"Voix Bouddhistes" du 3 février 2002

Les préceptes à respecter dans le bouddhisme Theravada

Invité : Dominique Trotignon

publié le dimanche 3 février 2002

L’observation de préceptes est commune à toutes les traditions monastiques, qu’elles soient d’Orient ou d’Occident. Dominique Trotignon, spécialiste du bouddhisme ancien et président de l’Université Bouddhique Européenne (UBE), invité de l’émission de cette semaine, présente les différents préceptes à respecter dans le bouddhisme Theravada, avec les distinctions à apporter pour les laïcs.

Dans l’interview réalisée pour le site, Dominique Trotignon rappelle la liste de ces préceptes, revient sur les différences de statut les concernant entre moines et laïcs, et précise l’articulation entre préceptes et moralité.


Interview de Dominique Trotignon (*)

Un laïc peut très bien décider de suivre lui aussi huit ou dix préceptes, régulièrement ou exceptionnellement.

Vous avez évoqué le fait que le nombre des préceptes pouvait être très variable. On peut ainsi prendre cinq, huit, dix. ou plus de deux cents préceptes, lorsqu’on est moine. Les huit ou dix préceptes concernent-ils aussi uniquement les moines ?

Dominique Trotignon - Ils concernent autant les moines que les laïcs. En fait, tout dépend de l’engagement de chaque individu !

A l’origine, les dix préceptes sont ceux que suivent les moines « novices », qui n’ont encore reçu que l’ordination « mineure ». Mais un laïc peut très bien décider de suivre lui aussi huit ou dix préceptes, notamment à l’occasion de certaines fêtes, régulièrement ou exceptionnellement.

Dans les pays du sud-est asiatique, un certain nombre de personnes âgées, veuves ou toujours mariées, décident ainsi de finir leur vie dans un monastère, sans pour autant devenir moine ou nonne, mais elles s’engagent alors, très généralement, à suivre les dix préceptes.

Les dix préceptes sont en fait les mêmes que les huit préceptes, sauf que l’un d’eux est dédoublé et qu’on ajoute le fait de ne recevoir ni or ni argent, ce qui est une « particularité » réservée aux moines. La totale « dépendance matérielle » des moines vis-à-vis des laïcs leur permet de se consacrer totalement et en toute « indépendance psychologique » au plus important : le détachement spirituel.

Pourquoi le statut des moines diffère-t-il de celui des laïcs à cet égard ? S’agit-il d’une différence de moyens ou d’une différence d’"objectifs", de "résultats" ?

Dominique Trotignon - La démarche est la même chez les laïcs et les moines : c’est toujours la Libération qui est visée et les préceptes sont de véritables « exercices spirituels » qui permettent de cheminer dans cette direction. Mais le laïc, parce qu’il est « pris » dans un réseau d’obligations familiales et sociales (essentiellement : travailler pour se nourrir et nourrir sa famille.) ne peut pas disposer de la liberté psychologique nécessaire à de tels exercices, sauf de manière temporaire.

Les moines, eux, grâce à leur statut particulier, peuvent s’engager dans une discipline de détachement complet. Le terme même de bhikkhu le précise bien puisqu’on peut le traduire par « renonçant » ou « mendiant ». Le bhikkhu se trouve de fait en dehors de la société civile et du circuit « économique », il ne peut vivre qu’avec ce qui lui a été donné : nourriture, vêtement, habitat, médicaments. En quelque sorte, sa totale « dépendance matérielle » vis-à-vis des laïcs (réduite au strict minimum vital !) lui permet de se consacrer totalement et en toute « indépendance psychologique » au plus important : le détachement spirituel. Les laïcs lui « offrent » ce qu’ils ne peuvent s’accorder à eux-mêmes que de façon très aléatoire.

Le respect des préceptes peut aussi être l’occasion d’allier la pratique spirituelle individuelle (la maîtrise de soi) et la compassion active par le don aux autres.

Sur quoi repose la différence entre les huit et les cinq préceptes ?

Dominique Trotignon - On peut dire que les huit préceptes ne sont qu’un « développement » des cinq préceptes, un moyen terme entre la vie laïque et la vie de renoncement total du bhikkhu. A l’abstention du meurtre, du vol, du mensonge et des intoxicants, s’ajoute alors le fait de n’avoir aucune pratique sexuelle, comme les bhikkhu (dans le cadre des cinq préceptes, il s’agit seulement de s’abstenir d’une sexualité « dissolue ».), mais aussi de ne pas utiliser de parfums ou d’onguents, de sièges ou de lits « trop » confortables, parce qu’ils incitent à la torpeur, à la paresse et flattent la sensualité. Le bouddhisme préconise la plus grande vigilance vis-à-vis des désirs « sensuels » ; il s’agit ici de renoncer au « superflu », au « luxueux », pour ne pas risquer inutilement de se laisser tenter !

