Émission diffusée le 18 novembre 2007

Extraits de l’émission :

Sandrine Colombo : C’est avec un professeur de philosophie que nous allons décrypter cette pratique de s’étudier soi-même. Gérard Pilet, bonjour. Certes vous enseignez la philosophie, mais vous enseignez aussi le bouddhisme zen Soto, au Dojo de Paris et vous animez aussi des sessions de pratique en province comme à l’étranger. S’étudier soi-même, qu’est ce que cela veut dire pour un pratiquant bouddhiste ?

Gérard Pilet : Pour un pratiquant bouddhiste, si je reprends l’expression bien connue dans le zen de Maître Dögen, s’étudier soi-même, c’est, en fait, s’oublier soi-même. La formule peut paraître paradoxale et cela suppose qu’on explique un peu en quoi s’étudier soi-même peut vouloir dire s’oublier soi-même. En fait, ce soi-même, c’est ce que le Bouddha appelait les agrégats : le corps, les sensations, les perceptions, les volitions, la conscience. On se rend compte que ces agrégats forment l’idée du Moi, parce qu’on se les approprie et en se les appropriant, on les vit comme soi-même. Mais si on cesse de s’approprier ces agrégats, ce qui constitue le Moi n’existe plus. Le fondement même de l’idée du Je, du Moi, si je reprends les termes du Bouddha, s’évanouit. Si je cesse de considérer que je suis mon corps, que je suis mes sensations, mes perceptions, que je suis mes pensées, mes volontés, si je cesse de considérer cela, il n’y a plus de Moi à proprement parler. Et la pratique zen bouddhiste consiste précisément à cesser de s’approprier ces agrégats. Cela se fait de façon privilégiée durant la méditation, l’assise silencieuse.

S.C. : S’étudier soi-même, c’est une expression que les bouddhistes utilisent eux-mêmes ?

G.P. : Oui. chez Maître Dögen, on trouve cette expression « s’étudier soi-même. » Il ne s’agit pas bien sûr, ainsi que vous l’avez dit au début de l’émission d’une étude psychologique. Il ne s’agit pas d’étudier ses qualités, ses défauts, ses points forts, ses points faibles, ses goûts, ses aversions. Il ne s’agit pas de ça. Il s’agit de voir quelle est la nature réelle de ces agrégats autour de l’appropriation desquels se constitue l’idée du Moi.

S.C. : C’est-à-dire qu’on se tourne vers l’intérieur, on renonce à l’extérieur ?

G.P. : On se tourne vers l’intérieur. Par exemple, au cours de l’assise silencieuse qu’on appelle dans le zen, « zazen », durant le zazen, des pensées se manifestent bien sûr, mais ces pensées, on ne va pas s’en saisir, les entretenir. On ne va pas non plus les rejeter, les fuir. On se contente de les voir et de les laisser passer. Ce qui fait qu’on n’est plus les pensées.

S.C. : Vous parlez de la pratique zen, mais est ce que les autres écoles en demandent autant ?

G.P. : Je crois que dans les autres écoles, on a sensiblement le même type de démarche, parce qu’en fait, toutes les écoles sont issues de l’enseignement du Bouddha, et dans l’enseignement du Bouddha, cet aspect est vraiment fondamental.

S.C. : Alors, pourquoi s’étudier soi-même ?

