Émission diffusée le 22 juillet 2007

Extraits de l’émission :

Sandrine Colombo : Depuis l’origine du bouddhisme et selon le Bouddha, hommes et femmes peuvent atteindre l’Eveil, mais, en fait, les femmes n’ont pas forcément la même aura, ni le même rang que les hommes, dans la hiérarchie des lignées et des écoles bouddhistes. C’est surtout vrai en Asie et en observant le statut des nonnes dans certains pays, on remarque parfois quelques inégalités. Pourtant la femme exerce bien une place et un rôle prépondérant dans le bouddhisme. C’est ce que nous allons développer avec Grazyna Perl, notre invitée.

Grazyna Perl, bonjour. Vous êtes laïc, mariée, mère de famille, artiste peintre, poète, mais vous êtes aussi maître zen. Vous enseignez, vous pratiquez, vous dirigez même le centre zen KWAN UM* à Paris. Vous enseignez également dans toute l’Europe, ce qui fait beaucoup. Vous avez deux vies très chargées, très actives. Comment arrivez vous à concilier ces deux vies, la vie sociale et la vie d’enseignante bouddhiste ?

Grazyna Perl : Pour moi, ce ne sont pas deux vies. A un certain moment, assez vite, les deux vies sont devenues UNE et c’est vraiment très important. Si un pratiquant pense qu’il a deux vies, quelque chose ne va pas dans la pratique, car originellement, tout est UN. Donc diviser poserait problème. Si on unifie ces deux vies, la vie laïque fait la pratique plus riche et la pratique fait la vie laïque plus riche.

S.C. : En fait les pratiquants cherchent à développer le sentiment de compassion et, justement, quand on est mère, ce sentiment, l’a t-on de façon innée ?

G.P. : Une femme, spécialement une mère, comprend ce sentiment, cet amour sans conditions. Une femme, une mère, comprend la souffrance, la grande compassion, le grand amour, la grande sagesse, qui sont les choses les plus grandes dans ce monde et dans une vie humaine et qui viennent souvent avec la douleur, la souffrance. Donc, je pense qu’une femme peut faire ce travail peut-être plus facilement qu’un homme.

S.C. : Cela veut dire qu’elle est un peu en avance finalement sur la pratique par rapport aux hommes, puisqu’elle connaît ces moments ?

G.P. : Oui, je peux dire « un peu » en avance. Mais je ne voudrais pas faire de division, car, bien sûr, il y a beaucoup d’hommes qui ont beaucoup de compassion. Ils enseignent, ils dirigent les étudiants de différentes façons. Néanmoins, les femmes peuvent avoir, peut-être, plus facilement, tous ces sentiments.

S.C. : Vous avez choisi de rester dans Paris, à votre domicile et le centre zen, près de la Bastille, où c’est trépidant et très sollicitant. Pourquoi avoir fait ce choix d’être là au milieu de la ville ?

G.P. : Dans la ville, il y a beaucoup, beaucoup de choses et beaucoup de souffrances aussi. On peut se cacher plus facilement derrière toutes ces choses intéressantes, tous ces bruits, mais tout est là.

S.C. : Un autre choix que vous avez fait est celui d’être resté laïque. Pourquoi n’êtes vous pas nonne ?

G.P. : A un certain moment, je pensais devenir nonne. Puis j’ai fait ce choix : il faut rester laïque pour montrer aux gens que c’est possible. On peut sérieusement pratiquer, apprendre ce grand enseignement qui existe depuis des siècles, tout en continuant la vie laïque, la vie normale.

S.C. : Est-ce que parfois, votre apparence laïque, alors que vous êtes maître zen, ne rend pas certains méfiants à votre égard ?

G.P. : Cela arrive. C’est dû au fait qu’il existe une certaine image de la personne spirituelle, avec le crâne rasé, la robe, une certaine façon de parler, de se mouvoir et puis dans l’histoire, les maîtres zen étaient plutôt des hommes. Alors moi, je suis le contraire de cette image et, bien sûr, cela m’est arrivé assez souvent, au cours de mes voyages, de mes conférences : en entrant dans la salle, je voyais très souvent la surprise sur le visage du public. Mais au fil de l’enseignement et des réponses aux questions, tout change.

S.C. : Depuis 2006, vous avez reçu la transmission officielle, c’est-à-dire que vous êtes devenue maître zen. C’était une cérémonie qui a eu lieu à Paris, à la grande Pagode de Vincennes. On va regarder quelques images de ce moment.