Enfin, le huitième précepte préconise de s’abstenir de manger après l’heure de midi, ce qui est la règle pour les moines. Pour les laïcs, il s’agit (comme pour la sexualité.) de maîtriser ses « appétits » et, en plus, ce peut être l’occasion d’offrir ce repas du soir à quelqu’un qui est dans le besoin. On allie ainsi la pratique spirituelle individuelle (la maîtrise de soi) et la compassion active par le don aux autres. La formule même des préceptes précise bien qu’on s’engage à « s’efforcer » de les mettre en pratique. C’est un engagement réaliste et plein d’humilité !

Est-il réellement possible de tenir ces huit préceptes ? Leur rôle n’est-il pas aussi dans la difficulté à les suivre, et l’observation qu’on peut en faire ? Cet aspect-là est-il mentionné, étudié ?

Dominique Trotignon - Il ne s’agit certainement pas de se « forcer » à quelque chose de difficile, pour le plaisir de se surpasser : ce serait une manifestation d’orgueil assez stupide !!

D’ailleurs personne ne vous reprochera jamais de ne pas suivre les préceptes, pas même les cinq. On précise même qu’il vaut mieux ne pas s’engager à les suivre, si on s’en sent incapable, plutôt que de manquer à la parole donnée. Ou alors de ne s’engager que pour une journée.

L’idée d’engagement est très importante et il s’agit à la fois d’un engagement vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de la communauté. Vis-à-vis de soi-même : parce qu’il s’agit d’exercices en vue de la Libération ; si vous prenez les préceptes, c’est d’abord pour votre propre bien, pas pour la galerie ! Mais c’est aussi un engagement au sein de la Communauté, du Sangha : en prenant les préceptes vous acceptez, implicitement, de devenir un « exemple ».

La démarche bouddhique ne peut pas s’imposer en raison d’une « autorité supérieure », on ne peut que convaincre de sa validité et de son efficacité ; et le meilleur enseignement, dans ce cas, c’est l’exemple ! D’ailleurs, la formule même des préceptes le précise bien : on s’engage à « s’efforcer » de mettre en pratique l’exercice spirituel qui consiste à... C’est un engagement réaliste et plein d’humilité ! Ni le Bouddha ni le Sangha ne se sont jamais considérés comme des « autorités morales » ; ils « invitent » seulement à suivre leur exemple, pour notre propre bien.

Où se situe la frontière entre préceptes et morale (au sens "moraliste", par exemple pour la sexualité ou le confort) ? Quels sont les moyens qui permettent d’éviter de "glisser" des préceptes au moralisme ?

Dominique Trotignon - Comme les préceptes n’ont rien d’obligatoire ou d’imposé, il n’y a aucune raison de tomber dans le moralisme. Personne ne vous oblige à prendre les préceptes ! On peut même très bien être « bouddhiste » sans jamais les pratiquer.

Ce qui fait un « bouddhiste », c’est la « prise des trois Refuges », qu’on pourrait presque qualifier de « profession de foi » ! On reconnaît que le Bouddha est bien un « Eveillé », que son enseignement est bien celui qui mène à la Libération et que le Sangha, la communauté de ses disciples, est bien « exemplaire » de cet enseignement.

Mais, ni le Bouddha ni le Sangha ne se sont jamais considérés comme des « autorités morales » ; ils « invitent » seulement à suivre leur exemple, pour notre propre bien. Ensuite, c’est à chacun de décider, pour soi ! Si on a réellement pris refuge, en toute conscience, il paraît assez naturel de suivre les préceptes. Sinon, cela n’aurait aucun sens de « professer » que le Dharma est bien la Voie qui mène à la Libération et de ne pas le mettre en pratique !! Mais cela relève uniquement de la décision personnelle, de son propre cheminement sur la voie de la Libération. (*) Interview réalisée par Jean Christophe pour l’Union Bouddhiste de France


Livres présentés lors de cette émission :

Bouddhisme et christianisme

Whalen Laï, Michael von Brûck

Editions : Salvator Editions

ISBN : 2706702451

Voici la première présentation de la rencontre du christianisme et du bouddhisme, tant dans l’histoire que dans le monde d’aujourd’hui. Il s’agit d’un ouvrage de référence sur le dialogue bouddhiste-chrétien qui vise à évaluer les chances, pointer les malentendus et ébaucher les perspectives d’une rencontre spirituellement épanouissante.

En trois parties :

- Rencontre du bouddhisme et du christianisme en Inde, au Sri Lanka, en Chine, au Japon, en Allemagne, aux USA et en France.Y sont présentées des personnalités, des organisations et des institutions déterminantes pour le dialogue inter-religieux.

