"Voix Bouddhistes" du 1er octobre 2000

Quelle éthique pour le 3ème millénaire ?

Invité : Sa Sainteté le XIVème Dalaï-Lama

publié le dimanche 1er octobre 2000

Quelle éthique pour le 3ème millénaire ?

Interview de Sa Sainteté le Dalaï-Lama à Lerab Ling

Emission du 1er octobre 2000

Traduction orale de Matthieu Ricard

A l’aube du 3ème millénaire, Sa Sainteté aborde un thème fondamental : "Est-il possible de mettre en place une éthique universelle, éthique qui serait applicable par tous, quels que soient les pays, les religions et les cultures".

Sa sainteté souhaite donc que tout particularisme religieux ou culturel soit dépassé afin que tous les êtres puissent se reconnaître dans cette éthique qui serait basée sur des principes humains universels. Pour Sa Sainteté le Dalaï-Lama, il s’agirait là d’une véritable révolution spirituelle.

VB - Ce thème sera abordé sous différents angles : l’éthique dans l’enseignement du Bouddha et l’éthique dans le monde laïc. Votre Sainteté, nous allons commencer par l’éthique dans l’enseignement du Bouddha.

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Si l’on veut définir la quintessence de l’éthique selon le bouddhisme, dans le meilleur des cas, il faut pouvoir apporter du bien aux êtres, mais dans tous les cas, ne pas leur faire du tort, ne pas leur nuire. C’est là le fondement de l’éthique, c’est cela qui définit l’éthique selon le bouddhisme. Et à la base de cela, à la base de cette intention de faire le bien si c’est possible et dans tous les cas de ne pas nuire, c’est à dire la non-violence, à la base de cela il y a bien sûr la pensée de la compassion, de l’amour altruiste.

VB - Peut-on dire que la conduite éthique constitue en quelque sorte la base, le fondement, l’enracinement de la pratique sur la voie bouddhiste ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Je crois que l’on ne peut pas répondre de façon unique. En fait ce n’est pas aussi simple que cela en a l’air. En effet, si le but ultime est bien de faire le plus de bien possible aux autres, d’apporter un grand bienfait à autrui, à tous les êtres, il est cependant clair maintenant que nous n’avons pas cette capacité. Il faut donc la développer, et pour la développer de façon ultime, la meilleure chose à faire c’est de soi-même atteindre à l’Eveil, atteindre à la perfection de la bouddhéité. C’est seulement ensuite que l’on pourra effectivement accomplir le bien des êtres de façon immense.

Il y a de nombreux facteurs qui vont contribuer à cette atteinte de l’Eveil. L’un est précisément cette discipline, mais il y a aussi la concentration (samadhi) et il y a également la connaissance, la sagesse. Dans ce contexte on voit donc que la discipline ou l’éthique est une branche, un facteur qui contribue à l’atteinte de l’Eveil pour le bien des autres, mais on ne peut pas dire non plus que c’est un facteur unique. C’est un facteur important mais on ne peut pas dire que cela constitue la base, le fondement unique même de la voie du bouddhisme.

VB - Comment développer une discipline éthique ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Il faut commencer par examiner les bienfaits d’une éthique correcte, d’une discipline ferme et les méfaits du contraire. L’absence d’éthique se traduit principalement par une conduite ou une manière d’être qui va nuire à autrui. Or nuire à autrui, c’est non seulement bien sûr faire le mal aux autres, mais c’est finalement semer les graines de notre propre souffrance. Nous devons être clairement conscients de cela afin de développer cette éthique. Etant conscients de cela, faire tout ce qu’il faut pour éviter que nous fassions sciemment du tort à autrui. Il y a un deuxième aspect à cela : cette pensée même de faire du tort à autrui, d’où vient-elle ? Elle vient des émotions négatives, obscurcissantes qui affligent notre esprit, qui l’obscurcissent. Donc afin de développer une éthique correcte, il faut aussi œuvrer à amenuiser et finalement dissoudre entièrement, éliminer entièrement tous les facteurs mentaux négatifs, destructeurs, qui sont au fond de cet esprit. Cela, c’est quelque chose que nous devons faire par un processus de transformation intérieure et qui est la façon la plus fondamentale de développer l’éthique. L’aspect le plus élevé de l’éthique, c’est aussi d’abandonner la pensée qui nous fait nous centrer entièrement sur nous-mêmes, de façon égoïste, qui nous fait rejeter, écarter ou éloigner les autres de notre pensée. Donc la forme la plus élevée de l’éthique, c’est de combler ce fossé qui nous sépare des autres afin que nous n’ayons plus cette notion égoïste entre nous et autrui.