G.P. : Avant cela, il faut considérer les preuves pour lesquelles l’idée d’un Moi est une illusion. Il y a deux preuves d’après le Bouddha : La première preuve, c’est que si vraiment les agrégats, c’était Moi, je pourrais les contrôler. Par exemple, je pourrais dire à mon corps : « Il faudrait que tu digères un peu plus vite, s’il te plait, parce que j’ai du travail à faire. C’est un peu long, la digestion aujourd’hui. Allez, plus vite ! ». Ou je pourrais lui dire : « Ne vieillis pas si rapidement. J’aimerais vivre un peu plus longtemps. » etc. De même avec les pensées, je pourrais choisir les pensées qui surgissent. Ce n’est pas le cas. Je ne peux pas choisir mes pensées. Elles viennent sans que je leur aie demandé de venir. Et parfois je voudrais qu’elles s’en aillent. En fait, certaines ne s’en vont pas, parce que j’ai des soucis, des inquiétudes. De même pour les sensations. Si vraiment les sensations étaient le Moi, je pourrais à volonté dire que je vais faire durer cette sensation qui est très agréable. Ou bien je pourrais dire à une sensation de douleur : « Va-t-en, s’il te plaît, je t’ordonne de partir. » Cela n’est pas le cas. C’est bien la preuve que ces agrégats ne sont pas le Moi, dit le Bouddha. La seconde preuve qu’il donne, c’est que ces agrégats ne durent pas. Ils sont impermanents. Les pensées durent l’espace d’un instant, très bref. Les sensations, la même chose. C’est un mouvement constant. Or, si l’on veut qu’il y ait un soi-même, il faut qu’il y ait identité, c’est-à-dire que les choses restent identiques. Or, il n’y a pas d’identité. Par exemple, si je considère que je suis un Moi, le Moi qui était celui de l’enfant n’existe plus. C’est un Moi qui est mort.

S.C. : Cela permet donc de prendre conscience de l’illusion du Moi et donc, par là, de comprendre l’ordre universel des choses ?

G.P. : Oui, de s’ouvrir à une dimension plus vaste de conscience. Maintenant j’en viens à votre question : mais pourquoi se défaire de cette illusion du Moi, parce qu’après tout, on pourrait considérer qu’il n’y a pas lieu de s’en défaire ? Mais si, il y a lieu de s’en défaire. Pourquoi ? Parce que, tout d’abord, cette illusion du Moi, c’est une idée fausse. Et, pour le Bouddha, une idée fausse ne peut pas engendrer le bonheur, à moyen terme ou à long terme et ne peut pas engendrer non plus la liberté, la vraie liberté. La deuxième raison, qui est importante aussi, c’est que cette illusion du Moi génère de multiples autres illusions. Et la troisième raison, c’est que cette illusion du Moi nous empêche d’entendre le Dharma sans effroi. (Dharma = enseignement du Bouddha), parce que le Dharma du Bouddha est centré sur l’au-delà du Moi. Si je me recroqueville sur mon Moi, je ne serais pas à même de m’imprégner du Dharma et de le comprendre.

S.C. : Est-ce que c’est ce qu’on appelle l’anatman aussi ?

G.P. : Voilà. L’anatman, c’est le fait qu’il n’existe pas de Moi substantiel. Substantiel, c’est-à-dire qu’il n’existe pas de Moi permanent, ni de ni de Moi qui forme une entité propre ou replié sur elle-même. En effet, tout individu vit par interrelation avec l’environnement, avec les autres. Par exemple, si je vis, ici et maintenant, c’est parce que je respire l’air qui est dans la pièce, que j’absorbe la nourriture qui m’est donnée par la terre, le cosmos. Ainsi, je ne suis pas une entité repliée sur elle-même, je suis la vastitude de l’univers.

S.C. : On a envie de savoir comment on peut faire pour parvenir à se détacher de l’illusion du Moi. C’est probablement par la pratique ?

G.P. : C’est par la pratique de la méditation, de l’assise. Pourquoi ? Parce que, durant cette pratique, on pratique déjà la non saisie, le non rejet. On ne se saisit de rien, on ne rejette rien.

S.C. : Mais qu’est ce que cela veut dire : la pratique, pour un non pratiquant, justement ?

G.P. : Pour un non pratiquant, on pourrait lui dire de regarder la statue de Bouddha. Il en existe beaucoup. Cette statue de Bouddha, qui est très belle, ici. C’est tout à fait la statue de ce qu’on appelle être en zazen. C’est la posture de la méditation. C’est dans cette posture là, que le corps et l’esprit peuvent s’harmoniser et que l’esprit peut se détendre suffisamment pour cesser de s’approprier les agrégats et pour s’ouvrir à une dimension beaucoup plus vaste que celle du petit Moi.

