« Voix Bouddhistes » du 20 juin 2004

Un médecin bouddhiste face à la fin de vie

Invité : Dr Daniel Chevassut

publié le dimanche 20 juin 2004, par MSB

Médecin attaché statutairement à l’Hôpital CHU-Nord de Marseille, le Dr Daniel Chevassut a créé une « consultation de la souffrance ». Sans être à part entière en unité de soins palliatifs, il répond à la demande des chefs de service, des infirmières et en fonction des besoins des patients.

Il travaille également en collaboration avec le « Réseau Européen Ethique et Droits de l’Homme » du Conseil de l’Europe de Strasbourg et donne des conférences. Il est pratiquant du bouddhisme vajrayana (tibétain).

Q Comment s’intéresse t-on à la souffrance quand on est médecin et pourquoi la souffrance plutôt qu’un autre domaine ?

R Quand on vient voir un médecin c’est parce que l’on est dans un état de souffrance. Le premier rôle du médecin est donc de soulager cette souffrance, soit en la guérissant, soit en accompagnant le malade.

A l’origine de cette « consultation de la souffrance » il y a eu une prise de conscience que l’on pouvait aller beaucoup plus loin dans l’accompagnement de la souffrance et de ce point de vue le bouddhisme a été le prolongement naturel de mes études médicales. Les deux sont en fait liés.

Aller au-delà du traitement médical pur par une prise en compte de tous les besoins, de toutes les difficultés que va vivre la personne, notamment à la fin de son existence.

Mon expérience dans le domaine des soins palliatifs m’a montré que cela était possible. Je me suis dit que finalement, il serait bien que toute personne hospitalisée puisse bénéficier de cette qualité de soin et de prise en charge, tant du point de vue éthique que déontologique.

Q Vous êtes médecin mais vous êtes également un être humain qui accompagne d’autres êtres humains qui souffrent. En accompagnant ces malades, notamment en fin de vie, vous avez certainement vos propres doutes, peurs, vulnérabilités … Comment le bouddhisme vous aide-t-il à gérer de telles situations ?

R Il y a une certaine attitude qui repose sur plusieurs points. Le premier, c’est d’être honnête avec ce que l’on ressent. Ainsi j’essaie de ne pas tricher avec mon propre vécu, que ce soit de la colère, de la tristesse, de la révolte par exemple. J’essaie aussi de mener une vie équilibrée parce que la souffrance, la fin de vie ou l’agonie consomment une grande quantité de vitalité. J’ai également une pratique spirituelle. C’est très important dans la mesure où la pratique spirituelle permet une certaine forme d’enracinement. La relation que l’on établit avec la mort et la souffrance, dépend beaucoup de la profondeur dans laquelle on est soi-même « enraciné » et de la pureté de sa pratique spirituelle.

Cela conduit à une grande réceptivité à la souffrance de l’autre avec en même temps une de la stabilité et beaucoup de douceur.

Q Quelles sont les pratiques du bouddhisme qui peuvent vous aider et dont vous faîtes profiter les malades ?

R La compassion en premier lieu. Tout naturellement quand on accompagne la souffrance, on a besoin de manifester et d’éprouver soi-même beaucoup de compassion pour la personne que l’on va accompagner. Un médecin qui n’aura pas développé la compassion aura une vision fragmentaire de son patient. En étant plus réceptif à la souffrance de l’autre, on est à même de mieux définir les besoins du malade, comprendre les besoins de son corps, les besoins psychologiques, spirituels, voire sociaux.

Il y a la pratique du shiné que l’on traduit par « calme mental ». Etablir ce « calme mental » est très important. Il développe une clarté, une meilleures lucidité pour apprécier au mieux les besoins du malade. Il y a aussi toutes les pratiques qui concernent le développement de la compassion comme la pratique de tonglen qui est une pratique d’échange dans laquelle on accueille la souffrance de l’autre et dans laquelle on offre tout ce qu’il y a de bon, de beau, de positif en nous avec un souhait sincère et véritable.

Q Qu’attendent les malades en premier lieu , de la part de leur médecin, dans une unité de fin de vie ?

R Que l’on soit réellement attentif à leurs demandes et que l’on réponde à leurs véritables besoins… s’il y a des douleurs importantes, ce sera d’appliquer un traitement de la douleur, ou bien soulager les difficultés respiratoires… s’il y a des besoins psychologiques plus forts chez certains… être simplement présent et les aider dans un travail , on peut dire de maturation psychologique, jusqu’à l’acceptation dans le meilleur des cas de la réalité du processus de la mort. Parfois les malades souhaitent l’euthanasie. L’important, dans un premier temps est d’écouter le malade et à chaque fois qu’on le peut, de soulager un maximum sa souffrance, ce qui n’est pas toujours fait. S’il est très important d’écouter la demande d’euthanasie d’un patient qui souffre terriblement, il est également très important de savoir décrypter la demande sousjacente.

Q L’âge a-t-il à voir avec l’acceptation de la mort ? certains enfants cancéreux, proches de la mort montrent beaucoup de courage et de compassion pour les proches.

R Il est vrai que l’âge peut intervenir dans le sens où l’enfant est beaucoup plus proche de la source. Il a une compréhension souvent plus spirituelle qu’intellectuelle de la situation. Cependant la grosse difficulté des enfants en fin de vie, c’est de trouver des adultes qui soient capables de les écouter.

Q Vous avez écrit un texte sur l’accompagnement où vous dites « on peut sourire à sa souffrance parce que l’on est plus que sa souffrance » est-ce un peu ce que font les enfants finalement ?