Afin d’accomplir le but ultime de l’éthique qui est d’apporter du bien à autrui, il faut être capable de développer de la tendresse, de l’affection, de l’amour envers autrui. Pour cela il faut donc d’abord prendre conscience de la faculté de tendresse qui est en nous, que nous avons par exemple à notre égard, à l’égard de notre bonheur et puis étendre cela à autrui et finalement penser que le bonheur d’autrui compte plus que le nôtre.

VB - Donc, peut-on dire qu’il y a un aspect de l’éthique que l’on néglige souvent et qui est la conduite que l’on doit aussi avoir à notre égard, c’est à dire ne pas se nuire comme c’est souvent le cas dans nos sociétés où il est beaucoup question de dépression, de haine de soi, de suicides ?

Sa Sainteté le DalaÏ-Lama - Effectivement, cela peut-être un obstacle au développement de l’éthique parce que, afin de vouloir faire le bien d’autrui, il faut prendre exemple sur une notion de bien, de tendresse, d’amour que l’on doit avoir en soi ; c’est donc contradictoire avec l’idée de se haïr soi-même. On doit effectivement se rendre compte que nous souhaitons profondément atteindre le bonheur et que cela est justifié. Ce vœu fait que nous devons nous aimer nous-mêmes puisque nous souhaitons atteindre le bonheur et que nous espérons que nous l’atteindrons. Donc, c’est en reconnaissant ce sentiment en nous, que l’on peut prendre exemple sur ce sentiment pour pouvoir ensuite l’agrandir et l’éprouver à l’égard de tous. Une sorte d’amour de soi bien fondé est donc un lien avec l’éthique et l’amour altruiste, envers les autres.

Il peut arriver, - pour une raison extrêmement importante et sérieuse, afin d’accomplir le bien des autres ou de sauver un grand nombre d’êtres d’un grand danger -, que nous soyons prêts à sacrifier notre santé, une partie de notre corps, voire même notre vie. Mais c’est quelque chose de très diffèrent. Il y a là un besoin impératif qui naît précisément de la compassion. Cela ne provient pas du fait que l’on se haïsse soi-même. C’est très diffèrent par exemple de quelqu’un qui est très déprimé, qui se hait lui-même et qui va commettre le suicide. Du point de vue du bouddhisme, commettre le suicide est un acte négatif très grave et donc cela n’a rien à voir avec le fait, dans des circonstances exceptionnelles, d’être prêt par compassion à donner sa vie pour sauver un grand nombre d’êtres.

VB - Vous avez dit, Votre Sainteté, que l’esprit et la motivation étaient essentiels pour mettre en place une conduite éthique juste. Il est également dit dans les enseignements que "corps et parole" ne sont qu’au service de l’esprit. Dès lors quelle est la place du corps et de la parole dans la mise en place de cette conduite éthique juste ?

Sa sainteté le Dalaï-Lama - Il peut arriver bien sûr que nous ayons des actions ou des paroles qui ne sont pas vraiment intentionnelles, que nous fassions le bien ou le mal sans nous en rendre compte. Et là, il y a une action qui est accomplie effectivement mais qui n’a pas de répercussion du point de vue du karma. Mais en règle générale, la plupart des actes commis et les paroles exprimées sont sous-tendus par une intention, une motivation, soit de faire le bien, soit de faire le mal. C’est cette attitude qui va être la plus importante dans le domaine de l’éthique.

Par exemple, si nous avons l’intention de nuire dans notre esprit et que simplement extérieurement, momentanément, nous nous réfrénons de dire des paroles dures ou de commettre des actes de violence, en fait nous avons ce désir de nuire à l’intérieur de nous et notre conduite est hypocrite ; il y a ici une contradiction entre notre pensée et nos actions. Ce qui compte vraiment du point de vue de l’éthique, c’est effectivement de développer une attitude parfaitement positive et altruiste.

VB - Une phrase du Bouddha dit : "Nous sommes ce que nous pensons, avec nos pensées nous créons le monde". Pouvons-nous dire donc qu’une éthique juste va influencer le monde et en vertu de quels principes ?

