« Voix bouddhistes » du 26.01.1997

La Bio-éthique La Médecine face aux Droits de l’homme Avortement – euthanasie et don d’organes

Invités : Le Prof. Jean-Pierre Massue, le Prof. Pierre Cüer et le Dr. Marie–Ange Pratili

publié le dimanche 26 janvier 1997, par MSB

Les Professeurs Massué et Cüer, instigateurs d’un réseau au niveau du Conseil de l’Europe à Strasbourg dans le cadre de la Médecine face aux Droits de l’homme.

Les Professeurs Massué et Cuer, instigateurs d’un réseau au niveau du Conseil de l’Europe à Strasbourg dans le cadre de la Médecine face aux Droits de l’homme.

Q.CB En quoi consiste ce réseau et par qui est-il constitué ?

R.Prof. Massué

Ce réseau européen de coopération scientifique sur les Droits de l’homme et la médecine, a été constitué dans les années 1978 à l’initiative des parlementaires du Conseil de l’Europe. Notre idée était d’essayer de répondre à la préoccupation du médecin qui peut se trouver en difficulté dans l’exercice de ses fonctions.

Nous avons défini toute une série de cas représentatifs qui peuvent poser problème au médecin et nous les avons analysés sous l’angle juridique, l’angle de l’éthique, l’angle des morales religieuses et catholiques.

Q.CB Quelle la différence entre l’éthique et la morale ?

R.Prof. Cüer

Nous considérons que l’éthique vient évidemment d’Aristote. L’éthique c’est d’abord les prescriptions générales qui préservent la dignité humaine mais c’est aussi une éthique personnelle " la compassion " qui permet d’appliquer ces principes généraux aux patients tandis que la morale représente des prescriptions venues de religions ou d’élements extérieurs qui imposent des comportements déterminés.

Q.CB Pour l’avortement : prenons un exemple, le cas d’une jeune femme dont c’est la première grossesse, l’échographie montre un fœtus à naître , atteint d’une maladie incurable qui condamne l’enfant à brève échéance.

Quelle votre position en tant que médecin et bouddhiste si cette femme refuse l’avortement alors que l’enfant est condamné ?

R. MA Pratili

L’un des enseignements essentiels du Bouddha est de préserver et de favoriser la vie. Dans le cas particulier où cette femme décide de garder son enfant, cela ne pose pas de problème particulier. Mais si elle avait fait le choix inverse, chacun étant responsable de ses actes, elle aurait à en assumer les conséquences. En tant que bouddhiste, il faudrait essayer de la comprendre et l’aider à assumer le mieux possible cette situation.

Q.CB Si la patiente refuse l’avortement, quels sont ses droits au plan juridique ?

R.Prof Cüer

Au plan juridique, nous avons un référentiel international et européen, la convention qui vient d’être proposée en novembre 1996, nous dit que le consentement est libre et éclairé. La notion de bienfaisance envers le patient qui avait été introduite par Hippocrate a été remplacée par l’autonomie, donc c’est le consentement libre et éclairé qui prévaut.

Q.CB Le mari a t-il le droit d’intervenir contre la décision de sa femme ?

R.Prof Cüer

On s’est cantonné simplement à l’autorisation de la femme. L’éthique a pris le chemin inverse puisque en nous basant sur la prescription donnée à Lisbonne en 1981 sur le droit des patients, par l’Association Médicale Mondiale, toute expression de paternalisme que le praticien avait sur son patient a été remplacée par une véritable autonomie, donc l’éthique nous dit aussi que la femme seule est libre de refuser l’avortement.

Q.CB Nous abordons maintenant le sujet de l’euthanasie

R.Prof Massué

Il existe une euthanasie active et une euthanasie passive.

La première, l’euthanasie active, c’est de mettre fin à la vie de façon volontaire

La deuxième, l’euthanasie dite passive, c’est l’arrêt des soins, sans volonté (si vous voulez) d’aboutir à la mort.

Sur le plan juridique, en ce qui concerne la problématique de l’euthanasie active, le débat qui s’engage est un débat qui sur le plan politique, sera aussi important que celui qui a prévalu sur l’avortement.

La réponse actuellement sur le plan juridique, que ce soit au niveau de la convention européenne des Droits de l’homme, du pacte international des droits civils et politiques, de la convention inter-américaine des Droits de l’homme, la réponse est la même : " nul ne peut être intentionnellement privé de sa vie ".

