"Voix bouddhistes" du 5 mars 2000

La vie et la mort dans le bouddhisme zen

Invité : Jean-Pierre Faure

publié le dimanche 5 mars 2000

Invité : Jean-Pierre Faure, moine zen ordonné par Maître Deshimaru. Il dirige actuellement le Temple Zenodien de la "Gendronnière" près de Blois, créé dans les années 80 par Maître Deshimaru.


Introduction :

C’est la pratique "ici et maintenant" qui constitue le cœur de la tradition zen. Appréhender et comprendre un phénomène, tel celui de la mort, passe nécessairement par cette approche, une approche qui n’est ni intellectuelle, ni basée sur des concepts plus ou moins dogmatiques.

Comment la mort est envisagée dans le zen, quel est l’enseignement des grands maîtres au cours des siècles à son sujet ? Quelle doit être l’attitude d’un pratiquant face à la mort ?

Jean Pierre Faure, notre invité, va tenter de nous éclairer sur ce sujet.

VB - Il n’y a pas de spéculations en général sur la mort dans le zen, aussi comment appréhender et comprendre un phénomène tel celui de la mort dans ces conditions ?

JP Faure - Appréhender n’est pas le mot juste. Il ne faut pas appréhender les choses, il ne faut pas prendre les choses, il ne faut pas comprendre les choses. Il faut vivre les choses.

Si on est dans la position dualiste de vouloir prendre ou de vouloir comprendre, on passe à côté, on est décalé. Il y a un phénomène de dualité dont le propos c’est de vivre, de vivre aussi bien la vie que la mort quand elle arrive.

VB - Cela peut paraître paradoxal, parce que vivre la mort… c’est aussi se préparer à la mort, savoir comment cela se passe, on a envie peut-être d’ôter cette peur de la mort, de nombreuses personnes ont peur de la mort. Comment aborder ce problème ?

JP Faure - Le problème de la peur de la mort, c’est effectivement l’imagination donc le problème auquel il faut s’attaquer, ce qu’il faut dissoudre en fait, c’est l’imagination. Tout ce qu’on s’ imagine sur la mort est de trop, mais si par contre on arrive comme disait Monsieur Lapalisse, d’être vivant jusqu’à la dernière minute, à ce moment là on a une vie qui est parfaite et une mort qui est parfaite.

VB - Mais face à quelqu’un qui a de grandes angoisses par rapport à la mort, suffit-il de lui dire, par exemple dans le zen , "pratiquez" !

JP Faure - Le propre du zen, c’est exactement d’être dans ’ici et maintenant". C’est à dire de mettre un terme à tout ce processus imaginatif qui nous fait aller du passé au futur et où on tire toutes sortes de plans, de calculs, pour en arriver à la fin à devenir complètement angoissé. Donc la pratique a pour but de dissoudre sans arrêt et de nous ramener tout le temps dans la chose réelle "ici et maintenant".

VB - Existe t-il des enseignements des grands maîtres comme Dögen par exemple ou des grands maîtres du passé, sur la mort ?

JP Faure - Ils ont enseigné sur la vie, ils ont enseigné comment vivre, et si effectivement on sait vivre à chaque instant, on peut penser, et c’est un image qui revient souvent dans le zen, à savoir, notre vie doit être comme une fleur de prunier.

La fleur de prunier se détache au maximum de sa beauté. Si on est tout le temps dans l’instant présent et cela jusqu’à la dernière minute, la mort n’est plus un problème.

VB - C’est à dire qu’en étant dans l’instant présent, on est dans le "lâcher prise" et finalement la mort c’est le ’lâcher-prise ultime" ?

JP Faure - A chaque instant, il faut lâcher prise. Il faut mettre toute son attention dans le moment présent donc il faut lâcher prise au regret du passé, au calcul du futur. Cette pratique-là, en elle-même, est la pratique de la vie et de la mort. Accepter que cet instant passé est fini pour toujours, accepter que tout passe et pour toujours et savoir que la seule réalité est "ici et maintenant".

Vous parliez de l’enseignement des maîtres zen. Un jour, un maître zen suit un enterrement avec son disciple, et son disciple désignant le corps qui est mort, lui demande : "mais est-ce vivant, est-ce-mort ? Et le maître dit, je ne peux pas dire, je ne sais pas.

Effectivement, on peut dire qu’une pierre est morte mais si on regarde bien dans cette pierre, on verra énormément d’activité, on verra de l’énergie. Donc, le point de vue du bouddhisme, le point de vue du bouddha, c’est que les formes sans cesse sont changeantes.

VB - Que signifie vivre dans l’instant présent ?

JP Faure - Vivre dans l’instant présent veut dire mettre un terme à tous les parasites qui nous coupent de l’univers. Toutes ces pensées parasites qui nous font appréhender l’instant suivant, qui nous font regretter l’instant passé. C’est de trop.

VB - En même temps pour développer ce "lâcher-prise" il faut certaines qualités que l’on va essayer de développer. Nous souhaitons , nous désirons nous modifier, nous transformer. Comment cela se passe t-il ? Quels sont les préceptes qui l’on va suivre et qui peuvent nous aider ?

