Intervenants Sujets traités
Jo Le Lamer Histoire de la crémation et son état actuel
Jean-Paul Guetny La crémation dans les différentes religions
Christian Rossignol Enjeux écologiques et économiques
Damien Laguay De la prise en charge à la déresponsabilisation
Cynthia Mauro Les motivations personnelles
François Michaud Nerard Nouvelles ritualités
Dominique Memmie Les dimensions symboliques

Compte rendu général

I - Historique

L’histoire de la crémation se confond avec l’histoire des civilisations. La crémation était profitable aux vivants car elle les protégeait des morts et des âmes, elle était profitable aux morts car la décomposition du corps est plus rapide.

L’Europe se convertissant au christianisme a délaissé la crémation au profit de l’inhumation et Charlemagne interdit, dans un capitulaire de 789, la crémation sur les territoires qu’il contrôlait.

Les premières traces de reprise de la crémation en France datent de la Révolution.

En 1886, la loi autorise en France le citoyen majeur à donner ses instructions relativement à ses funérailles et à sa sépulture. La crémation reste confidentielle dans les pays catholiques jusqu’en 1963, date de levée de l’interdiction par l’Eglise pour concurrencer les francs-maçons. Ils pratiquaient la crémation antérieurement, ce que l’Eglise qualifiait de ‘’rite païen’’. Le 5 juillet 1963, un décret du Saint Office énonce que : « l’incinération du corps n’affecte pas l’âme, ce n’est donc pas un rite hostile aux rites de l’Eglise. »

Actuellement, en France, on recense 152 000 crémations ce qui représente 28% des décès en 2008. L’éclatement géographique des familles incite celles-ci à ne pas créer des tombes qui seront ensuite laissées à l’abandon. On observe également des motivations écologiques et économiques en faveur de la crémation.

La législation française

Loi de 1887 : choisir son mode d’obsèques et de sépulture.

Texte de 1973 ( ??) : toujours en vigueur.

La loi du 8 janvier 1993 met fin au monopole des municipalités.

La loi du 19 décembre 2008 donne un statut aux cendres, stipulant que l’inhumation et la crémation relèvent du même statut. On place dès lors les cendres dans des urnes inviolables, les cendres ne sont plus partageables. Une déclaration est faite à la mairie du lieu de naissance du défunt pour garantir la traçabilité des cendres. Les mouvements crématistes se félicitent que cette loi ait octroyé un statut aux cendres.

Les textes législatifs et réglementaires établissent nettement la distinction entre crémation et incinération. A l’hôpital et au crématorium, il existe des corps ou des parties de corps et des déchets. Les déchets, comme les ordures ménagères, sont incinérés, les corps sont crématisés.

La question de la mise en œuvre de la traçabilité :

Le cas se pose principalement pour la dispersion dans la nature. Il n’y a pas encore de contrainte légale solide. Il faut s’attendre à des décrets futurs. En effet, la loi est très mal appliquée et il n’existe pas de contrôle. Par conséquent, on sent la tendance législative à venir …

II – La crémation dans les différentes religions

La fracture religieuse de l’humanité est le fleuve Indus. A l’Est, l’hindouisme, le taoïsme et le bouddhisme, à l’Ouest, les monothéismes. Pour les religions indiennes, hindouisme et bouddhisme, la crémation constitue une fin naturelle tandis que les monothéismes manifestent une opposition de principe au feu.

L’hindouisme est une religion où les sacrifices et les offrandes sont quotidiens. La crémation est vue comme une ultime offrande. Dans cette religion, la cuisson est très importante car tout ce qui cuit appartient au monde divin. Le feu permet donc d’accélérer et de faciliter l’appartenance au monde des dieux et des ancêtres.

Le bouddhisme est une greffe de l’hindouisme, le Bouddha historique ayant repris les coutumes de son époque. Il n’y a aucune prescription de procéder à la crémation dans les milieux bouddhistes. La crémation est très importante au Japon. Dans l’ancien Tibet, on exposait les corps aux rapaces. Beaucoup veulent être crématisés pour imiter le Bouddha historique.

