"Voix bouddhistes" du 30 avril 2000

Histoire des religions du Tibet

Invités : Lopön Tenzin Namdak et Dr Fernand Meyer

publié le dimanche 30 avril 2000

Lopön Tenzin Namdak :

Fondateur et maître d’études des collèges monastiques de Dolanji en Inde et de Kathmandou au Népal, lors de son séjour en mai 1999 à Paris.

Dr Fernand Meyer :

Tibétologue, directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et directeur de recherche sur l’Himalaya au CNRS.


Lopön Tenzin Namdak est né en 1926 à Khyungpo Karu dans la province du Khams au Tibet Oriental. En 1933, à l’âge de sept ans, il entra au monastère de Tengchen dans le même district et en 1941, il se rendit à Yungdrung Ling, l’un des deux plus importants monastères Bönpos du Tibet Central. D’une famille célèbre pour ses artistes, Lopön y œuvra essentiellement pour aider à exécuter une série de peintures murales dans le nouveau temple de ce monastère.

En 1945 , il commença ses études de logique et jusqu’en 1950 il vécut plus ou moins en ermite avec son maître et tuteur Gangru Rinpoché Tsltrim Gyeltsen auprès duquel il étudia la grammaire, la poésie, la discipline monastique, la cosmologie, ainsi que les étapes vers la voie de l’éveil. En 1953, il obtint son examen de Geshe, l’équivalent tibétain du Doctorat de troisième cycle, à Menri.

En 1961, alors qu’il résidait à Kathmandou, Lopön Rinpoché rencontra et se lia d’amitié avec le célèbre tibétologue anglais David Snellgrove qui l’invita à venir à Londres. Il fut ainsi chercheur associé à l’Université de Londres et également à l’Université de Cambridge. Une collaboration avec le professeur Snellgrove aboutit à la publication de "The Nine ways of Bon", (London, Oxford University Press, 1967) la première étude scientifique sur la tradition Bönpo faite en occident. Il fut par la suite également chercheur associé à l’Université de Munich avec le professeur Helmut Hoffman.

Parmi les cent mille réfugiés tibétains et plus qui avaient fui l’occupation chinoise du Tibet, un certain nombre d’entre eux appartenait à la tradition Bönpo. Fuyant la province du Tsang, les moines du monastère de Menri, qui venait d’être totalement détruit par les communistes, se retrouvèrent dans le district de Kulu-Mandi en Himachal Pradesh, au nord-ouest de l’Inde. Pour subvenir à leurs besoins, il se virent contraints de gagner leur vie dans la construction de routes. Parmi eux se trouvait Sherab Lodr, le trente-deuxième abbé de Menri. Bien des moines, épuisés par la dureté du travail d’entretien des routes, moururent ou souffirent de maladies graves.

En conséquence, Lopön Tenzin Namdak entreprit de rassembler des fonds (Tibetan Bônpo Foundation) et de trouver une terre pour fonder une colonie Bönpo en Inde.C’est ainsi que celle-ci fut fondée et officiellement établie en 1967 à Dolanji, en Inde. Soixante-dix mille familles s’y transfèrent. Cette nouvelle colonie prit le nom de Thobgyel Sarpa et l’abbé de Menri en fut le président. Après la mort de Sherab Lodrö, abbé de Menri, l’abbé Yungdrung Ling devint le chef spirituel de la communauté bönpo en exil. Il vint à Dolanji avec un groupe de moines et y fonda une nouvelle communauté monastique. Au fil des années des constructions supplémentaires furent entreprise, une bibliothèque, une résidence abbatiale, des maisons, et la fondation d’ un temple principal qui commencée en 1969, s’acheva en 1978. Ce temple fut appelé Pel Shenten Menri Ling , l’ensemble fut désigné sous le nom de Bônpo Monastic centre et intégré à la Tibetan Bönpo Foundation.