Sa sainteté le Dalaï-Lama - C’est un problème complexe. Il y a toutes sortes de vues philosophiques différentes au sein même du bouddhisme.

Il y a effectivement une école qu’on appelle école idéaliste, celle de" l’esprit seul", qui dit que bien que nous ayons l’impression qu’il y a un monde extérieur, en fait ce n’est qu’une projection de notre esprit : ces phénomènes qui apparaissent à l’esprit comme "objet" et l’esprit qui est le "sujet", en fait sont une seule et même substance.

Il y a d’autres écoles dans le bouddhisme qui disent que le monde extérieur existe bien séparément de la conscience, donc ils sont différents de nature, mais que la façon dont nous percevons le monde, par exemple si nous considérons un objet comme étant bon ou mauvais, beau ou laid, cela est en revanche une projection , une fabrication de notre esprit. La preuve en étant par exemple, que deux personnes pourront, l’une penser qu’un objet est beau, l’autre qu’il est laid. Donc là nous avons encore un autre point de vue.

Si l’on envisage les choses à beaucoup plus long terme, en remontant à l’origine, à la façon dont nous percevons le monde, on dit que notre perception du monde pour une conscience humaine par exemple ou une conscience d’une autre forme, est le résultat de tout l’ensemble des karmas que nous avons accumulés pendant d’innombrables vies, que c’est ce karma qui en fait, fait que le monde extérieur nous apparaît d’une façon ou d’une autre. Donc, même si nous ne créons pas le monde maintenant, ce n’est pas seulement une projection présente de notre esprit, on peut dire que le monde tel que nous le voyons, en tant qu’être humain, est un reflet de toutes les expériences karmiques qu’a vécu notre conscience au fil de nos innombrables vies. Mais ce serait une façon extrême de voir les choses, que de dire "les choses n’existent nullement, ce ne sont que des projections de l’esprit". Là, ce serait vraiment tomber dans un extrême.

VB - Parlons maintenant de l’éthique en relation avec la société, la politique, l’économie et la recherche médicale notamment. Quels sont les grands principes du mahayana qui pourraient servir de base de réflexion, de travail, par exemple à des économistes, à des politiciens, à des chercheurs si l’on voulait élaborer un code d’éthique applicable par tous, éthique qui résulterait bien sûr d’un consensus général ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Je crois qu’il y a des choses extrêmement simples et fondamentales qui sont des règles de toute éthique. La principale bien sûr, c’est notre attitude, notre attitude altruiste, car si notre attitude altruiste est vraiment au fond de nous-mêmes, et au fond de tous ceux qui exercent soit la politique, soit l’économie, soit la science, si leur motivation est véritablement de faire le bien d’autrui, naturellement ce qu’ils font se traduira, directement ou indirectement, à court ou à long terme par le bien d’autrui. En revanche, s’ils n’ont pas cette attitude altruiste positive, le désir sincère de faire du bien, à ce moment là, même s’ils exercent une activité qui est censée faire du bien, comme la médecine, alors cette activité peut se transformer en quelque chose de nuisible. Il y a une autre qualité qui est indispensable à l’éthique, c’est la rigueur, la justesse, la sincérité : avoir une attitude droite, juste et sincère.

VB - Vous dites Votre Sainteté que l’être humain est profondément bon et compatissant puisqu’il possède la nature de Bouddha. Si ce n’était pas le cas, pourrait-on réaliser une éthique universelle, applicable par tous ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Je crois que sans même parler du bouddhisme ou de toute autre religion, en se basant simplement sur des faits de bon sens, d’expérience, d’observation, il semble clair - même du point de vue médical - qu’une nature pacifiée, non-violente, soit plus en harmonie avec notre existence.

On sait par exemple à quel point l’animosité, la haine, l’obsession peuvent troubler le corps et à quel point, si souvent, certaines maladies peuvent être soulagées si nous avons une attitude plus sereine, plus détendue, qui semble plus être dans la façon dont notre corps devrait fonctionner. De plus, si nous observons nos relations entre êtres humains, il est clair que notre bonheur et notre souffrance sont intimement liés avec le bonheur et la souffrance de tous les êtres. Il y a une interdépendance constante entre notre bonheur et celui des autres, on peut dire que notre bonheur passe par celui des autres, et donc, cette prise de conscience, cette interdépendance entre notre bonheur et celui des autres, amène naturellement un sentiment d’affection, d’ouverture, de tendresse à l’égard d’autrui. Or cela, il semble que ce sont des phénomènes ou des facteurs qui soient extrêmement naturels à tout être humain. On peut voir ce qui est plus essentiel chez l’être humain et ce qui au contraire relève plus d’une déviation. Cela c’est en fait d’expérience, de réflexion, cela n’a rien à voir avec des positions que diverses philosophies ou pratiques religieuses peuvent prendre.