JP Faure - Je parle de l’école que je connais, l’école Zen. Le zen veut voir dans zazen la manifestation automatique de tous ces préceptes dont vous parlez qui sont le don, la patience, l’oubli de soi, la pratique, toutes ces choses là sont incluses dans zazen. Et au même titre qu’après un son de cloche, après que le battant ait frappé la cloche, le son continue, si on pratique zazen, ces états de présence à l !instant où toutes ces vertus sont manifestées, seront conduit tout doucement dans la vie où effectivement on est toujours à même de pratiquer zazen, c’est à dire"s’éveiller" quand on se voit en train de tomber dans un de ces pièges, le retour vers le passé ou l’appréhension du futur.

VB - A propos de la mort et de la pratique, Maître Deshimaru lors d’un enseignement avait dit une phrase qui est devenue célèbre dans le zen, pouvez-vous nous la re-situer ?

JP Faure - Il disait que lorsque l’on se mettait en position de zazen, la position de zazen c’est la position de la vie dans le Bouddha. A chaque instant on devrait être en zazen, c’est à dire ne pas tomber dans des dérives de cupidité, dans des désirs de haine, dans l’ignorance, donc, ce zazen dont parlait Maître Deshimaru et dont parlent les maîtres zen, c’est tout simplement s’éveiller à la réalité de la vie, sortir la tête de tous nos bruits superflus, de tous nos parasites, et cette attitude est valable à chaque instant.

Donc Maître Deshimaru disait quand on pratiquait, que c’était de vivre du point de vue de son cercueil, c’est à dire qu’à ce moment là on peut voir que beaucoup de choses qui nous prennent la tête comme on dit, n’ont aucune importance. La renommée, "ça, c’est à moi", le passé, le futur, n’ont en fait aucune importance, et quand vous vous mettrez dans le cercueil, bien sûr de telles pensées n’auront plus leur place. A partir de ce point de vue, on peut fluidifier et prendre l’habitude de "laisser passer" et de ne pas voir sa vie être dirigée par ces pensées parasites.

VB - Vous-même, en tant que personne et enseignant du dharma, je suppose que vous abordez le problème de la mort par la pratique ?

JP Faure - Ce que je dis aux gens, c’est que résoudre le problème de la vie et de la mort c’est exactement la même chose. A chaque instant vous devez considérer que l’instant passé est terminé pour toujours et vous ne devez mettre votre attention et votre énergie que sur "ici et maintenant".

C’est "ici et maintenant" que vous pouvez changer votre avenir.

Cet "ici et maintenant " provient de tout ce qui s’est passé

depuis l’éternité du côté du passé

Cet "ici et ’maintenant" contient en potentialité tout le futur.

Comment vous pouvez agir, c’est uniquement sur l’instant présent, c’est à dire l’investir complètement, le rendre complet, sans doute absolu.

VB - Peut-on l’investir au point par exemple d’oublier les traumatismes passés, d’ oublier des

souffrances, d’oublier ce qui fait la personnalité de l’individu ?

JP Faure - Ce que dit le bouddha, c’est que quel que soit l’individu, quel que soit son karma , il a la possibilité quand ce phénomène se produit à sa conscience, de s’y agripper ou de le rejeter, de le laisser passer. Donc tous les êtres humains, quels qu’ils soient, ont ainsi la possibilité de s’éveiller, de bien comprendre que la nature de ces visions là est passagère et que vouloir les rigidifier, là est l’erreur, c’est effectivement la mort au mauvais sens du terme.

VB - Concernant la mort et quelqu’un qui vient de mourir, y a t-il des rituels spécifiques dans le zen ? Comment cela se passe t-il pour accompagner le mourant ?

JP Faure - Il est très important d’accompagner quelqu’un, de ne pas le laisser dans la souffrance, de ne pas le laisser développer la souffrance, s’enfermer dedans. Il est question que lui-même pratique la voie du Bouddha jusqu’à la dernière seconde. C’est à dire qu’il vive en pleine conscience et que ses peurs passagères, il les fluidifie, il les laisse passer, et que sa conscience personnelle devienne infiniment fluide et que lui au contraire accède à une conscience infiniment vaste où la peur bien sûr est un phénomène très passager et en définitive inexistant. Donc, c’est important pour lui et c’est important pour l’humanité. Quand vous aidez une personne, vous vous aidez vous-même. Quand une personne fait un pas, l’humanité fait un pas, donc le fait d’accompagner quelqu’un à la fois par compassion, parce que vous avez mal pour l’autre, c’est complètement naturel mais une vision beaucoup plus vaste est qu’il est nécessaire que les gens meurent dans l’absolue paix et tranquillité.

VB - En conclusion, vous pratiquez depuis de nombreuses années, êtes-vous prêt à mourir ?

JP Faure - Maintenant, je ne suis pas prêt. Maintenant j’ai envie de vivre jusqu’à la dernière minute, j’espère avoir envie de vivre. Mais quand la mort sera devant moi inéluctable, oui, il faut accepter et à ce moment là il n’y aura que la mort, c’est à dire je ne serai pas en train de me regarder mourir, mais je vivrai le processus de la mort sans ce côté réflexif qui est cause de trop de souffrance.

FIN

© Union Bouddhiste de France 2000