De 1970 à 1979, Lopön Tenzin Namdak Rinpoché continua à enseigner et à écrire alors qu’il demeurait au Bönpo Monastic centre. Il était en outre absorbé par l’édition d’un large corpus de textes bönpos importants à New Delhi. Depuis l’arrivée des premiers moines, à Dolanji, en 1967, les enseignements étaient donnés par Lopön Sangye Tenzin, le précédent maître principal à Menri, assisté par son successeur Lopön Tenzin Namdak, lui-même fondateur de la communauté de Dolanji. Lorsqu’il mourut, en 1968, Lopön Tenzin Namdak reçut la pleine responsabilité de l’éducation de la jeune génération de moines.

En 1978, un nombre suffisant de textes bönpos fut publié si bien que des cours purent être organisés en cursus autour d’eux. Ainsi un collège d’études put être établi à cette date, sous la direction de Löpon Tenzin Namdak qui officia alors comme l’un des deux professeurs de ce collège. Le nom de ce collège est Yungdrung Bön Shedrup Lobnyer Dude.

L’objectif de ce nouveau collège d’études de Dolanji était de préserver la tradition de logique établie et développée à Yeru Wensaka, où l’analyse philosophique et la logique étaient appliquées à la compréhension des enseignements des sutras, des tantras et du Dzogchen. Contrairement à la tradition des Nyingmapa, les Bönpos ont développé un système de logique et de débats spécifiquement reliés à l’enseignement Dzogchen.

Au collège, les moines ont un programme de neuf années d’études qui préparent l’étudiant à son examen de Geshe. Le premier groupe de jeunes moines acheva ce cursus en 1986. Récemment un autre monastère Bönpo, ainsi qu’un collège furent établis au Népal sous la direction de Lopön Tenzin Namdak, près de la célèbre colline de Swayambhu, à l’ouest de Kathmandou.

En 1989, Lopön Tenzin Namdak effectua sa troisième visite en occident, Angleterre, Etats-Unis et Italie. Il présenta aux étudiants occidentaux intéressés, les enseignements Dzogchen d’après les traditions Bönpos de l’Atri et du Zhangshung Nyengyü. Il revint en Europe en 1991 et cette même année il fut invité par Sa Sainteté le Dalaï Lama à représenter la tradition Bön à l’initiation du Kalachakra à New-York. Löpon Rinpoché a ainsi largement diffusé les enseignements du Bön dans bien des pays et ses résidences sont Kathmandou (Népal) et Dolanji (Inde).

Extrait du Livre "Les Sphères du Cœur" Traduit par Lopön Tenzin Namdak Editions Les 2 Océans

© Union Bouddhiste de France 2000


Introduction :

Ce n’est qu’au VII siècle après J.C. que le bouddhisme fut introduit au Tibet. Le "toit du monde" est en effet l’une des dernières grandes nations asiatiques à s’être convertie à cette tradition. La conversion du peuple tibétain fut rapide et complète. La religion bôn qui existait dans le pays et qui occupait une place importante dans le quotidien des tibétains, fut beaucoup moins pratiquée et donc ainsi quelque peu oubliée.

Cette religion fait pourtant partie intégrante de l’identité tibétaine et ceci est si vrai et essentiel dans l’histoire de ce peuple que Sa Sainteté le Dalaï Lama et le gouvernement en exil, l’ont officiellement reconnue en 1987 comme étant la 5ème école tibétaine.

Extraits de l’interview donnée par le Lopön Tenzin Namdak

l’un des grands maîtres actuels de cette tradition, à Voix Bouddhistes, lors de son passage à Paris en mai 1999.

"Le mot "bôn" a deux sens. Le premier veut dire existence au sens général du terme et le deuxième désigne une religion particulière.

Initialement, avant que le royaume tibétain existe, il y avait des tibétains dispersés sur tout le plateau et dans chaque village nous trouvions des croyances particulières. Par exemple, ils adoraient différentes "forces" de la nature et déjà à cette époque, ils nommaient cette forme religieuse "bön". Le bôn primitif n’est rien d’autre qu’une forme de chamanisme

Ma lignée qui s’appelle le Yungdrung Bön n’est pas un sédiment qui est originaire du Tibet, mais cela vient du pays que l’on appelle Shambhala, en sanscrit, et de là il s’est répandu de proche en proche avant de finalement arriver au Tibet.