Il y a d’autres signes de cet aspect profondément naturel de la tendresse. On sait par exemple maintenant qu’un enfant dans le ventre de sa mère avant la naissance, réagit différemment quand il entend la voix de sa mère par rapport à la voix de n’importe qui, et donc, c’est déjà un signe. Il réagit différemment, il est donc sensible à la voix de cette mère parce qu’il y a un lien d’interdépendance évident entre lui et la mère, qui est fondé sur la tendresse. Ce lien s’accentue après la naissance, la mère donne son lait à l’enfant, qui le boit, et peut-être que s’il n’y avait pas ce lien très puissant de tendresse réciproque, le lait de la mère ne viendrait pas ou que l’enfant n’aurait pas cette impulsion à boire le lait de sa mère. On voit donc la relation étroite entre cette notion de tendresse et l’interdépendance entre les êtres, et plus ils sont liés par ce lien d’interdépendance, plus cette tendresse peut s’exprimer. Encore une fois, ce n’est pas une question religieuse mais c’est une question d’observer simplement les phénomènes les plus naturels de la nature humaine.

VB - Votre Sainteté, vous avez parlé précédemment de déviation. Dans nos sociétés il est de plus en plus question de déviations notamment sexuelles, d’utilisation de drogues, de violence, de criminalité. Pensez-vous que les problèmes sociaux dont nous venons de parler persisteront tant que l’homme continuera à ignorer sa dimension intérieure ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Je ne pense pas vraiment que cela soit lié au fait que l’on prenne conscience ou non de cet aspect que nous appelons fondamentalement bon de la nature humaine, "cette bonté originelle". Je crois plutôt que les déviations naissent d’une confusion entre les désirs à court terme, ce que l’on attend, et le bien à long terme, en terme de bonheur et de souffrance. Il est bien évident que si dès que certaines pensées, désirs, animosités, surviennent à notre esprit, si tout de suite nous tombons sous le pouvoir de ces pensées, nous agissons en conséquence, et bien, peut-être espérons-nous en retirer une satisfaction passagère mais c’est certainement que nous ne savons pas comparer cela aux conséquences à long terme que nos actions aurons en commettant certains actes.

Si par exemple quelqu’un vous dit une insulte et que vous réagissiez immédiatement par la plus vive colère, que cette colère vous pousse à répondre, parfois à prendre une arme et à blesser cette personne, c’est bien sûr dû au fait qu’instantanément cette colère a surgi et que vous êtes tombé complètement aux mains de cette colère. "Qu’ est-ce que c’est que l’essence de la discipline personnelle" ? Ce n’est pas de se dire : voilà, cela n’est pas permis, ceci n’est pas autorisé, je ne dois pas faire cela etc… Ca c’est une discipline personnelle qui ne peut pas tenir, qui finalement un jour finira par s’effriter.

Une vraie discipline personnelle, s’est se dire : "Si je fais cela, à long terme, cela va t-il se traduire par du bien ou de la souffrance ? Quelles vont être les conséquences à long terme ? Est-ce que je veux que ces conséquences à long terme surviennent ou non ? Si j’évite de faire cela, vais-je éviter de la souffrance ? Si je fais telle ou telle action, puis-je construire tel ou tel bonheur ?" C’est cela qui fait la discipline, c’est basé sur la compréhension des conséquences ultimes de nos actes.

VB - Le rôle de la politique est essentiel dans la mise en place d’un code éthique universel. Cela suppose également d’établir de nouvelles alliances économiques. Certains problèmes liés aux Droits de l’Homme montrent que le chemin à faire reste toujours très important. Pensez-vous votre Sainteté qu’un jour, l’éthique plutôt que la politique aura la préférence des politiciens pour aborder certains problèmes liés aux Droits de l’Homme ?

