"Voix bouddhistes" du 12 mars 2000

La médecine tibétaine

Invité : Fernand Meyer

publié le dimanche 12 mars 2000

Le Docteur Fernand Meyer est médecin de formation (spécialiste en radiologie) et tibétologue (Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et Directeur de Recherche sur l’Himalaya au CNRS).


Court reportage et introduction du débat

Dr. Meyer - Je crois que ce reportage rend assez bien compte d’une certaine forme de pratique médicale traditionnelle aux Ladakh mais pourrait également avoir été filmé dans d’autres endroits de l’Himalaya, ce n’est pas très spécifique et suggérer qu’il y aurait là, l’amorce d’une politique de la santé n’est pas très gentil pour le gouvernement indien qui a quand même tenté de développer les soins. Cela dit, au Ladakh, la médecine traditionnelle occupe une place importante dans les services de soins.

VB - Cette médecine traditionnelle n’occupe-t-elle pas une place plus importante dans les régions éloignées des grandes villes par exemple ?

Dr. Meyer - Oui, on aurait tendance à penser qu’elle continue d’occuper une sorte de niche écologique en attendant que la médecine occidentale, la médecine moderne y vienne. Je crois que c’est se méprendre sur la manière dont ces médecins remplissent un certain nombre de fonctions et il apparaît très clairement que ces médecines traditionnelles continuent de vivre et de se développer même au contact de la médecine moderne. On voit au Népal, à Katmandou par exemple, toutes sortes de soins de santé disponibles, et la médecine tibétaine à côté d’autres formes de pratiques traditionnelles reste très vivante.

VB - Quelles sont les principales fonctions de ce type de médecine traditionnelle ?

Dr.Meyer - La fonction première est évidemment de traiter ce qu’on pourrait appeler le malheur biologique : la maladie, d’ailleurs à ce propos il faut être attentif au fait qu’à côté de ces médecines savantes, il y a quantité d’autres pratiques thérapeutiques qui ne relèvent pas directement de ces médecines. Par exemple, en Himalaya, dans les régions du nord, il y a également des thérapeutes de type chamanique. Il y a des régions où la pratique familiale thérapeutique est très importante. Donc cette médecine savante, c’est à dire qui se réfère à des corpus textuel est un des recours thérapeutiques parmi d’autres.

VB - Quel est l’importance de ce recours par rapport au reste ?

Dr. Meyer - C’est assez diffèrent selon les endroits. Autrefois, je crois que cette médecine savante n’était pas très disponible dans les petits villages et on la trouvait plutôt dans des centres monastiques ou intellectuels ou bien dans des centres urbains plus importants. Dans les endroits reculés, c’est plutôt des formes de pratiques thérapeutiques rituelles ou religieuses, éventuellement chamaniques qui constituaient l’essentiel de la réponse à ces besoins.

VB - Cela veut dire qu’il y a des rituels qui prennent en compte les esprits pour soigner certaines pathologies ?

Dr. Meyer - Tout à fait, c’est à dire que dans beaucoup d’endroits lorsqu’il n’y avait pas de médecines savantes, que ce soit la médecine traditionnelle ou la médecine moderne, le "malheur biologique" était très souvent interprété dans le cadre le plus général de toutes les infortunes et donc on allait voir le même spécialiste et souvent on avait recours aux mêmes moyens d’éradiquer ces obstacles, ces mauvais esprits, ces mauvaises influences astrales. Et d’ailleurs ces différents systèmes continuent de coexister. A côté de la médecine dite tibétaine et dans les mêmes régions, il y a des chamanes, des astrologues, il y a même des prêtres qui font des rituels thérapeutiques. Ainsi l’on trouve une très grande diversité d’offres thérapeutiques.

VB - Ces systèmes se complètent, ils ne s’excluent pas ?

Dr. Meyer - Ces systèmes se complètent et on le voit bien ne répondent pas aux mêmes interrogations. Le malade et sa famille ont une démarche assez empirique et souvent dans un premier temps on ne sait pas trop à quoi attribuer cet événement qu’est la maladie.

VB - Dans le reportage que nous venons de voir, c’est une nonne qui pratiquait cette médecine tibétaine, est-ce toujours le fait des religieux ou cette médecine se veut actuellement plus ouverte aux laïcs ?