La religion bön a pour but de supprimer la souffrance puisque la vie de l’ ensemble des êtres vivants est souvent traversée par de nombreuses souffrances. Il existe de très nombreuses modalités, de très nombreux chemins, chacun diffèrent, comme celui des sutras, des mantras, du dzogchen, mais tous ces chemins ont pour but d’arriver à ce résultat qui est le soulagement de la souffrance.

Il est important de comprendre que dans ma tradition, la base fondamentale de l’action est la compassion".

VB - Dr Meyer, la traiditon bôn est une tradition que vous connaissez bien. Quel est votre sentiment ?

Dr. Meyer - Lopön Tenzin Namdak est effectivement un des grands maîtres du bön, actuellement en exil et je trouve intéressant cette manière qu’il a de présenter le bön au public occidental. C’est intéressant pour le chercheur que je suis car on voit là apparaître une sorte de discours de la tradition sur elle-même.

VB - Qu’entendez-vous par là, la signification à la fois d’existence et de tradition religieuse ?

Dr. Meyer - Oui, ce qui me frappe c’est qu’il y ait une sorte de double discours. Nous aurions à la fois une tradition religieuse , autochtone tibétaine, puisqu’il évoque des pratiques extrêmement anciennes, à l’origine du Tibet, et en même temps, il parle d’une origine étrangère au Tibet.

VB - Il parle du royaume de shambhala qui est un royaume assez mythique. On a le sentiment lorsqu’on lit des textes que cette tradition, que l’origine de cette tradition relève plus du mythe que de l’histoire, qu’en est-il réellement ?

Dr. Meyer - Peut-être faut-il un peu situer l’histoire de ce courant religieux dans l’histoire tibétaine un peu plus large.Disons en quelques mots, pour faire simple, qu’au milieu du VII siècle apparaît une puissance territoriale qui va prendre des proportions considérables et que l’on va appeler le Tibet. On est alors dans une dynastie. C’est à peu près à cette même époque que le bouddhisme va pénétrer , d’abord dans les hautes sphères, à la cour royale, puis au fur et à mesure des siècles dans la population. Il a fini par imprégner très profondément la culture et la civilisation tibétaine Et en même temps, on voit apparaître une autre école, une autre tradition religieuse avec ses textes, ses monastères et cette tradition s’appelle elle-même la tradition "bön" et les adhérents à cette tradition, les clercs, les laïques s’appellent "bönpos".

VB - On dit également que cette tradition serait plutôt née en Iran , en fait à l’extérieur du Tibet, a t-on des indications précises sur ses origines ?

Dr. Meyer - L’origine selon les fondateurs se situerait dans un pays qu’ils appellent Tazig. Ce pays, ce toponyme, également attesté par d’autres sources, désignait des régions qu’on peut considérer comme étant l’Iran. Mais pour les "Bônpos" et selon la description qu’ils donnent de ce pays, en fait quelque chose de quasiment mythique mais ce serait là que serait né, bien avant le bouddha Sakyamuni, un personnage qui va devenir l’équivalent pour les bônpos de ce qu ’était et de ce qu’est lebouddha Sakyamuni pour les bouddhistes. Les bönpos l’appellent Tonpa Shenrab dans les récits de sa vie que l’on a et qui sont bien évidemment des récits d’ordre mythique. Il est engagé dans un combat contre un démon et à un moment donné les vicissitudes de ces combats le conduisent au Tibet, et là, il aurait fait une prophétie selon laquelle le bouddhisme viendrait un jour au Tibet.

VB - Quelles sont les grandes caractéristiques de cette tradition par rapport au vajrayana ?

- La recherche occidentale a montré que les échanges se sont vraiment fait dans les deux sens. Certains courants religieux bouddhiques au Tibet étaient relativement proches des courants bönpos, les nyingmapas notamment, et dans ces deux courants religieux, les textes révélés, c’est à dire les textes dont on attribue l’origine à un maître d’un lointain passé, qui les aurait cachés afin qu’ils soient redécouverts par des êtres prédestinés, et bien, ces deux traditions, les nyingmapas et les bönpos connaissent ces textes et leur accordent une grande importance. C’est donc là une première affinité.