S.C. : Entreprendre une pratique ou bien s’installer dans cette posture, on peut se demander si c’est accessible à tous ?

G.P. : Je crois que oui, si on a de la patience. C’est la condition. Pourquoi ? Parce que, nous, Occidentaux, nous avons un corps qui est habitué à vivre sur une chaise, un corps qui est un peu durci. Alors, au début, la pratique n’est pas très confortable, il faut bien le dire. Mais, petit à petit, si on patiente, si on persévère, le corps s’habitue à cette posture, et on commence à s’y sentir bien à l’aise, vraiment bien, parce qu’on peut bien respirer, on a trouvé son centre de gravité et tout va bien. J’ai rencontré, auprès de Maître Deshimaru, des pratiquants très jeunes, parfois des enfants et des moins jeunes. Je me souviens de cette vielle dame, qui venait au Dojo de Paris, et qui a fait zazen, pratiquement jusqu’à la fin de sa vie. Elle est morte à quatre vingt huit ans.

S.C. : Vous-même qui pratiquez depuis de nombreuses années, est ce que vous parvenez à vous libérer de l’illusion du moi, à vous étudier vous-même ?

G.P. : En tous cas, je parviens à m’étudier moi-même et cela se fait de manière inconsciente, durant l’assise, la méditation. Parce que, durant la méditation, si je suis concentré sur ma pratique, nécessairement, je laisse passer ce qui se présente à moi et cela, fondamentalement, ce laisser passer, c’est l’oubli de soi-même.

S.C. : Donc, cela vous apporte une sérénité ?

G.P. : Vous savez, il y a ce très beau tableau, là, derrière nous, qui représente la montagne. Je dirais que, ce que cela nous apporte, c’est la différence entre l’optique que l’on a des choses quand on est en bas, dans la forêt, et l’optique que l’on a des choses, lorsqu’on monte dans la montagne. Plus on monte et plus on découvre un paysage nouveau, et plus on respire. La conscience s’agrandit.

S.C. : Merci beaucoup, Gérard Pilet. Je rappelle que vous enseignez, deux fois par semaine, au Dojo de Paris, et que vous venez de publier cet ouvrage qui s’intitule : " Sagesse du cœur ".

Remerciements à Madame de Mareuil pour sa gracieuse et fidèle collaboration à la rédaction de la transcription de l’émission.


Livres présentés lors de cette émission :

La Sagesse du Cœur

Gérard Pilet

Editions : Editions Kan Jizai

ISBN : 978 2 9528050 0 8

Si notre civilisation moderne s’est, plus qu’aucune autre avant elle, efforcée d’étendre l’instruction et l’éducation intellectuelle à tous les membres de la société, elle a en revanche complètement délaissé ce qu’on peut appeler l’éducation du cœur. Dans cet ouvrage, Gérard Pilet, professeur de philosophie - moine zen, ancien disciple de Maître Deshimaru et enseignant du zen depuis plusieurs années, montre que cette lacune fort néfaste tant au plan individuel que collectif peut être comblée par les enseignements du Bouddhisme.


Agir Zen

Robert Aitken

Editions : Editions Le Relié

ISBN : 2 914 916 29 9

Un essai passionnant et très concret, sur la place que peut tenir la philosophie du zen dans notre vie quotidienne. Il met l’accent, notamment, sur le sens de la responsabilité universelle dans notre société moderne.


Le Petit Manuel du Bouddha

Jack Kornfield

Editions : Table Ronde Editions de la

ISBN : 2 7103 0896 7

Semblables à la beauté sereine du lotus qui éclot sur la vase, les préceptes simples du Bouddha ont aidé les hommes à trouver la paix et l’unité intérieure depuis plus de deux mille cinq cents ans. Jack Kornfield a adapté dans ce manuel un enseignement ancien aux besoins de la vie contemporaine.


Présentation : Sandrine Colombo

Réalisateur : Michel Baulez