Voix Bouddhiste du 31 juillet 2005

Le clonage

Invitée : Françoise Bonardel

publié le dimanche 31 juillet 2005, par MSB

V.B. : Nous consacrons l’émission d’aujourd’hui au clonage, et particulièrement à la bioéthique, car les avancées médicales dans ce domaine soulèvent de nombreuses questions, non seulement de société, mais aussi d’ordre éthique et spirituelle. Ainsi la recherche avance à grands pas, plus vite que les mentalités humaines et, dans ce contexte, il est difficile de prendre position sur des sujets aussi complexes, sujets qui nous concernent tous, puisqu’il est question, le plus souvent, de soulager la souffrance, que celle ci soit d’ordre physique ou psychique.

Avant de retrouver notre invité, Françoise Bonardel, on regarde un sujet de Sandrine Colombo :

« Depuis la naissance de la fameuse brebis Dolly, le premier mammifère cloné en 1996, la science sait qu’elle peut s’essayer au clonage humain, mais les enjeux et les dissensions entre le respect du vivant et le progrès scientifique sont tels que les pays mettent du temps à légiférer. Ainsi la France n’a-t-elle réussit à trancher qu’en juillet 2004 : la loi interdit désormais formellement le clonage humain reproductif : faire naître un enfant génétiquement identique à une autre personne est considéré comme un crime contre l’espèce humaine.

Avec la loi de juillet 2004, la France interdit aussi le clonage thérapeutique dont le principe consiste à fabriquer un embryon pour cultiver des cellules souches destinées à remplacer chez l’être humain des cellules malades. Si une partie de la communauté scientifique française regrette cette interdiction, le législateur avance, lui, la prudence sur des procédés qui n’ont pas encore fait leurs preuves sur des animaux. Il prévient aussi de la tentation, une fois que la recherche aura avancée, de faire naître, à terme, des enfants clonés.

Mais d’autres pays n’ont pas cette interdiction. La Grande Bretagne a ainsi été la première au monde, en février 2002, à autoriser la conception d’embryons humains par clonage, à des fins de recherche, et à commencer, depuis août 2004, à démarrer un programme d’expériences de clonage thérapeutique. Cinq mois avant, une équipe de l’université de Séoul, menée par le professeur Houstugyang, annonçait qu’elle avait réussit à produire des embryons humains jusqu’au sixième jour, un stade qui permet d’extraire les fameuses cellules souches.

Si des équipes, partout dans le monde, travaillent au clonage thérapeutique, aucune guérison par cette méthode, n’a encore eu lieu. Mais une annonce non avérée, émanant de la secte Raël, aux Etats Unis, a fait état de la naissance du premier bébé cloné il y a deux ans. »

V.B. : Françoise Bonardel, bonjour. Vous êtes enseignante, professeur à l’université Paris Sorbonne, vous êtes docteur en philosophie, vous enseignez la philosophie des religions, vous êtes spécialisée dans le Bouddhisme, mais aussi dans l’alchimie, et vous avez été une des disciples de Kalou Rinpoché, qui fût un des très, très grand maître du siècle dernier. Vous écrivez aussi beaucoup, vous avez publié de nombreux ouvrages, que ce soit sur le Bouddhisme, l’alchimie, ou d’autres sujets qui vous passionnent. Alors on vient de voir ce petit reportage, qui fait le point sur le clonage, est ce que finalement, que ce soit dans le clonage ou la fécondation in vitro, toutes ces techniques, le problème qui se pose n’est-il pas surtout le problème de la conscience et du début de la vie ?

Françoise Bonardel : Je ne verrais pas exactement le problème comme ça. Je pense que la question de la conscience se pose évidemment, mais j’aimerais quand même rappeler, si vous me permettez, que l’humanité actuelle est menacée de surpeuplement, que les trois quarts de l’humanité ne mangent pas à sa faim, et au regard de tout ça, je serais portée à vous dire, d’une façon un peu brutale peut-être : est ce que le clonage est vraiment une question fondamentale au regard des problèmes essentiels de l’humanité ? Qu’est ce que cela va apporter à l’humanité souffrante actuelle ? Il y a une grande souffrance dans l’humanité, L’Afrique est en train de connaître une épidémie terrible, je ne sais pas, donc parlons du clonage effectivement, mais avec ce présupposé, et je souhaiterais insister sur ce décalage entre l’état de la recherche et l’état du monde.

V.B. : C’est vrai. Mais en même temps, est-ce qu’on ne peut pas dire qu’au cours des siècles précédents, on a un peu pensé que les scientifiques étaient des apprentis sorciers, et ne répondaient pas forcément aux besoins des sociétés ?