R Pas dans tous les cas. Cette phrase est une phrase très profonde qui m’a bouleversé lorsque je l’ai lue. Cela montre justement l’importance du travail spirituel et de la pratique spirituelle. Tout dépend de la profondeur de sa pratique spirituelle. L’enfant va inévitablement ressentir mais il n’est pas forcément éveillé.

Q Que fait-on par rapport aux gens qui sont en fin de vie et qui ne veulent pas le voir. Doit-on leur mentir, les accompagner dans le mensonge, leur dire la vérité ?

R Ce n’est pas si simple que cela. On fait ce que l’on peut par rapport à la souffrance et aux difficultés qu’elle entraîne. Le refus qu’on appelle classiquement le déni est un mécanisme psychologique d’adaptation à la souffrance. Aussi, on respecte ce déni et ensuite on le teste de temps en temps pour voir où en est le patient dans son travail de maturation et d’acceptation de sa réalité. On ne doit pas forcer. C’est son moyen à lui, celui qu’il a choisi pour aller jusqu’au bout. Il faut avant tout respecter le malade et être capable de décoder ce qu’il y a derrière.

Par exemple, à quelqu’un qui vous dit « je veux mourir »… on lui posera la question … qu’est ce qui vous fait souffrir… quelle est la cause de votre douleur ? On ne peut pas accéder à toutes les volontés de la personne d’où l’importance pour le médecin de savoir écouter, de savoir soulager les souffrances. Une fois le patient soulagé de ses souffrances, on peut revoir le problème avec lui et surtout la demande exprimée.

Q Dans la religion catholique on dit souvent que la souffrance est rédemptrice donc c’est également une façon de l’aborder y compris en fin de vie. Qu’en est il dans le bouddhisme ?

R L’enseignement du Bouddha concerne la libération de la souffrance. La première chose que nous devons faire c’est d’essayer de soulager les souffrances du patient au maximum. Le bouddhisme n’est pas une religion doloriste. Ensuite la deuxième chose, pour un pratiquant, si toutes les souffrances ne sont pas soulagées, c’est d’utiliser cette souffrance pour développer la compassion et éventuellement l’esprit d’éveil.

En conclusion avez-vous un message ?

R Pour les non bouddhistes… ce serait de comprendre qu’au delà d’une vie de loisirs, familiale, professionnelle, toute agréable soit-elle, il y a une fin et qu’il faut s’y préparer… en donnant du temps à son intériorité comme le disait Graff Durkheim qui était à la fois chrétien et bouddhiste zen. Donner du temps à son intériorité, se permettre de mûrir intérieurement. C’est essentiel.

Pour les pratiquants bouddhistes, ce serait de cultiver la joie dans la pratique. Avec l’habitude de la pratique, on oublie parfois l’objectif de la pratique spirituelle qui est la libération de toute souffrance. Essayer de cultiver la joie dans la mesure où l’on est engagé dans une pratique spirituelle profonde aidera très certainement dans ce moment difficile qu’est la fin de vie.


Livres présentés lors de cette émission :

Préparer la mort

Chagdud Tulku Rimpoché

Editions : Editions Claire Lumière

ISBN : 2-905998-61-X

Cet ouvrage se situe sur deux plans, le plan spirituel et le plan pratique afin d’offrir une approche saine et belle de la mort dans un livre qui s’adressant à tous, bouddhistes et non-bouddhistes, aidera certainement de très nombreuses personnes.

 

Qu’avons-nous perdu en perdant la mort ?

Damien Le Guay

Editions : Editions du Cerf

ISBN : 2-204-07284-2

Nous avons perdu la mort - l’attention aux mourants, les cérémonies, les rituels et les paroles du deuil. Depuis longtemps nous vivions dans une familiarité avec la mort et avions, avec le christianisme, pris l’habitude d’organiser les trois temps d’une mort : le temps du mourant, le temps de la mort et le temps de deuil. Alors demandons-nous : qu’avons-nous perdu en perdant la mort ?

Réponses avec Damien Le Guay, philosophe, essayiste et journaliste.

 

P’owa - Le Transfert de conscience

Chagdud Tulku Rimpoché

Editions : Editions Claire Lumière

ISBN : 2-905998-48-2

P’owa est une technique du bouddhisme vajrayana permettant de transférer la conscience au moment de la mort, dans un « champ pur ». Quitter ce monde n’est plus, dès lors, perçu comme un objet d’angoisse, mais comme l’occasion de se libérer du cycle des existences.

 

La Santé face aux droits de l’homme, à l’éthique et aux morales - 120 cas pratiques

Editions : Conseil de l’Europe de Strasbourg Editions du

ISBN : 92 – 871-3054-X

Embryons, génome humain, soins palliatifs et euthanasie, toutes ces questions aujourd’hui fortement médiatisées intéressent tant les spécialistes que les comités d’éthique ou de décideurs, qui tentent au nom de la société, de les réguler par des réflexions et des actions d’ordre juridique, éthique et moral.

 

Ethique et médecine des catastrophes

Editions : Conseil de l’Europe de Strasbourg Editions du

ISBN : 92-871-4881-3

Face à des situations de catastrophes caractérisées par l’inadéquation des moyens avec les besoins, les médecins se trouvent confrontés à d’importants problèmes humains et éthiques, liés aux circonstances dramatiques d’urgence et de nécessité. Cet ouvrage interdisciplinaire décrit les réponses du droit international, de l’éthique et des morales religieuses et agnostique à ces questions.