Sa sainteté le Dalaï-Lama - Je crois que dans notre société moderne il y a effectivement un espoir que l’éthique soit appelée à jouer un rôle grandissant. Contrairement à ce qui est arrivé dans le passé, on voit en effet que de plus en plus, si par exemple un politicien dit quelque chose d’autre que ce qu’il pense vraiment, fait quelque chose de contraire, un mensonge en bref, et bien tout de suite, le public, les médias dénoncent violemment cette inconsistance dans ses paroles ou dans sa conduite. Il y a une sorte de réaction qui fait que peu à peu, tous ceux qui participent à la vie politique, bon gré, mal gré, sont amenés à essayer d’agir avec plus d’éthique et moins d’hypocrisie. Donc une tendance qui est souhaitable et qui semble se développer. En ce qui concerne l’environnement, la dégradation de l’environnement a des conséquences tellement tragiques que les politiciens ne peuvent pas ne pas penser maintenant aux problèmes de l’environnement, à une éthique de l’environnement, donc cela surgit à nouveau.

Je crois aussi qu’à l’orée de ce nouveau siècle, nous avons sans doute muri à la suite des expériences bien souvent très destructrices des siècles passés et que l’on attache de plus en plus d’importance au développement de certaines valeurs et notamment aussi à une forme d’éducation émotionnelle, d’intelligence émotionnelle.

On accorde de plus en plus d’attention dans le corps médical au rôle que jouent les émotions en général dans notre état de santé. A quel point, les émotions peuvent parfois nuire à cette santé ou aider à ce qu’elle soit plus stable. Donc, on accorde une attention de plus en plus proche à ce rôle des émotions qui sont, bien entendu, liées à la façon dont nous avons une éthique personnelle.

Effectivement dans notre société, les médias ont un rôle très important à jouer et principalement dans les sociétés où nous jouissons de libertés, les sociétés démocratiques. Certes, il y a des lois, mais souvent les gens essayent de contourner ces lois à leur profit au détriment des autres. Je crois donc que les médias ont un rôle important à jouer afin d’essayer de perpétuer ou de faire partager les grandes valeurs humaines. Aussi, l’une des qualités bien sûr des médias, ce doit être de rester parfaitement objectifs, de ne pas utiliser leur pouvoir afin de favoriser une certaine opinion, une certaine classe au détriment de la vérité.

Une autre chose encore, je crois que ce rôle est précieux car c’est un rôle révélateur. Je dis souvent que les médias doivent avoir une trompe d’éléphant qui va renifler partout afin de prouver effectivement, de dénoncer les injustices, tout ce qui ne va pas dans la société.

Une autre chose qui me semble importante, c’est que bien souvent lorsqu’une catastrophe se produit, qu’un crime survient, qu’un événement tragique advient, c’est une "nouvelle" et on a tendance à en parler beaucoup. Cela devient la "1ère information" que les médias vont transmettre. Et comme il y toujours tant de tragédies, finalement les mauvaises nouvelles dirons-nous, les nouvelles tragiques ou déprimantes d’un certain point de vue, envahissent les médias. Et tout ce qui à côté relève d’actions positives, altruistes, toutes les œuvres extrêmement bienfaisantes qui sont accomplies de par le monde, au jour le jour, sont moins considérées comme des nouvelles, cela semble normal et du coup on n’en parle pas.

Le risque c’est qu’à force de ne voir que les aspects négatifs de la nature humaine, il y ait une sorte de syndrome de la négativité qui fait que l’on commence à douter effectivement de savoir si la nature humaine est bonne ou pas.

VB - Quelques exemples en médecine précisément, que faire à propos de l’euthanasie, de l’avortement, du prolongement de la vie, de l’acharnement thérapeutique. Est-ce que l’enseignement du bouddhisme ou vous-même avez des points de vue précis sur ces questions ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - Je crois qu’il faut d’abord clairement voir le principe général qui est bien sûr d’éviter la violence, de faire un acte violent. Cela c’est clair, éviter de nuire. Mais maintenant éviter de nuire ne doit pas être un principe aveugle, car il faut toujours peser le bien et le mal que les choses font : ce ne sont pas des principes abstraits. Et donc il se peut fort bien, dans des cas particuliers, qu’un moindre mal puisse en éviter un plus grand. On ne peut donc pas appliquer des règles absolues et générales. Cela doit toujours être évalué dans chaque cas pour voir en fin de compte quel va être le bilan en terme de souffrance et de bien-être et faire en sorte qu’il y ait le moins de souffrance possible.

