Émission diffusée le 8 juillet 2007

Extraits de l’émission :

Aurélie Godefroy : le bouddhisme est actuellement la quatrième religion mondiale en nombre de pratiquants. Dans cette émission nous allons tenter de comprendre ce que le bouddhisme représente pour notre monde contemporain, quelle place il occupe en Orient, mais aussi en Occident. S’est-il modifié au contact de civilisations différentes ? Qui sont vraiment ceux qui sont attirés par le bouddhisme et pour quelles raisons en sont-ils adeptes ? Pour en parler avec nous recevons Frédéric Lenoir. Frédéric Lenoir, bonjour. Vous êtes philosophe, écrivain, directeur de la rédaction du « Monde des Religions » mais vous êtes ici en tant que sociologue. La première question que j’ai envie de vous poser concerne la situation globale du bouddhisme, tant en Orient qu’en occident. Est-ce qu’on peut parler de renouveau ?

Frédéric Lenoir : Oui, tout à fait. Le bouddhisme, dans sa longue histoire, qui a maintenant deux mille cinq cent ans, a traversé, au XXe siècle, une des plus grandes crises de son histoire. Et c’est lié, finalement, à des événements presque extérieurs à lui-même, puisque c’est lié à des événements politiques. Le bouddhisme s’est essentiellement répandu en Asie - Il a quitté l’Inde, alors qu’il est né en Inde - et il s’est développé dans la plupart des pays asiatiques. Puis ces pays-là ont connu des dictatures communistes, qui ont lutté fortement contre le bouddhisme, que ce soit dans le Sud Est asiatique ou en Chine. Tous ces pays, qui étaient essentiellement bouddhistes, ont été tellement soumis à un joug politique, qu’ils ont connu une très grave crise. Mais aujourd’hui, on assiste à un double renouveau du bouddhisme ; d’une part en Asie, où après la fin du communisme, les gens reviennent à la religion. On peut dire que dans un certain nombre de cas, elle n’avait pas complètement disparue, elle se vivait de manière plus cachée. Il y a un retour à la religion en Asie. D’autre part ,en Occident, c’est la grande nouveauté. Cela a commencé, il y a environ quarante ans et ça a continué de se développer. Le bouddhisme, en grande partie d’ailleurs du fait de ces persécutions et du contexte politique en Asie, est venu en Occident et on assiste à l’émergence d’un bouddhisme occidental, ce qui est un événement historique d’une très grande portée.

A.G. : Quelle place occupe-t-il aujourd’hui par rapport aux autres religions ?

F.L. : Le bouddhisme est une religion très importante : il y a trois cent cinquante à quatre cents millions de personnes bouddhistes dans le monde, mais cela reste loin derrière le christianisme, qui est presque à deux milliards d’individus, ou l’Islam, qui est à un milliard trois cent, quatre cents millions et l’Hindouisme, qui est aussi à près d’un milliard d’individus. Donc c’est la quatrième religion mondiale mais c’est une religion qui peut connaître une expansion assez importante,si les pays asiatiques continuent à revenir de plus en plus elle et si l’expansion démographique continue aussi, parce que vous savez que la croissance aujourd’hui d’une religion se fait beaucoup plus par l’expansion démographique - c’est le cas de l’Islam - que par une forme de conquête religieuse. L’autre raison qui peut faire que le bouddhisme peut se développer, c’est qu’il continue effectivement à toucher les gens en Occident. Alors là, il y a toute une nouvelle ère de civilisation, dans laquelle il peut se développer.

A.G. : Comment le bouddhisme s’adapte-t-il en Occident ? On imagine que les valeurs sont universelles pour le fond, mais dans la forme ? Est ce qu’il y a des modifications ?

F.L. : On est au tout début. Si vous regardez l’histoire du bouddhisme, vous voyez que, par exemple, quand le bouddhisme est arrivé en Chine, au Japon, au Tibet, il a fallu des siècles pour qu’il trouve sa forme, on ne va pas dire définitive, mais qu’il trouve une certaine forme culturelle, qui lui est propre dans ce pays là. Il y a deux choses dans le bouddhisme : il y a son message fondamental, essentiellement philosophique, autour de principes de valeur, et puis, il y la culture. Et les éléments culturels varient d’un pays à l’autre. Dans le hors série que nous sortons dans « Le Monde des Religions - Pour comprendre le bouddhisme », le Dalaï Lama nous donne une interview dans laquelle il explique qu’il faut distinguer tout le temps l’aspect du message fondamental et l’aspect de la culture, donc, il est encore trop tôt pour savoir quel sera le bouddhisme occidental, quel sera son visage. Aujourd’hui, on a, en occident, du bouddhisme tibétain, du bouddhisme japonais, zen. C’est en train de bouger un peu, mais il est trop tôt pour savoir quel sera véritablement le visage d’un bouddhisme occidental, comme on peut parler d’un bouddhisme tibétain ou chinois.