En France, dans les milieux bouddhistes, la crémation est privilégiée. Le bouddhisme a bonne presse ce qui accrédite le bienfondé du développement de la crémation en France aujourd’hui.

Le judaïsme :

Dans le dictionnaire encyclopédique français du judaïsme, il est dit que la crémation est considérée comme une marque d’irrespect et de déshonneur de la part de l’homme créé à l’image de Dieu. Elle apparaît aussi comme une défiance à l’égard de la résurrection et le chapitre 37 du Prophète Ezéquiel sur les ossements desséchés a eu énormément d’influence dans les milieux juifs autant que chrétiens : « Ces ossements desséchés sont, à la fin des temps, destinés à reprendre vie ». Dans les milieux juifs, ce texte est interprété comme une recommandation à conserver les os parce que c’est à partir de ceux-ci que la résurrection pourra s’opérer.

Dans le judaïsme orthodoxe, un juif pratiquant n’est pas autorisé à se rendre au crématorium pour y accompagner un défunt. Une personne qui a délibérément opté pour la crémation est privée de rite funéraire. Ses cendres ne pourront être enterrées dans un cimetière juif. Il y a, toutefois, une branche plus libérale ou réformée du judaïsme et le dictionnaire encyclopédique français du judaïsme indique que la tradition réformée permet à ses rabbins d’officier lors de cérémonies de crémation et que les cendres issues de la crémation peuvent être enterrées dans les cimetières qui relèvent de cette branche réformée du judaïsme.

Ajoutons, en ce qui concerne le judaïsme que la shoah et cette crématisation massive des juifs par les nazis, n’est évidemment pas de nature à faciliter au retour vers la crémation. C’est un argument qui n’est pas de soi religieux mais qui est culturel et qu’on ne peut contourner.

Le christianisme :

Le christianisme, comme on le sait, est né du judaïsme et a repris beaucoup d’éléments du judaïsme. Le christianisme a notamment partagé la défiance du judaïsme à l’égard de la crémation dès l’origine. Autre argument important en faveur de l’inhumation dans le christianisme, le fait que le Christ, le fondateur, s’est fait inhumer. Donc beaucoup de chrétiens, c’est-à-dire ceux qui suivent la voie du Christ, ont voulu se faire inhumer comme le Christ lui-même.

Par ailleurs, dans la tradition chrétienne, le feu va être très souvent associé au châtiment et à la damnation ; qu’on pense là aux bûchers où sorcières et hérétiques furent brûlés et aux feux de l’enfer. Rien que l’expression ‘’feux de l’enfer’’, indique toute la réserve de la tradition chrétienne à l’égard du feu et ce n’est pas totalement par hasard que Charlemagne, empereur chrétien, dans un capitulaire de 789 ait interdit la crémation dans son empire, celle-ci étant qualifiée de pratique païenne.

Cela dit, la tradition issue du christianisme n’en est pas moins plurielle et l’on y distingue trois principales familles confessionnelles.

Les orthodoxes sont restés sur une position très proche de celle du judaïsme. Jean Claude Larcher, théologien orthodoxe moderne, dit que du point de vue orthodoxe, la crémation est une action condamnable et, cite les Pères de l’Eglise : « pour les Pères de l’Eglise, référence obligée des orthodoxes, la crémation est un déshonneur pour le mort. »

Par ailleurs, dans la tradition orthodoxe, il y a une coutume consistant à préserver et vénérer les restes du défunt à tel point que, quand une tombe était ouverte, dans la tradition, et que les restes étaient en état de bonne conservation, on y voyait le signe de la sainteté de la personne. La même chose existe dans la tradition catholique, d’ailleurs. Donc si on brûle les restes, on va se priver d’un argument en faveur de la sainteté de la personne. Ce n’est pas là un argument majeur, mais la crémation s’oppose à cette tradition de vénération des restes. Jusqu’à présent, le monde orthodoxe est resté, sans nuance, opposé à la crémation.

La Réforme.