C’est, si vous voulez, un principe de base sur le plan juridique, et même dans son esprit, la loi va plus loin, puisqu’on demande aux Etats de prendre des mesures sur le plan législatif, juridique, pour protéger la vie. Donc au niveau juridique la position est très claire " nul ne peut être intentionnellement privé de sa vie ".

R.Prof Cuer

L’euthanasie passive est le refus de l’acharnement thérapeutique. On peut s’interroger si dans l’intérêt de la survie du patient, il faut donner des moyens ou non, alors que du point de vue de l’euthanasie active, le Professeur Massué vient de le signaler, c’est une aide volontaire à la fin de vie. Je rappelle que du point de vue éthique, il y a eu des prescriptions nombreuses faites par l’Association Médicale Mondiale (Marbella 1992) expliquant que dans toutes circonstances, l’euthanasie active, l’aide à faire mourir son prochain est interdite.

Cependant je me dois de rappeler que dans les attitudes concrètes vis à vis de ce problème, il y a évidemment quelques prescriptions qui sont contraires, par exemple dans la morale agnostique, on admet une autonomie complète et on admet qu’un patient qui souffre et ne pourra plus guérir a le droit de demander une aide à la fin de sa vie. Rappelons que nos collègues américains l’ont permis dans de nombreux états et qu’un pays européen proche, les Pays-Bas, autorise l’aide à la fin de vie, naturellement encadré par des avis médicaux.

Q.CB Le point de vue bouddhiste dans l’euthanasie ?

R. MA Pratili

Concernant l’euthanasie active, et comme je l’ai déjà dit précédemment, un enseignement essentiel du Bouddha étant de protéger et de préserver la vie, il paraît donc difficile d’interrompre celle-ci sur la volonté exprimée de quelqu’un.

Quant à l’euthanasie passive, il est important de prendre en compte que pour un bouddhiste, le moment de la mort c’est un moment important parce que c’est le moment ou l’état de conscience conditionne le devenir et que pour un pratiquant qui a de l’expérience et de l’entrainement, cela peut être un moment privilégié pour atteindre l’éveil. C’est pourquoi il est très important d’assurer au mourant, une impression de calme, de douceur et donc d’éviter toute pression comme peut être l’acharnement thérapeutique.

Q.CB Les dons d’organes : dans un accident de la route, un jeune homme est tué, une partie de la famille est pour le don de ses organes, l’autre partie refuse.

Comment cela se passe t-il chez les bouddhistes puisque chez les tibétains par exemple, la conscience demeure trois jours dans le corps après que le diagnostic de mort clinique ait été posé. Est-ce conciliable avec le don des organes ?

R.MA Pratili

La problématique du don des organes est effectivement débattue chez les bouddhistes. Pour le Bouddha, l’être humain est constitué de cinq agrégats qui sont :

La forme, la sensation, la perception, les formations mentales et la conscience.

Au moment de la mort, la conscience quitte les quatre autres agrégats qui deviennent ainsi inutiles pour le défunt. Il y a traditionnellement effectivement cette règle des trois jours qui veut que l’on ne manipule pas le corps d’un défunt, ce qui pourrait avoir de l’influence sur son devenir ultérieur.

Par rapport à ce problème, il est certain que si la motivation d’aider les autres, de faire don de son corps a été prise de son vivant et volontairement, il est probable que les manipulations qui ont lieu sur le corps sont de moindre importance par rapport à cette motivation de don. C’est pourquoi on avait proposé une carte de donneur à porter sur soi, ce qui peut également éviter les problèmes douloureux posés aux familles dans de tels choix.

Je voudrais également ajouter que si les prélèvements dans les milieux hospitaliers se faisaient dans une atmosphère de respect et de gratitude par rapport au don qui est ainsi réalisé, cela pourrait améliorer l’imaginaire qui tourne autour de ces pratiques.

Q.CB Revenons au plan juridique, Prof Massué ?

Sur le plan juridique vous avez deux problèmes, le problème de la concertation de la mort par une équipe indépendante de celle de la transplantation, puis vous avez le problème du consentement. On considère qu’aucun prélèvement ne peut être effectué s’il y a eu opposition manifeste ou présumée du défunt. D’un autre côté, s’il n’ y a pas eu expression explicite ou implicite de cette opposition, alors le prélèvement peut être réalisé.