A.G. : Justement, par rapport au bouddhisme oriental, c’est quelque chose peut-être d’un peu plus populaire que le bouddhisme que l’on rencontre en occident ?

F.L. : Tout à fait. Si vous voyagez, vous vous rendez compte qu’en allant au Vietnam, au Laos, au Japon, le bouddhisme est d’abord une religion populaire. Ce qu’on ne connaît pas en occident. On connaît très peu. Les occidentaux ont une image assez idéalisée du bouddhisme, comme une philosophie, comme une sagesse, comme une pratique de la méditation, ce qui est vrai. Mais ce sont des élites qui pratiquent la méditation. Vous avez 95 % des asiatiques bouddhistes qui ne pratiquent jamais la méditation. Pour eux, le bouddhisme est une religion, dans laquelle on va faire des rituels, on va offrir des offrandes à des divinités et au Bouddha. On est donc dans une forme de religiosité populaire qui a un rôle social très utile, mais dans lequel la fine pointe de la philosophie et de la pratique n’est faite que par des moines ou par des élites. Et c’est ce bouddhisme là que nous connaissons en occident. Donc, effectivement, il faut avoir conscience qu’il y a plusieurs niveaux de religiosité et que vous avez, du niveau le plus populaire au niveau le plus ascétique et le plus philosophique, des écarts absolument énormes. Ce qui se développe en occident, c’est évidemment le bouddhisme plus élitiste, c’est-à-dire celui qui permet de faire un travail sur soi, avec l’accompagnement d’un maître.

A.G. : Vous avez mené une très grande enquête, il y a une dizaine d’années. Est-ce qu’on peut définir aujourd’hui différents profils type de bouddhistes, de sympathisants bouddhistes ? Est-ce qu’il y a différentes catégories ?

F.L. : Oui. Quand j’avais fait une thèse sur le bouddhisme en Occident, je me suis rendu compte que la meilleure manière de faire des distinctions entre différentes populations qui pratiquent le bouddhisme, c’était le degré d’implication. Cela n’apporterait pas grand-chose de faire des distinctions entre ceux qui choisissent le zen ou le tibétain. Par contre, on peut considérer que, quelle que soit la tradition, theravada ou autre, vous avez des gens qui sont plus ou moins impliqués dans le bouddhisme. Vous avez des gens fortement impliqués, c’est-à-dire qui pratiquent la méditation, qui suivent des enseignements réguliers, qui sont en général reliés à un centre. Ce sont les pratiquants. Ces gens là, c’est un noyau dur. Ils ne sont pas très nombreux et représentent quelques dizaines de milliers de personnes en France. Mais ce sont des gens très impliqués et qui font progresser le bouddhisme. C’est là qu’on va voir émerger un bouddhisme dit occidental, parce qu’il y a une vraie implication. Et puis vous avez les proches du bouddhisme, qui sont des gens qui s’intéressent, qui lisent des ouvrages, qui vont faire un stage, qui vont aller une fois dans un centre, mais qui ne vont pas y rester. Là, vous avez plusieurs centaines de milliers de personnes. Enfin, vous avez la population la plus large, que j’ai appelé les sympathisants, des gens tout simplement qui aiment bien le Dalaï Lama, qui l’ont vu à la TV, qui achètent un bouquin de temps en temps, qui se sentent des affinités, qui ont une sympathie pour le message du bouddhisme. Et là, plusieurs sondages, dont certains qu’on a fait, montrent qu’il y a entre cinq à six millions de français qui se sentent sympathisants du bouddhisme, mais cela ne veut pas dire qu’ils vont avoir pour autant une pratique religieuse.

A.G. : Est ce que ces profils ont évolué depuis les années 1970, depuis que le bouddhisme est réellement implanté en Occident ?

F.L. : Il y a beaucoup de sympathisants et ce qui a fait la notoriété du bouddhisme en occident, notamment en France, c’est essentiellement la notoriété du Dalaï Lama et ses voyages. Je pense en particulier à celui de 1993, où il est resté un mois en France. Les médias ont fait leur couverture sur le développement du bouddhisme en France et à ce moment là, on a commencé à parler du bouddhisme, qui de fait a obtenu une sorte de notoriété. Il y a beaucoup plus de sympathisants aujourd’hui qu’il y a trente ans, grâce à la médiatisation et les pratiquants eux-mêmes ont mûri.