F.B. : C’est vrai. Mais je crois que là, la question de la motivation me paraît encore plus aiguë. A quelles motivations répond le désir de cloner et en particulier si on situe cela dans une perspective bouddhiste ?

V.B. : En tous cas, ce qu’il faut savoir, c’est que le Bouddha a toujours dit qu’il fallait s’occuper des questions essentielles, et il est vrai que celle ci n’en ferait peut-être pas partie.

Le problème du clonage donc, comme le problème des fécondations in vitro, c’est ce que je vous disais au départ, c’est aussi le problème de la vie, et de l’embryon. Quand commence la vie finalement dans l’embryon : est ce que ça commence dès qu’il y a fécondation, plus tard, que dit le bouddhisme à ce propos ?

F.B. : C’est une question compliquée, puisque cela trouve des réponses dans les textes concernant les bardos, qui sont des états de passage, et en particulier, l’état de renaissance qui est l’entrée du principe conscient dans la matrice au moment de l’accouplement. Il me semble que les textes parlent à ce propos d’une conscience de cette entrée, d’un sentiment d’ étouffement, d’une incarcération en fait, donc cela n’est pas tellement la question de la conscience qui se pose à propos du clonage, que d’un point de vue bouddhiste, me semble t-il, alors effectivement la question du statut de l’embryon, mais aussi la question de la reproduction à l’identique d’un être, c’est un énorme problème, puisque cela peut être le support de toutes les projections narcissiques, et d’une inflation égotique sans pareille. Mais au delà de ça aussi, et on en revient peut-être à la question indirecte des motivations, c’est la question du statut en fait d’un être humain qui va être un double, donc on en revient indirectement à la question de l’identité, et pour quoi faire ? Mais la reproduction à l’identique d’un être non éveillé n’est jamais qu’un vieux rêve, le rêve de l’humanité d’avoir un double, mais c’est un rêve narcissique.

V.B. : Donc là, on a tout le travail sur l’ego que l’on peut prendre en compte, qui est important, et effectivement tout le problème de l’identité. De manière plus générale, que dit le bouddhisme, pour ceux qui sont intéressés par tout cela, tout ce qui concerne les fécondations in vitro aussi, les avortements etc.. Je sais que souvent dans le bouddhisme tibétain, on dit chaque cas est particulier ?

F.B. : Oui, ce que j’ai entendu effectivement des grands maîtres, c’est une écoute très attentive de chaque cas en particulier, mais il est certain que les textes traditionnels ne peuvent pas être d’une aide très importante puisque ce sont des problèmes nouveaux . J’insisterais sur la grande différence entre la fécondation in vitro et le clonage, parce que, avec le clonage, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on envisage une reproduction, coupée de la sexualité. Il y a certainement énormément de réponses qui viennent de l’évolution de nos sociétés. Mais du point de vue spirituel, il faut quand même rappeler me semble-t-il, que la sexualité a toujours été considérée aussi comme une voie d’éveil, comme un chemin sacré, la dimension sacrée de l’érotique, et à ce moment là, l’évacuation finalement de la relation sexuelle grâce au clonage, coupe la reproduction de l’acte sexuel lui-même, de tout ce qu’il peut véhiculer, du point de vue spirituel, donc à mon sens, c’est là un point sur lequel on devrait davantage insister encore.

V.B. : Et en tant que bouddhiste, on peut aussi réfléchir à la notion de karma qui est important dans ce genre de situation et à celle des renaissances ?

F.B. : Tout à fait. Alors là, j’avoue ne pas avoir de réponses, mais seulement des questions : quel va être le karma d’un être cloné ? Est ce qu’il va assumer le karma de son identité souche en quelque sorte, est ce qu’il va être doté d’un nouveau karma, ce sont des questions absolument inédites et insolites, sur lesquelles les textes ne nous donnent évidemment pas de réponses.

V.B. : C’est vrai que tous ces aspects paraissent très science fiction, mais en même temps ils peuvent mettre l’accent sur un fait que chaque vie humaine est finalement très précieuse, que le karma que l’on a chacun à assumer, c’est quelque chose aussi d’important sur lequel on peut réfléchir, peut-être qu’en parallèle, c’est ça finalement qu’il faut mettre en avant, bon, le clonage, ok, finalement aucun intérêt pour une voie d’éveil, une voie spirituelle, mais qu’est ce que cela veut dire par rapport à ce que l’on est, nous, ici et maintenant ?

