans un style toujours vif et pertinent, Odon Vallet joue avec les mots pour en révéler la richesse et l’actualité. Avec autant d’esprit que d’érudition, il nous apprend, de manière fort réjouissante une multitude de choses essentielles, dont la principale est sans doute de ne plus parler sans rien dire.

 

 

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