A.G. : Cette évolution est la même pour chaque tradition ou y a-t-il des différences entre les tibétains, les zen ?

F.L. : Il y a évidemment de grandes différences. Si vous choisissez de pratiquer la méditation assise dans le bouddhisme zen, vous optez pour une forme de bouddhisme très silencieux, dans lequel il y a aussi toute une esthétique , alors que si vous optez pour le bouddhisme tibétain, il y beaucoup plus de rituels, beaucoup de couleurs, de décorum, et la place du maître tient un rôle très différent. Ce sont des choix de sensibilité, disons, qui sont très différents.

A.G. : Quelles sont les raisons pour lesquelles les gens viennent au bouddhisme ? Est ce qu’on peut définir ce qui les attire ?

F.L. : Les raisons sont très diverses également. Je pense qu’il y a quelque chose de dominant : c’est l’idée que c’est une forme de sagesse, de voie spirituelle, plus que de religion, qui est sans Dieu ni homme, l’idée étant que le bouddhisme nous permet de faire un travail spirituel, un chemin intérieur, sans avoir à adhérer à tout un corpus dogmatique comme dans le christianisme. Après, vous avez des gens qui vont être attirés pour d’autres raisons. Certains vont vous dire, par exemple, que la présence des maîtres est pour eux déterminante.

A.G. : Il y a une espèce de fascination ?

F.L. : Pas de fascination, je pense que c’est quelque chose de beaucoup plus juste et réel. C’est le fait de rencontrer des gens authentiques. Le fait d’avoir rencontré une personnalité spirituelle, que ce soit un maître zen ou un lama tibétain, qui rayonne, qui semble vraiment vivre ce qu’il dit, et dit ce qu’il vit, c’est-à-dire qu’il y a une cohérence, une harmonie, entre ses actes et ses paroles, cela va toucher beaucoup de gens. Donc la place du maître peut être un élément déterminant. Vous avez aussi le fait que c’est une voie spirituelle, qui repose sur l’expérience. On demande essentiellement aux gens de pratiquer, de faire quelque chose, de faire un rituel ou de faire de la méditation, de faire leur propre expérience. De très nombreuses personnes se sentaient finalement assez désemparées dans leur tradition religieuse d’origine, que ce soit le christianisme ou le judaïsme, par le fait qu’on leur demandait de suivre un rituel qu’elles ne comprenaient pas et dans lequel le corps n’est pas impliqué.

A.G. : Alors que le bouddhisme propose des outils pour avancer, trouver des solutions à des problèmes concrets ?

F.L. : Oui, des techniques concrètes, corporelles, qui intègrent le corps et les émotions, et pas simplement la tête, pas simplement le mental, pour essayer de faire un travail sur soi, dans lequel il peut y avoir une sorte d’efficacité. On va chercher à être mieux, à se sentir plus en paix avec soi-même, à mieux se connaître. Il y a une démarche qui ressemble à celle des sagesses de l’Antiquité Grecque, les écoles philosophiques, qu’elles soient stoïciennes, épicuriennes : on fait un travail sur soi. C’est, à mon avis, la raison du succès principal, du bouddhisme aujourd’hui en occident

A.G. : Est-ce qu’on peut parler de population un peu plus métissée justement au niveau des croyances, qui passerait plus facilement aussi d’une tradition à l’autre ?

F.L. : On est dans une époque à la fois de globalisation, de mondialisation, où tout se mélange. Aujourd’hui vous pouvez avoir en bas de chez vous, une mosquée, une synagogue mais aussi un dojo, une pagode, un centre de kabbale, tout se mélange. Puis, en même temps, on est à une époque d’individualisation extrême. Ce qui est au centre, c’est l’individu. Avant, vous naissiez dans une religion et vous ne la quittiez pas (c’était très rare) tout en pouvant ne pas croire.

A.G. : C’était un héritage ?

F.L. : Exactement. Et je crois que le propre de la modernité, c’est qu’on ne veut pas être des héritiers. On veut faire le choix de ses valeurs, de sa religion. Et effectivement, le bouddhisme bénéficie aujourd’hui en occident du fait que les gens ont envie de choisir leur religion. La plupart du temps, quand ils sont adultes, ils font une démarche personnelle, font le tour des spiritualités, des religions et choisissent celle qui leur convient le mieux.

A.G. : Peut-on dire qu’on assiste à l’apparition d’un nouveau bouddhisme, qui ferait la synthèse entre les doctrines plus traditionnelles et les angoisses de l’homme moderne ?