VB - A propos des tests génétiques, des tris d’embryons, de la modification du patrimoine génétique également de l’homme que cela suppose, voire à terme l’eugénisme : que pensez-vous de cette avancée de la science ?

Sa Sainteté le Dalaï-Lama - On en vient au même principe, à savoir que la science en elle-même et toutes ces découvertes, ce sont des instruments neutres en eux-mêmes, mais qui peuvent être utilisés pour le bien comme pour le mal. Donc, tout dépend encore une fois de nos motivations, de notre attitude. Si on utilise l’avancement de la génétique pour guérir les maladies, on ne peut que s’en féliciter, si on utilise l’avancement de la génétique pour nuire à autrui, c’est un acte de violence. Donc de quoi cela dépend-il si ce n’est de notre motivation profonde et de notre attitude.

VB - On peut conclure votre Sainteté sur ce que vous dites dans un de vos livres : "Une révolution spirituelle implique une révolution éthique". Est-ce que les deux sont indissociables ?

Sa Sainteté le DalaÏ-Lama - Quand je parle de la spiritualité, je ne parle pas nécessairement d’une spiritualité religieuse. Ce que je veux dire par là c’est qu’il ne faut pas simplement se préoccuper des objets extérieurs, d’attendre des objets extérieurs un bien-être, un confort, mais s’occuper de la façon dont fonctionne notre esprit, transformer notre esprit. Pour moi, c’est cela la spiritualité, et la meilleure façon de transformer notre esprit c’est de le transformer vers une manière d’être ou de penser plus altruiste. On retrouve donc à nouveau l’éthique au fondement même de l’altruisme. C’est cela pour moi la spiritualité, qu’elle soit séculière ou religieuse. C’est une spiritualité pour tous, qui ne concerne pas simplement ceux qui croient en une religion.

Donc pour moi, la révolution spirituelle ne va pas naître des conditions extérieures, des progrès extérieurs, des ordinateurs, des modifications ou traitements que l’on pourra apporter à notre cerveau. Elle doit naître de l’intérieur, du désir profond de se transformer pour devenir un meilleur être humain. C’est à cela que nous devons travailler, c’est de cette façon qu’une révolution spirituelle pourra se manifester.

VB - Votre Sainteté, Merci.

© Union Bouddhiste de France 2000


Livres présentés lors de cette émission :

Le Pouvoir de l’esprit - Entretiens avec des scientifiques

Sa Sainteté le 14ème Dalaï-Lama Tenzin Gyatso

Editions : Fayard Editions

ISBN : 221360715X

"De quoi est fait l’esprit humain ? La pensée se réduit-elle aux phénomènes cérébraux ? L’esprit et le cerveau sont-ils une seule et même chose ? La science peut-elle prétendre avoir inventorié toutes les formes de conscience ? Comment savons-nous ce que nous savons ?

Une philosophe, un neurologue, trois psychiatres, un spécialiste des neurosciences ont confronté leurs points de vue à celui du Dalaï-Lama, au cours d’une série d’entretiens tenus à New Port Beach, en Californie, dans le cadre d’un cycle de rencontres privées destinées à stimuler les recherches scientifiques. Objectif atteint : tandis que chacun des intervenants expose avec clarté son point de vue, puis se livre aux questions des autres participants, le Dalaï-Lama, profondément convaincu que la connaissance ne saurait être réduite à un pur produit de l’expérimentation scientifique, porte la contradiction à ses interlocuteurs et alimente leur réflexion avec simplicité et efficacité. Et c’est finalement à une vertigineuse exploration du pouvoir de l’esprit qu’ils nous convient tous ensemble."

 

Tibet - Le pays sacrifié

Claude Arpi

Editions : Calmann-Levy Editions

ISBN : 2 7021 3132 8

Le 7 octobre 1950, l’Armée populaire de libération franchit le Yangtsé et anéantit les défenses tibétaines. À Lhassa, le gouvernement minimise l’invasion dans l’espoir de négocier avec la Chine de Mao, puis fait appel à l’ONU. Soutenu par un seul pays - le Salvador -, sa demande d’inscrire la « question tibétaine » aux débats du Conseil de sécurité est ajournée...