L’histoire a conservé les noms de certains de ces découvreurs de textes, tant bönpos que bouddhiques.

VB - Il existe quand même une grande coopération et une grande harmonie entre des deux écoles ?

Dr. Meyer - Il y a incontestablement des proximités et il y eut aussi des oppositions. Ce qui explique d’ailleurs que le "Bön" est actuellement un courant religieux minoritaire que l’on trouve surtout dans les régions périphériques du Tibet proprement dit.

VB - A propos de cette tradition, on parle beaucoup de chamanisme, d’exorcisme, de rituels faisant intervenir les mauvais esprits. Qu’en est-il exactement ?

Dr. Meyer - On peut dire simplement que les textes des "bönpos" incontestablement conservent des traces et ont été les héritiers de pratiques tibétaines probablement pré bouddhiques.

Ceci dit, on utilise très souvent et Tenzin Namdak également, le terme de chamanisme, mais alors il conviendrait véritablement de préciser. Si on entend par chamanisme l’idée centrale que cela implique le vol (l’envol) pour se rendre dans des paradis, c’est à dire "le chamane quitte son corps pour se rendre dans le monde des esprits", des ancêtres ou des cieux ou des étages souterrains pour communiquer avec les esprits, il est en quelque sorte un intermédiaire, c’est ce que l’on appelle le vol. Dans ce cas là on trouve des traces de chamanisme effectivement, mais autant dans le bön que dans le bouddhisme tibétain.

VB - Les règles monastiques sont également très différentes ? Dans le célibat par exemple ?

Dr. Meyer - Non, pas du tout. Là encore il y a un parallèle entre les deux traditions. Certaines écoles religieuses bouddhiques au Tibet respectent le célibat, c’est à dire, les strictes règles du "Vinaya". D’autres ne le font pas. On peut être un maître nyingma par exemple et avoir une famille. Ainsi on ne respecte pas cette règle. Chez les bönpos, il y a des lignages familiaux de maîtres religieux et il y a des monastères avec des moines qui peuvent tout à fait respecter les vœux de célibat.

VB - Quels sont les grands points spécifiques à cette tradition et que nous devons retenir ?

Dr. Meyer - Nous devons rester très modestes car pour le moment nous connaissons assez mal cette tradition. Les chercheurs se sont intéressés au bön seulement depuis une trentaine d’années et il y a beaucoup d’écrits, mêmes canoniques, puisque le bön a également un corpus canonique, tout comme le bouddhisme tibétain. Ces écrits nous sont très mal connus.

Il faudrait donc éviter de généraliser seulement à partir des quelques petites connaissances que nous en avons.

Il apparaît des similitudes. Tenzin Namdak a parlé de la souffrance, de la compassion, que l’on retrouve fondamentalement dans le bouddhisme. Ce sont des concepts absolument partagés tant par les bouddhistes que par les bönpos. En revanche, il y a un rapport à l’histoire, un rapport évidemment au personnage charismatique fondateur, qui est tout à fait diffèrent. Ce que la recherche devrait maintenant s’employer à faire, c’est d’une part, tenter de préciser les conditions historiques de l’origine de cette tradition bön actuelle et d’autre part de mieux pénétrer dans cette littérature très volumineuse et canonique du bönpo.

VB- Le fait que le Dalaï-Lama l’ait reconnu comme étant la 5ème école tibétaine va aider à faire progresser la connaissance de cette tradition ?

Dr. Meyer - Bien sûr et de ce point de vue, c’est une innovation tout à fait considérable puisque je pense qu’avant ce Dalaï-Lama, aucun autre n’aurait reconnu le bön qui obtient ainsi en quelque sorte un statut d’égalité avec les traditions bouddhiques tibétaines.

© Union Bouddhiste de France 2000


Livres présentés lors de cette émission :