F.L. : C’est vrai, comme vous le dites très justement, que l’homme moderne est un homme angoissé, un homme qui est confronté finalement à la grande question de l’accomplissement de soi et cela dans un monde difficile. C’est vrai qu’à la fois, le bouddhisme a à répondre à sa question existentielle, à répondre à sa souffrance, à ses peurs, et en même temps, il y a une ambiguïté : le bouddhisme n’est pas, au départ, une spiritualité qui a pour vocation de permettre à l’individu de s’accomplir. C’est plutôt une spiritualité, une voie, qui doit permettre à l’individu de se dépouiller de lui-même. Donc il pourrait y avoir un malentendu, dans lequel finalement on consomme le bouddhisme, on utilise le bouddhisme pour développer son ego, pour développer son désir d’avoir, y compris d’avoir une connaissance spirituelle, ainsi, il pourrait y avoir un bouddhisme occidental qui pervertisse un peu l’intention profonde du message du Bouddha. Mais ce n’est pas parce qu’il y a ce risque qu’il n’y a pas possibilité aussi de joindre les deux bouts, c’est-à-dire de permettre à l’individu moderne d’apaiser ses angoisses, de trouver une paix intérieure, tout en essayant d’intégrer dans sa culture, la démarche fondamentale du bouddhisme, qui est quand même d’arriver à une certaine libération, c’est-à-dire à permettre à l’ego de ne plus nous manipuler et d’être libre.

A.G. : Pour conclure cette émission, est ce qu’on peut dire en quoi le bouddhisme peut répondre aux questionnements spirituels des hommes et en même temps aux grands défis planétaires ?

F.L. : Effectivement, on est confronté à des défis collectifs extrêmement importants, à la fois une grande disparité des richesses, des conflits économiques et politiques extrêmement violents, qui utilisent la religion à l’échelle planétaire et puis, la plus grande menace de toutes, probablement, qui est la menace écologique, avec la possibilité de rendre la terre inhabitable. Là, je crois que le bouddhisme, par ses valeurs d’interdépendance, c’est-à-dire la conception philosophique même du bouddhisme, qui pense que tout est interdépendance, que tous les phénomènes sont liés les uns aux autres et par son éthique de responsabilité, individuelle et collective : il faut faire la révolution intérieure, avant de faire la révolution extérieure. Cela ne sert à rien de vouloir changer le monde, si on ne change pas soi-même, si on n’a pas une véritable éthique de responsabilité. Je crois que ce message fondamental du bouddhisme est vraiment actuel pour répondre à ces grands défis planétaires.

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.


Livres présentés lors de cette émission :

La Vie de Naropa : Tonnerre de grande béatitude

Marc Rozette

Editions : Seuil Editions du

ISBN : 2020558092

Édition : Traduction de Marc Rozette

Naropa est l’un des sages indiens les plus célèbres du bouddhisme tibétain qui vécut au XIe siècle de notre ère. Parvenu très tôt au sommet de l’érudition, il délaissa pourtant la fonction suprême d’abbé de l’université monastique de Nalanda, pour se consacrer à la réalisation de l’illumination spirituelle. C’est sa quête de l’absolu qui est contée ici, à travers les multiples épreuves que lui fit subir son éminent maître Tilopa. La profondeur du contenu de ce récit en fait certainement l’une des plus étonnantes aventures spirituelles de l’humanité !


« 20 clés pour comprendre le bouddhisme »

Editions : Malesherbes Publications

ISBN : 978-2-220-05830-6

Édition : Le Monde des Religions - Hors série n° 5

Le bouddhisme, une voie spirituelle ou une religion ? 20 clés pour aller plus loin dans la compréhension de la quatrième tradition religieuse de l’humanité :

  • Le Bouddha dans son univers indien.
  • L’expérience et le message révolutionnaire de Siddharta.
  • Comment le bouddhisme est devenu une religion.
  • Véhicules, écoles, doctrines : les bouddhismes et leurs rites.
  • Karma, samsara, nirvana : les concepts fondamentaux.
  • Pèlerinages, divination, superstitions : la religion populaire.
  • Entre crise et renouveau, le bouddhisme aujourd’hui, en Asie et en Occident.
  • Grand témoin : le Dalaï-Lama, apôtre du Bouddha.

Larousse des religions

Henri Tincq

ISBN : 2-035-054540

Comprendre les religions du monde, saisir le fondement des cultures, décrypter les en jeux spirituels d’aujourd’hui. En ce début du XXI siècle, le fait religieux demeure au cœur de l’actualité. Nouvelles pratiques, évolutions et permanences des dogmes, des intégrismes, laïcité, œcuménismes. Les interrogations ne manquent pas sur le rôle des croyances et de la spiritualité dans la société contemporaine.


Présentation : Aurélie Godefroy

Réalisateur : Claude Darmon