F.B. : Oui, cela peut nous amener à réfléchir davantage encore sur cette notion de karma, sur cette, comme vous dites, précieuse existence humaine, qui se manifeste toujours à travers un individu singulier, et qui a lui-même à affronter dans l’existence des épreuves singulières, et je dirais que ce qui m’inquiète le plus, ce qui me frappe le plus dans cette question du clonage, qu’on soit bouddhiste ou pas, c’est le fait que le clonage me paraît répondre à un vieux rêve, je disais un rêve de se dédoubler, un rêve de pérennité, de ne pas voir sa propre identité se dissoudre, mais au contraire avoir un prolongement, mais on envisage aussi le clonage dans des perspectives palliatives, au sens où on pourrait remplacer un être disparu et alors là, il me semble qu’on s’engage dans une voie, non seulement très inquiétante sur le plan de l’éthique et de la considération de l’être humain, mais aussi dans une sorte de logique, si je puis dire, du prêt à porter, du prêt à penser, comme s’il était possible de tout réparer :

c’est à dire que vous perdez un être cher, on peut le remplacer, vous n’êtes pas satisfait de vous même, on peut obtenir un clone etc…donc, est ce qu’on ne s’achemine pas vers une sorte de monde virtuel, à force de vouloir être parfait, et est ce que ce monde laisse une place à l’expérience justement , aux expériences dont nous parle le bouddhisme ?

V.B. : Alors en conclusion, un monde parfait pour un bouddhiste n’est pas forcément très intéressant ?

F.B. : C’est exactement ce que le bouddhisme appelle le monde des dieux, un monde où on mène une vie idéale, une vie parfaite, délivrée de ses contingences et de sa précarité humaine. Mais comme vous le savez, ce n’est pas la voie des dieux qui conduit à l’éveil, et à la libération de la souffrance. Je pense qu’il y a une part de souffrance à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober.

V.B. : Et heureusement d’ailleurs. Merci infiniment.

Quelques livres avant de vous quitter :

Notre invitée, Françoise Bonardel, a publié, chez Dervy, dans la collection Connaissances des religions, « Contemplation de la nature, et spiritualité et mondialisation »

« Au delà des dogmes » du Dalaï Lama, chez Albin Michel est un ouvrage collectif, auquel Françoise Bonardel a également participé.

La phrase du jour à méditer est de Maître Deshimaro qui disait :

« Etre heureux est un don fait aux autres, car on témoigne ainsi qu’il est possible de l’être »


Livres présentés lors de cette émission :

Spiritualités et mondialisation

Editions : Dervy Editions

ISBN : 2-84454-293-X

Il est des mots dont l’impact sur l’esprit outrepasse d’emblée le sens exact qu’on est en mesure de leur donner. Mondialisation et spiritualité sont de ceux là. Une étude passionnante.

 

La Contemplation de la nature

Editions : Dervy Editions

ISBN : 2-84454-247-6

Chaque jour ou presque nous apporte un flot d’images qui nous montre une nature surexploitée, meurtrie, souillée, dévastée, pillée. Elle est aussi dévastatrice et déchaînée. Peut-on honnêtement évité de relier ces deux facettes d’une même réalité. Un ouvrage édifiant.

 

Au-delà des dogmes

Sa Sainteté le 14ème Dalaï-Lama Tenzin Gyatso

Editions : Editions Albin Michel

ISBN : 2-226-06963-1

Durant l’automne 1993, Sa Sainteté le Dalaï-Lama a effectué le plus long de ses séjours en France. L’extraordinaire succès de ses conférences, rassemblées ici avec les débats qui les accompagnèrent, reflète bien l’intérêt grandissant des Français pour ce personnage au charisme hors du commun.

Qu’il s’exprime comme moine bouddhiste, comme chef d’Etat en exil d’un pays envahi, comme défenseur infatigable des Droits de l’Homme, ou comme chercheur humaniste dialoguant avec les scientifiques, Tenzin Gyatso, en homme véritablement "au-delà des dogmes", ne se départit jamais d’une ouverture d’esprit fondée sur le respect de l’autre et la spiritualité. Ainsi peut-il répondre en toute liberté et avec une rare hauteur de vue aux multiples questions de ses interlocuteurs français, portant aussi bien sur l’usage du préservatif dans le cadre de la lutte contre le sida, que sur la bioéthique, l’homosexualité, la surpopulation, l’intégrisme religieux ou l’objectivité de l’investigation scientifique. Plutôt que de ressasser une ligne de conduite figée et à jamais inébranlable, ce maître spirituel préfère toujours prendre conseil auprès des spécialistes, analyser avec eux les différentes données, pour proposer la conclusion la plus humaine possible.

Bien qu’ancrée dans la tradition bouddhiste, sa parole nous concerne tous, en appelant chacun à prendre sa part de "responsabilité universelle".

 

 

Informations complémentaires

Réalisateur : Claude Darmon