- Contenus et problèmes des dialogues chrétiens-bouddhistes. Jésus et Bouddha. Discussion philosophique et théologique des deux compréhensions de l’homme, du monde et du destin spirituel. Les communautés de vie et les individus dans les deux religions.

- Comment le christianisme et le bouddhisme peuvent-ils gérer le choc des cultures par l’apprentissage créatif de la rencontre inter-religieuse et interculturelle. Interprétation des expériences communes.

Michael von Brück, né en 1949, enseigne à la Faculté de Théologie protestante de Munich. La problématique inter-religieuse constitue un point central de son travail. Outre la théologie, il a étudié la philosophie et la religion indiennes ainsi que le yoga à l’université de Madras, le bouddhisme zen au Japon et le bouddhisme Mahayana à Dharamsala ainsi que le bouddhisme tibétain au Ladakh et au Sikkim. Éditeur de la revue Dialogue der Religions, il donne des cours en Allemagne et dans d’autres pays sur le zen et le yoga.

Whaien Loi, né en 1944, a étudié la philosophie de la religion, la sociologie et les sciences des religions comparées à Tokyo et Harvard. Après des séjours d’enseignement à Harvard et Tübingen, il enseigne depuis 1977 à l’University of California (Davis). Ses nombreuses publications traitent entre autres de la mythologie et de la philosophie chinoises, particulièrement du bouddhisme, ainsi que du dialogue chrétien-bouddhiste.

 

Bouddhisme pour les débutants

Thubten Chödrön

Editions : Kunchab Editions

ISBN : 9074815588

"Bouddhisme pour les débutants" traite les questions et les sujets qui surgissent dans l’esprit des occidentaux contemporains nouvellement initiés à la pratique du bouddhisme. Dans une langue claire et agréable, ce livre montre comment le bouddhisme aborde les sujets et les préoccupations de base de la vie quotidienne. Thubten Chödron nous guide dans les doctrines fondamentales du bouddhisme nous prodiguant encouragements et conseils sur les moyens de vivre une vie plus paisible, plus attentive et plus satisfaisante. Elle démèle nos confusions et nous situe fermement les aspects les plus fondamentaux de cette tradition riche et vivante.

Thubten Chödron est une religieuse de la tradition bouddhiste tibétaine née en Amérique. Elle a étudié et pratiqué le bouddhisme en Inde et au Népal depuis 1975. Elle a été enseignante résidente à Singapour, à l’Amitabha Buddhist Center, avant d’assumer son poste au Dharma Friendship Foundation à Seatle.

 

Dieu malgré lui

Michel Benoît

Editions : Laffont Robert

ISBN : 2221089022

Le 7 avril de l’an 30, un homme était assassiné aux portes de Jérusalem. Deux jours plus tard, son corps disparaissait du tombeau.

Que s’est-il passé ? Et qui était cet homme, Jeshua Ben-Joseph, plus connu sous le nom de Jésus ?

Des siècles se sont écoulés, des Églises puissantes se sont constituées sur la mémoire de cet homme, un nombre incalculable de pages ont été écrites à son sujet. Sous l’épaisseur des ans et des dogmes, est-il encore possible d’exhumer une nouvelle vérité ?

C’est à cette tâche que s’attelle Michel Benoît. Avec la rigueur du scientifique et le savoir du théologien, il mène une enquête aux ramifications inattendues, il dévoile toutes les hypothèses sur le meurtre de Jésus et sur la personnalité de certains apôtres. Ses conclusions bouleversent la vision que nous avons du Christ et nous éclairent sur la naissance de l’Église chrétienne.

Enfin, l’auteur explore la vie de Jésus à la lumière d’une autre tradition religieuse, ouvrant ainsi la voie à des recherches prometteuses : l’expérience de Siddharta, le Bouddha, peut-elle enrichir notre approche de Jeshua Ben-Joseph, Dieu malgré lui ?

Biologiste de formation, moine pendant vingt ans, Michel Benoît a publié Prisonnier de Dieu (Fixot 1992) où il raconte son expérience dans une abbaye monastique, et Qu’avez vous fait de Dieu ? (Fixot 1993) une réflexion sur Dieu et l’Eglise.

 

 

Informations complémentaires

Adresses de sites liés à l’émission de la semaine :

- Dhammadana http://www.dhammadana.org/

Dhammadana présente l’enseignement de Bouddha dans sa version d’origine, de manière accessible et approfondie, en donnant toutes les informations utiles pour sa mise en pratique.

Ce site en français comprend de nombreuses ressources, parmi lesquelles des présentations des notions de base du bouddhisme, ainsi qu’un glossaire très détaillé.

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