S’agissant des réformateurs historiques, Luther et Calvin, ils ne sont pas revenus sur la coutume de l’inhumation telle qu’elle existait à leur époque. Si la mort et la sépulture de Calvin présente une particularité, ce n’est pas parce qu’il n’a pas été inhumé, mais c’est parce qu’il a été inhumé sans cérémonie, sans discours et sans hymne. Mais il se trouve que dans sa polémique avec l’Eglise catholique, le monde protestant va être amené à devenir plutôt favorable, dans les principes, à la crémation. Un des reproches adressé par les protestants au monde catholique, c’est ce qui a été souvent appelé ‘’culte des morts’’, c’est-à-dire cette coutume d’aller sur les tombeaux, de prier pour les défunts, d’évoquer leur souvenir, etc. Cela heurte les principes de la théologie protestante parce que, pour elle, le mort est entre les mains de Dieu. Son dessein éternel ne dépend d’aucune prière humaine, d’aucune action humaine, ni d’aucun rite, d’aucune messe à sa mémoire. Il n’y a donc pas à aller visiter les cimetières pour évoquer la mémoire des défunts.

Quant à l’argument selon lequel il faut qu’il y ait un résidu pour que la résurrection puisse s’opérer, est complètement ruiné par les exégètes et les théologiens modernes, catholique comme protestants, d’ailleurs, car ils envisagent aujourd’hui la résurrection comme une recréation. De même que, selon la bible, Dieu a créé le monde à partir de rien, il peut le recréer à partir de rien. Le résidu corporel n’est donc plus un argument.

Les catholiques ont une position qui a évoluée avec le tournant de 1963. Aujourd’hui, on peut résumer la position de l’Eglise catholique en trois propositions :

  • L’Eglise catholique conserve une préférence pour l’ensevelissement du corps à la manière dont le Seigneur lui-même a voulu être enseveli. L’imitation du Christ constitue donc un argument favorable à l’inhumation.
  • La célébration en l’église en présence d’une urne est déconseillée, voire interdite. En tout cas, elle doit avoir un caractère exceptionnel nécessitant une autorisation de l’autorité épiscopale.
  • L’Eglise catholique, et elle n’est pas la seule dans ce cas, n’est pas favorable à la dispersion des cendres. Elle préfère que l’urne trouve un lieu d’accueil définitif.

L’Islam, dernière religion née de la famille monothéiste :

Le Coran, parole de Dieu descendue du ciel, est peu prolixe en matière de rites funéraires. Par contre, la nécessité de l’inhumation s’y trouve de manière indiscutable. Tous les théologiens, exégètes musulmans consultés, indiquent que l’inhumation est une prescription coranique. Ce n’est pas simplement quelque chose que l’on trouve dans la tradition, c’est dans les Ecritures saintes.

A l’appui de cette thèse, on peut signaler la sourate 77, aux versets 25 et 26 : « N’avons-nous pas fait de la terre, un rassemblement pour les morts et pour les vivants ? » ; la sourate 80, versets 19 à 22 : « De quoi Dieu n’a-t-il pas créé l’homme ? D’un peu de liquide il le crée, le proportionne, puis lui facilite la voie, le fait mourir, le met en tombe. » C’est donc Dieu lui-même qui inhume l’homme et, quand il veut, il le ressuscite. La sourate 5, concerne l’histoire de Caïn et Abel et le verset 31 rapporte ceci : « Alors Dieu mandat (après le meurtre de Abel par Caïn) un corbeau pour gratter le sol et faire voir à Caïn comment cacher l’horreur de son frère. Malheur à moi, dit-il, car il n’était pas capable, comme le corbeau, de cacher l’horreur de son frère et il fut pris d’un intense remord. » Selon les exégètes, ce texte signifie que Dieu envoie le corbeau pour montrer à l’homme de quelle façon doit être traité le cadavre d’un être. L’inhumation est donc la conduite qui doit être adoptée.

Donc, pour un musulman, le retour à la glaise maternelle est naturel et constitue la seule pratique qui respecte la dignité du défunt, la crémation, comme pour le judaïsme, représentant un déshonneur.

Que tirer de ces observations ?