Voici l’ouvrage de référence sur le destin politique du Tibet qui manquait au public francophone. L’auteur ne se contente pas de retracer les grandes étapes de l’histoire du Toit du monde et de montrer comment, depuis le Ve siècle jusqu’à l’occupation par la Chine communiste, le Tibet a toujours su préserver un équilibre entre ses puissants voisins. Il lève le voile sur les véritables raisons de la chute du Tibet. Les chapitres sur le rôle du Premier ministre indien, Nehru, et sur les atermoiements des pays occidentaux sont particulièrement éclairants.

Grâce à ses recherches dans des archives indiennes, russes et américaines récemment ouvertes aux chercheurs, à ses nombreuses relations dans le monde diplomatique et militaire indien. Grâce aussi à ses contacts tibétains - en particulier une longue amitié avec le Dalaï-lama -, Claude Arpi nous livre la face cachée d’un drame toujours tragiquement d’actualité. « Une étude historique majeure et fascinante des influences humaines et politiques qui ont permis l’invasion du Tibet par la Chine communiste. » (Matthieu Ricard ) « Claude Arpi a passé de nombreuses années en Inde et a acquis une ample compréhension du dossier tibétain. Alors qu’il exprime, ici, son admiration pour l’adaptabilité et le bon naturel des Tibétains qui l’ont inspiré dans son travail, je voudrais dire la mienne pour son attitude réaliste et pratique. Cette approche se reflète dans son livre » (Sa Sainteté le Dalaï-Lama).

 

Enfants du Tibet

Sofia Stril-Rever

Editions : Desclée de Brouwer

ISBN : 2220048101

"Un millier d’enfants quittent chaque année le Tibet où ils n’ont plus le droit d’être tibétains. Ils risquent pour cela leur vie, ce qui n’entame en rien leur détermination. Car depuis un demi-siècle, la Chine viole impunément chez eux les droits fondamentaux de la personne humaine, y compris les droits de l’enfant. Ce livre est écrit à partir des témoignages recueillis auprès de jeunes Tibétains exilés en Inde, dans des monastères ou au village d’enfants de Dharamsala. Les récits de leur souffrance au Tibet et de leur traversée périlleuse montrent, comme le dit sœur Emmanuelle, "jusqu’où peuvent s’élever des petits d’homme, pour préserver leur foi et leur identité culturelle".

Jetsun Pema, sœur cadette du Dalaï-Lama, a, depuis trente ans, consacré sa vie aux enfants tibétains réfugiés. Celle qu’on appelle "la Mère du Tibet" confie à l’auteur son engagement à leurs côtés pour reconstruire leur vie brisée. Dans le contexte d’une religion différente, sœur Emmanuelle offre son témoignage de femme engagée, elle aussi, à redonner vie et espoir à des enfants en détresse.

Avec les enfants du Tibet, avec Jetsun Pema et sœur Emmanuelle, ce livre est une rencontre sur les chemins du cœur. Il porte un formidable espoir, pris à la source d’un amour plus fort que la mort."

 

Le Dalaï-Lama mon fils

Diki Tsering

Editions : Guy Trédaniel Editions

ISBN : 2844451926

"Née dans une famille de paysans modestes mais aisés, en 1901, l’année du Bœuf de Fer, Diki Tsering était destinée à la vie simple d’épouse et de bonne mère. Lorsque le sort et la foi ont fait reconnaître son fils Lhamo Dhondup comme le Quatorzième Dalaï-Lama, son monde a été totalement changé.

Dans ce livre, elle raconte son étonnante histoire depuis son enfance en compagnie de ses frères et sœurs jusqu’aux coutumes et rituels du Tibet ancien ainsi que son mariage arrangé à l’âge de seize ans. Elle se rappelle de la naissance de ses enfants et de leur éducation bouddhiste, la personnalité épanouie de Sa Sainteté, les visiteurs venus dans son village chercher le nouveau Dalaï-Lama, le déménagement difficile de sa famille à Lhassa, l’invasion chinoise du Tibet, l’évasion de sa famille et l’exil final.

Riche en détails historiques et culturels, cet aperçu émouvant des origines du Dalaï-Lama personnalise l’histoire du peuple tibétain, la magie de sa culture, le rôle de ses femmes et ses idéaux ancestraux de compassion et de foi."

 

 

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