Émission diffusée le 28 septembre 2008

EXTRAITS DE L’EMISSION

Aurélie Godefroy : Votre Sainteté, merci infiniment d’avoir accepté cet entretien. Nous avons choisi d’aborder un certain nombre de thèmes qui vous tiennent à cœur et dans lesquels vous vous êtes beaucoup investi comme la paix dans le monde, l’éducation des jeunes, le dialogue inter religieux et les échanges avec les scientifiques. Mais avant d’aborder tout cela, j’aimerais vous poser une première question, car vous êtes connu comme homme politique, homme de paix, mais ce qu’on sait moins, c’est que vous continuez à dispenser des cycles d’enseignement dans le monde entier. C’est d’ailleurs pour cette raison que vous êtes en France aujourd’hui. Pourquoi est ce si important pour vous de continuer à enseigner de cette manière ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama : Je suis un bouddhiste tout d’abord. Je me considère toujours comme un être humain en priorité. C’est le niveau fondamental de ma perception. Je suis un des six milliards d’êtres humains qui peuplent la terre. Ensuite, en réalité, mon propre futur dépend du futur de ces six milliards d’autres êtres. Nous avons tous également une responsabilité morale de penser, d’être concerné à propos du reste de l’humanité et de la planète toute entière. C’est ma motivation principale. Donc c’est ma contribution personnelle, la partie personnelle que je peux faire pour l’amélioration des conditions du monde.

C’est pour cela, quand j’ai une invitation quelque part, je l’accepte, et je rencontre principalement le public en général. Le changement véritable doit venir de chacun des individus, au niveau de la famille et ensuite au niveau de la communauté et à partir du public, cela peut transformer éventuellement le gouvernement lui-même. Ce ne sont pas les chefs de gouvernement qui peuvent imposer un changement, du haut vers le bas. Le changement doit commencer par les personnes, les individus. C’est pour cela que je suis toujours très intéressé à partager mes vues, mon expérience, mes pensées.

A.G. : Vous avez œuvré toute votre vie pour la paix. Vous dites que la responsabilité universelle est la clé de notre survie, que c’est la meilleure façon d’instaurer la paix dans le monde. Quelle est votre vision du monde aujourd’hui, Votre Sainteté ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama : Je suis convaincu que, si nous essayons de faire des efforts, notre futur sera plus heureux et plus pacifique, avec beaucoup plus de compassion dans le monde …dans quelques siècles peut-être, je n’en sais rien ! La raison est que les événements du XXe siècle ont montré que des changements importants se sont produits. En dépit des difficultés immenses qui ont affligé le début du XXe siècle, un très grand nombre de tueries, l’utilisation d’armes atomiques contre des êtres humains. A cause de ces expériences tragiques et terribles, l’humanité a maintenant plus d’expérience, une expérience plus profonde.

Je pense donc que l’humanité en général a mûri et que la manière de penser, si on la compare au début du XXe siècle et à la fin même de ce XXe siècle, la mentalité générale est devenue plus positive, est devenue beaucoup plus une source d’espoir.

Si nous faisons des efforts, avec une vision à long terme, je pense que notre avenir est porteur d’espoir. C’est ma vision des choses.

Quant au monde, nous sommes des êtres humains, des animaux sociaux. Du fait que nous sommes des animaux sociaux, de façon biologique, nous avons toutes les graines, les semences de la compassion en nous-mêmes. C’est le bon cœur. C’est la graine de la paix. C’est la graine du bonheur. C’est la graine d’un avenir heureux

Les graines sont là. Maintenant, que nous prenions soin, que nous cultivions ces graines ou pas, cela, c’est la vraie question. Et pas seulement au travers de la religion, mais au travers de l’éducation, en utilisant le bon sens, combiné à la connaissance issue des dernières recherches scientifiques. Nous pourrons alors arriver à une approche pragmatique de l’éducation.