Il n’y a pas une position des religions, il y a des positions des religions. Certaines, comme l’hindouisme, préconisent la crémation, d’autres laissent le libre choix, d’autres, comme l’Eglise catholique, sont tolérantes à l’égard de la crémation, d’autres enfin, comme le christianisme orthodoxe, le judaïsme, interdisent la crémation. Il n’y a donc pas de bloc religieux favorable à l’un ou l’autre processus. Deux études récentes montrent que, chez les croyants, il y a une surreprésentation des personnes qui recourent à l’inhumation.

III – Enjeux écologiques et économiques

Pour des raisons de respect de l’environnement, il y a nécessité d’équiper les fours des crématoriums de filtres pour les fumées. L’investissement pour un filtre est de 300 000 €. Il faut ériger un bâtiment pour établir le filtre. Coût dudit bâtiment 50 000 €. Sommes auxquelles il faut ajouter les frais de fonctionnement de l’installation. L’évolution de la législation dans cette direction aboutit au fait que dans un avenir proche, les petits crématoriums vont fermer car ils n’ont pas une activité suffisante pour pouvoir supporter ces charges. Si ces petits crématoriums veulent se maintenir, ils devront augmenter de 100 € le prix de vente de chaque crémation.

Une étude récente montre que :

  • La dépense nationale moyenne pour une inhumation est de 3 492 €
  • La dépense nationale moyenne pour une crémation est de 2 475 €

Il faut évidemment préciser qu’il existe de grosses disparités géographiques, ce ne sont là que des moyennes nationales. En province, il faut fréquemment parcourir 50 km ou davantage pour arriver à un crématorium. Autant pour le retour. Ceci grève les budgets. Il y a d’autres paramètres qui contribuent aux disparités géographiques.

I

V – De la prise en charge à la déresponsabilisation

On peut distinguer trois types de crémations :

  • La crémation antique, grecque, romaine. C’est une crémation religieuse, rituelle. C’est une crémation pour l’au-delà. On place des pièces sur les yeux de ceux qui vont être brûlés pour payer le passage. C’est une mort publique. Cette pratique perdure dans ce qui a été nommé plus haut l’est de l’indus. Cette pratique funéraire religieuse existait chez nous en Occident et elle existe ailleurs.
  • La crémation nihiliste. L’idéologie de ces crémation trouve son fondement en 1880 : pas de Christ, pas d’au-delà, une cérémonie cachée, un souci d’hygiène. Dans cette idéologie crématiste, il y a bien une revendication nihiliste, athée, de propreté hygiéniste, qui a été celle des militants crématistes de toutes parts et qui rejoint ce souci des Lumières et des Encyclopédistes qui refusaient ‘’la bonne mort ancestrale’’ et qui pensaient qu’on pouvait guérir la mort en lui faisant perdre sa puissance tragique, donc sa puissance religieuse, au profit d’une mort apaisée.
  • La crémation du troisième type, celle qui se manifeste à partir de 2002. ce mouvement n’est ni antique, ni crématiste mais plus l’effet d’une forme d’indifférence, d’ébranlement de l’individu.

Ma thèse [dit Damien Leguay] est qu’il y a un lien direct entre cette crémation du troisième type, désir de se penser par avance en déchet ultime, en cendres éternelles, et l’actuel défaut d’hospitalité.

Comment trouver sa place sociale dans un temps qui fait disparaître la conscience que l’on a de l’histoire ? L’histoire est un fil continu du passé par le présent vers le futur avec un devoir de transmission. Aujourd’hui nous constatons une double cécité : le passé que nous n’aimons pas, que nous considérons comme irregardable et le futur que nous devrions regarder et qui est inenvisageable. C’est ce que l’on appelle le présentisme. C’est l’idée que nous avons une conscience du temps réduite au seul présent. Nous vivons sur cette seule conscience d’être aujourd’hui présent. Quand nous avons conscience d’être sur cette fine passerelle du temps qu’est le présent, s’étiolent la conscience de la transmission, la conscience du devoir de l’éducation, la conscience de la filiation culturelle, etc. Nous sommes donc de plus en plus écrasés entre un passé que nous rejetons parce qu’il est porteur de tous les maux condamnés aujourd’hui et un avenir que nous ne pouvons pas regarder.