« Près du lac Daumesnil, dans la partie du bois de Vincennes, qui jouxte Paris, se trouve une grande Pagode, où a lieu une importante cérémonie bouddhique. Le rituel est Coréen. Une femme d’origine polonaise, Grazyna Perl, devient maître zen. Elle est la première en Europe, à recevoir ce type de transmission, signe de l’implantation réussie du bouddhisme hors d’Asie. »

Explication de Maître Dae Kwang : « Le principe de la transmission remonte au Bouddha historique. Elle se fait de maître à disciple et indique que le maître reconnaît les compétences et les qualités de son élève. Il ne s’agit pas de reconnaître seulement des connaissances théoriques ou livresques, comme ce fut le cas, par exemple, quand je suis moi-même devenu moine. C’est quelque chose de beaucoup plus vaste. Il s’agit d’authentifier un état d’esprit. »

« En Coréen, le nom pour maître du Dharma signifie littéralement » quelqu’un qui montre la voie « . Grazyna, désormais maître zen, montrera à son tour la voie à ses disciples. Reste que c’est à chacun de faire le chemin. »

S.C. : En revoyant ces images, qu’est ce que cela vous fait ?

G.P. : Chaud au cœur !

S.C. : Comment votre féminité peut transparaître ou est ce qu’elle peut transparaître ?

G.P. : J’essaie de garder cette vérité essentielle qui dit qu’originellement, la nature véritable de chaque être n’a pas de sexe. Lorsque nous habitions aux USA, au centre même de Providence, mon mari en était l’abbé et moi je dirigeais la pratique formelle. Notre maître, Seung Sahn, un jour, nous a dit : maintenant, tous les deux vous dirigez ce centre. C’est très important de vous souvenir, vous (mon mari) vous êtes comme un père , vous devez être toujours très strict, et vous, Grazyna, comme une mère qui donnera toujours amour et compassion. Voilà, et je pense que j’essaie de toujours continuer de cette façon.

S.C. : Un des aspects qui vous a fait suivre votre maître, c’est que, justement, il offrait la même possibilité aux femmes aussi bien qu’aux hommes, de suivre ses enseignements ?

G.P. : Oui. Je trouvais son enseignement très profond, très clair et avec un grand sens de l’humour, ce qui est très important. Et pour lui, toujours - c’était vraiment transparent dans son enseignement : notre sexe n’avait aucune importance. L’important, c’était d’avoir assez de force et de clarté pour obtenir la sagesse, le grand amour, la compassion.

S.C. : On a vu tout à l’heure, qu’il y avait néanmoins des préjugés. Est-ce que le fait d’être une femme enseignant, un maître zen féminin, attire plus les femmes dans votre centre ou est ce que finalement, c’est un peu le hasard et il y a autant d’hommes que de femmes ?

G.P. : Par rapport aux étudiants, il y a à peu près moitié moitié maintenant, mais c’est vrai, au début spécialement, il y avait beaucoup de femmes et très peu d’hommes. Maintenant, après dix ans que nous sommes ici à Paris, cela s’équilibre.

S.C. : C’est plus difficile pour une femme d’avoir la légitimité pour enseigner ?

G.P. : En général, je pense que oui.

S.C. : C’est un défi supplémentaire, pour vous, de convaincre ?

G.P. : Oui car dans toutes les cultures, encore aujourd’hui, il n’y a pas d’égalité entre les hommes et les femmes. Même ici, dans les pays occidentaux, cette inégalité subsiste parfois, mais les gens n’en sont pas toujours conscients. Donc, d’une certaine façon, c’est plus difficile, mais d’un autre côté, cela nous fait travailler plus et cela nous donne plus aussi.

S.C. : Merci, Grazyna Perl pour avoir témoigné de votre expérience de mère et de maître zen.

* Centre zen coréen Kwam Um 35 Rue de Lyon 75012 Paris www.pariszencenter.com

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.


Livres présentés lors de cette émission :


Rencontre avec des femmes remarquables 

Martine Batchelor

Editions : Editions Sully

ISBN : 978 2 35432 017 1

Ce livre nous fait découvrir l’expérience spirituelle actuelle de plusieurs femmes, asiatiques ou occidentales, issues de diverses traditions bouddhiques. Généreux, profond, libre, joyeux, ce que ces femmes nous disent est une inspiration, non seulement pour les bouddhistes mais pour tous ceux ou celles qui cherchent à intégrer la spiritualité dans leur vie quotidienne.
Vous y découvrirez l’expérience spirituelle de plusieurs femmes, asiatiques ou occidentales, issues de diverses traditions bouddhiques…


Bouddha et les femmes - Les premières femmes bouddhistes d’après le Therigatha

Susan Murcott

Editions : Editions Albin Michel

ISBN : 2226094091

Sensibilisée aux premières recherches des chrétiennes féministes américaines à la fin des années soixante, Susan Murcott a suivi parallèlement un itinéraire spirituel qui la conduisit très tôt à la pratique de la méditation bouddhiste. Elle découvrit un jour le « Therigatha » , le « Cantique des Anciennes » et consacra de longues années à étudier ce texte pali du canon bouddhiste.


Présentation : Sandrine Colombo

Réalisateur : Claude Darmon