A.G. : L’avenir est dans les mains des nouvelles générations. Vous vous investissez, comme je le disais, dans de nombreux programmes d’éducation. C’est très important pour vous. Que leur dites-vous à ces jeunes, quand vous les rencontrez ? Quels conseils leur donnez-vous ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama : Je leur dis deux choses principales : Avoir une vue plus globale, une vue holistique des choses, qu’il s’agisse de choses positives que nous souhaitons obtenir ou de choses négatives dont nous souhaitons nous débarrasser. Dans les deux cas, un simple souhait ne suffira pas, nous devons gérer les conditions.

Pour cela, il est important d’avoir une connaissance beaucoup plus grande et beaucoup plus complète de la réalité. Donc si on regarde cette chose, que l’on souhaite ou pas, d’un angle particulier, d’un petit angle, ou même si on la regarde sous deux, trois, quatre ou six dimensions, on ne peut pas la voir dans sa réalité globale. Il faut l’observer sous toutes sortes de dimensions pour arriver à une vue holistique, globale. C’est d’autant plus important si on a des décisions à prendre en politique internationale ou en économie. Si notre connaissance est incomplète, même si notre motivation est bonne, le résultat peut être un désastre.

Dans notre jeunesse, au début de notre vie, nous n’avons aucune garantie que celle-ci sera facile et libre d’obstacles. Il y aura forcément des difficultés. Donc une connaissance globale est essentielle et aussi le fait d’analyser, faire de la recherche, se livrer à des expériences de façon empirique.

La deuxième chose, c’est une motivation sincère avec plus de compassion dans notre motivation, car la compassion nous apporte une confiance profonde. Pour cela il est important de développer la volonté. La colère peut apporter une certaine volonté, mais c’est une volonté aveugle qui peut entraîner des désastres. Mais avec un esprit calme, une motivation altruiste et compatissante et de la confiance en soi, si on fait des efforts, même si on échoue une fois, on doit continuer avec persévérance à faire des efforts. Un dicton tibétain le dit :

« Même si on échoue neuf fois, il faut renouveler neuf fois nos efforts. » Je parle souvent avec des jeunes, je leur dis souvent ces deux choses là : l’éducation et un bon cœur. Ce sont les deux choses extrêmement importantes : afin de mieux connaître la réalité, cette éducation est essentielle et afin de développer la force intérieure, la compassion est essentielle.

A.G. : Ils doivent donc développer aussi bien leurs qualités intellectuelles que leurs qualités humaines comme la compassion.

Votre Sainteté, nous arrivons déjà à la fin de la première partie de cet entretien, mais avant de se quitter, j’aimerais vous poser une dernière question. Vous apportez beaucoup à l’Occident, mais est ce que l’Occident vous apporte à vous quelque chose et de quelle manière ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama : En général les Occidentaux ont plus de sens pratique.

Nous, les bouddhistes et les Tibétains en particulier, nous sommes un peu…on se contente de prier, d’un peu de foi. Donc nous avons appris beaucoup de choses, à avoir plus de sens pratique. Les Occidentaux en général ont l’esprit plus tourné vers la science. Ils sont enclins à l’analyse, à l’investigation, pas seulement basé sur une foi aveugle. C’est très important.

Aussi en occident, nous avons des frères et sœurs spirituels, comme des moines et des nonnes chrétiens.

Ils ont aussi un sens très pratique avec un grand dévouement pour servir la société et aider ceux qui en ont besoin. Je crois que les moines et nonnes bouddhistes doivent suivre l’exemple de leurs frères et sœurs chrétiens.

A.G. : Comment envisagez vous l’évolution du bouddhisme dans le monde occidental ?

Sa Sainteté le Dalaï Lama : Il semble que ce soit normal dans la nouvelle réalité du monde, à cause de la propagation de l’information, de la technologie, du tourisme, le monde est devenu plus petit. Nous sommes devenus plus proches les uns des autres. Ce sont de nouvelles connaissances, de nouvelles informations. Parmi les millions d’Occidentaux, il est évident qu’il y en a quelques uns qui ont un intérêt particulier pour les philosophies orientales. C’est normal.

Mais, fondamentalement, je le dis souvent, il est plus sûr et meilleur de conserver sa propre tradition, sa tradition ancestrale.

A.G. : Merci votre Sainteté.

Présentation : Aurélie Godefroy

Réalisateur : Michel Baulez

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.