Pour revenir à notre sujet, nous voyons que le cadavre est à la charge du futur, à la charge des héritiers. Il entre dans le temps étant à la charge de se propre filiation. Or, les cendres sont l’archétype du présentisme, de ce moment abstrait du temps.

Damien Leguay développe en citant Zygmund Baumann : « Nous avons connu, autrefois, une forme de solidité sociale avec des groupes constitués définis, des reconnaissances collectives. On était pleinement cela. On avait des intérêts clairement définis. On appartenait à des groupes précis. Il y avait donc des solidités sociales. Dans la postmodernité, nous sommes entrés dans une phase liquide. Les sociétés sont molles, les intérêts fluctuants, les attachements changeants. Face à cela, l’individu est seul, confronté à des formes sociales décomposées. Cette forme liquide est génératrice d’incertitudes et de nombre de peurs. Incertitudes de nos repaires sociaux, de nos identités personnelles et peur du présent, de la mondialisation, des fluctuations, etc. Dans ce monde là, l’homme ne peut compter que sur lui parce qu’il y a relâchement des liens sociaux, parce que l’Etat ne joue pas pleinement son rôle de protection comme il le faisait préalablement, et plus généralement, nous ne sommes plus protégés contre le destin. Alors naît un sentiment inédit, celui d’être en trop. Nous avons le sentiment d’être entraînés dans un flux de la répétition journalière de l’éphémère. Tout cela génère chez nous la conscience que : « rien dans le monde n’est destiné à durer. Donc rien n’est vraiment nécessaire, rien n’est vraiment irremplaçable. De là naît le sentiment d’une mort imminente. La fluidité moderne est une civilisation de l’excès, de la surabondance, mais aussi des déchets et de la mise au rebus. Il y a donc dans notre société, la conscience d’être des déchets potentiels, parce que le mouvement de l’économie libérale capitaliste mondialisée augmente le nombre des individus rendus superflus, donc interchangeables ».

Baumann pense donc que le souci écologique qui est le nôtre, en revient à une conception malthusienne du monde, c’est-à-dire une conception de ressources limitées, du constat que nous sommes sans doute trop nombreux au regard de nos ressources et que le monde est plus important que nous. « Avec toutes ces consciences là : la montée du chômage, la montée des risques individuels, la montée des incertitudes sur l’avenir, la montée des séparations interpersonnelles, etc., la mise au rebus devient une perspective plausible pour tous. Nous sommes donc tous sur le marché, nous sommes tous dans le cycle de la consommation, nous sommes tous avec des sentiments interchangeables, donc tout individu est un rebus qui s’ignore. Nous avons donc à nous préparer. La frontière entre le fait d’être nécessaire et de ne l’être plus, d’être un rebus, est devenue poreuse. Cette conscience d’être un rebus potentiel est une conscience que la société nous donne ».

Donc si nous avons cette conscience sociale d’être en trop, n’y a-t-il pas une affinité naturelle à devenir cendres, à devenir rebus, de ne pas occuper trop de place parce que nous n’avons pas occupé trop de place dans la société qui est la nôtre ?

V – Les motivations personnelles

Peut-on répondre à la question : « Comment bien mourir ? « Vraisemblablement, non. Il semble beaucoup plus juste de substituer à cette question, celle consistant à demander : « Comment pouvons-nous apprendre à mourir ? »

De la même manière, à la question « Une fois mort, mes restes ont-ils encore un sens ? » je [Cynthia Mauro] proposerais plutôt : « Quelle trace je souhaiterais laisser à mon entourage, mes amis, mes proches et à la société ? »

Les paramètres extrinsèques :