Dr. Meyer - Rien du point de vue du statut n’a jamais exclu les laïcs tibétains de la pratique médicale, mais dans la mesure ou cette pratique est un "corpus textuel", il faut avoir un minimum d’éducation formelle, savoir lire, écrire.

VB - Mais l’étude de cette médecine tibétaine ne prend-elle pas des années ?

Dr. Meyer - Tout dépend du niveau des connaissances et de la pratique. Il y avait des praticiens ayant des connaissances relativement rudimentaires et il y avait également de grands savants qui écrivaient des ouvrages importants et qui connaissaient beaucoup de choses et de ce fait même, la pratique médicale ne se trouvait pas réservée mais plus normalement pratiquée par des religieux.

Certains de ces religieux pouvaient être des moines et certains pouvaient être mariés. On trouve les deux formes.

On a aussi quelques exemples dans l’histoire tibétaine de femmes médecins, qu’elles soient religieuses ou pas, mais généralement elles l’étaient.

Actuellement, depuis 20 à 30 ans, le nombre de laïcs qui font des études de médecine et qui pratiquent ensuite cette médecine tibétaine s’ est considérablement accru.

VB - On a vu dans ce reportage que cette nonne médecin utilisait des aiguilles, ce qui semble évoquer l’influence de l’acuponcture et la médecine chinoise, mais elle utilise également des plantes, aussi comment pouvez-vous définir la médecine tibétaine, est-ce un mélange ou au contraire très spécifique ?

Dr. Meyer - Je pense que la médecine tibétaine est à l’image de la culture tibétaine qui a hérité d’influences indiennes en grande majorité mais aussi d’influences chinoises et de Haute Asie et ce qui fait sa spécificité c’est l’espèce de synthèse originale et particulière que la tradition tibétaine a fait de ces diverses influences. La médecine tibétaine s’inscrit tout à fait dans ce schéma.

L’essentiel des fondements théoriques de cette médecine est d’origine indienne mais un certain nombre de techniques a été emprunté à la Chine et parmi celles-ci, l’examen du pouls et l’usage de la moxibustion, c’est à dire le principe consistant à faire bruler des substances végétales au contact de certains points du corps, soit directement sur la peau, soit par l’intermédiaire d’une aiguille qu’on appelle "l’aiguille d’or" et qui est une tradition qui je pense, vient de la Chine.

VB - Cependant il est une différence fondamentale je crois, car dans la médecine chinoise , on parle de "méridiens", c’est très codifié et complexe alors que dans la médecine tibétaine, on parle de"canaux", c’est également codifié mais il y a moins de canaux et ce n’est certainement pas la même chose.

Dr. Meyer - Oui, c’est tout à fait vrai. Ce que nous avons coutume d’appeler les "méridiens" dans la médecine chinoise, on a tendance à penser que se sont plutôt des circuits subtils qui n’ont pas de réalité anatomique matérielle. En revanche, dans la tradition médicale tibétaine, on a hérité d’un certain nombre de spéculations d’idées relatives au corps qui viennent de la tradition religieuse du bouddhisme authentique, qui elle-même a des origines indiennes, et là, il y a les "canaux" qui constituent des sortes de réseaux dans le corps, et dans ces "canaux" circulent différents fluides, le sang mais également des fluides plutôt aqueux et parfois dans certains de ces canaux, un fluide du genre souffle.

L’usage de "l’aiguille d’or" et de la moxibustion a pour fonction de réorganiser le flux harmonieux de certains de ces fluides et en particulier celui du souffle. Par exemple, La nonne mentionnait des maux de tête, et ces maux de tête sont en général attribués à un trouble de la circulation du souffle au niveau de la tête.

VB - En conclusion, ce qui semble important, est de ne pas perdre de vue le fait que la médecine tibétaine est très liée au bouddhisme.

Dr. Meyer - Pour les tibétains, elle est liée au bouddhisme incontestablement, et le texte fondamental qui est celui qui est appris par cœur par les médecins tibétains (et cette nonne n’a surement pas fait exception) est un texte que la tradition présente comme étant un enseignement d’un bouddha qui est le "bouddha maître des remèdes". La tradition classique tibétaine pense que ce maître des remèdes n’est autre que le bouddha Sakyamuni, donc le fondateur du bouddhisme.

FIN

© Union Bouddhiste de France 2000