  • Le premier est contextuel, social et sociétal. A l’intérieur de ce paramètre on peut faire figurer la question du rapport à la mort, du rapport à la douleur, donc la question du mourir aujourd’hui. La première semaine où je suis arrivée dans l’unité de soins palliatifs, une infirmière courant dans le courant, m’aborde, me disant : « Il faut absolument que tu viennes parce qu’à la chambre cinq, le mari de Madame … est en train de mourir et elle pleure. Ah bon, lui dis-je, ne crois-tu pas normal qu’elle pleure ? » Ca laisse penser que la prise en charge de la douleur rendait obligatoire la prise en charge de la douleur psychologique alors que l’on sait bien que l’expérience de cette douleur dans notre chaire, dans nos pensées, est nécessaire pour pouvoir cheminer intérieurement. Il y a donc cette question de l’institutionnalisation de la fin de vie.
  • Il y a aussi la question de l’hygiénisation, de l’esthétisation de la mort et de nos morts. Vient-on se recueillir auprès du mort pour l’honorer ou faut-il maquiller le mort de manière que ce soit beaucoup plus confortable pour nous à une époque où la modernisation et l’esthétisation empruntent un certain nombre de filières.
  • Une scénographie très différente de celle d’il y a quelques années, très singulière avec une modification en profondeur des processus rituels. Parmi ces modifications profondes, les familles expriment souvent un désir de personnalisation des cérémonies funéraires. C’est aussi le lieu où l’on voit dans l’expression de certains désirs, dans la représentation de l’au revoir au proche, il y a un attachement très différent aux traditions sociales. Et de cet attachement, il y a certainement un licenciement de nos morts de notre espace psychique de telle manière que nos morts sont désinvestis de leur symbolique et de leur physique. Au cimetière, on désinvestit nos morts, s’agit-il toujours de lieux de souvenirs ou de trous de mémoire ?

Les paramètres intrinsèques : Ils sont beaucoup plus individuels, plus intimes, relevant du secret du cœur.

  • Parmi les facteurs colorant le processus motivationnel pour la crémation plutôt que pour l’inhumation, il y a l’âge. C’est un facteur important qui va différencier de façon profonde le choix pour la crémation du choix pour l’inhumation.
  • Le contexte décisionnel est aussi à noter : dans quel contexte choisit-on la crémation ? Est-ce à l’issue d’un repas de famille ? Est-ce à l’issue d’une mort longue et accompagnée qui a suscité un certain nombre d’échanges ? Ou la crémation est-elle la meilleure réponse à une mort violente, brutale et judiciaire ?
  • L’histoire de la personne et ses expériences de deuils antérieurs interviennent aussi dans la motivation du choix car ils ont construits ses ancrages émotionnels, ses ancrages traumatogènes qui se sont inscrits psychologiquement. Ainsi on peut choisir la crémation à la suite d’une inhumation qui s’est mal passée, ou inversement on avait choisi la crémation et on change d’avis après avoir assisté à une crémation qui s’est mal passée. L’histoire de vie est très importante.
  • Autres critères de motivation : la situation familiale, la situation sociale, la filiation spirituelle et les représentations qui s’y rapportent, l’appartenance religieuse, l’héritage culturel. L’ensemble de ces facteurs détermine le processus décisionnel.

Quelques motivations supplémentaires :

  • L’écologie, on reste dans l’idée que nos morts sont polluants, la crémation étant perçue comme un mode de préservation de l’environnement. Cela touche les valeurs de l’hygiène. L’inhumation évoque la décomposition, le sale, etc. Motivation donc à optimiser les conditions de vie de ceux qui restent.
  • L’ergonomie. C’est une façon de s’adapter au modernisme que d’avoir un défunt facilement transportable, non contraignant pour celui qui reste. En dépit de la réintroduction de la mort dans le discours social, le mort est écarté des regards. La conversion crématiste va lui permettre de continuer d’être, subjectivement, quelqu’un de socialement acceptable
  • Une nouvelle spiritualité sociale et sociétale. Il est clair que la désaffiliation avec l’Eglise et l’orientation importante de l’orientalisation des croyances, appelle les populations vers de nouvelles constructions et de nouvelles représentations psychiques. La filiation spirituelle originelle va se heurter à la virtualité moderne. En dépit de la création de certains cimetières virtuels et informatiques, le nomadisme géographique et relationnel va concourir au désinvestissement de la part terrienne et affective de la sépulture.

Il est important de rappeler ici que le vrai tombeau des morts est bien le cœur des vivants.